Le traité de réciprocitéLa réciprocité est bien souvent définie comme un accord de libre-échange fait entre deux puissances indépendantes. Chacune obtient certains privilèges commerciaux aux mains de l’autre. canado-américain, également désigné sous le nom de traité Elgin-Macy, est un accord instituant une première forme de libre-échange La forme de libre-échange qu'implique ce traité relève surtout d'une diplomatie de la porte ouverte, plus que le libre-échange tel qu'il est prôné par les économistes libéraux. entre les États-Unis et les colonies britanniques d’Amérique du Nord sur les produits de ressources naturelles. Après huit ans de négociations, le traité est signé le par Lord Elgin, alors gouverneur de la province du Canada, et le secrétaire d’État américain, William L. Marcy. Le traité de réciprocité canado-américain reste en vigueur pendant une période de douze ans. Il est abrogé le par les États-Unis, qui sont alors paralysés par la Guerre civile et favorables à un revirement de politique commerciale plus protectionniste.

Il s’agit d’un traité de natures économique et diplomatique qui concerne le commerce et la navigation entre les États-Unis, l’Amérique du Nord britannique, et par extension le Royaume-Uni, qui a négocié le traité au nom de ses colonies. L’objectif général de l’entente est de faciliter la libre circulation de produits tels que la farine, les grains, le charbon et le bois ainsi que du bétail et du poisson entre l’Amérique du Nord britannique et les États-Unis, principalement en diminuant les droits de douane. Le traité permet également aux Américains un libre accès aux pêcheries dans les eaux côtières atlantiques de l’Amérique du Nord britannique, de même que l’utilisation des canaux canadiens, dont le fleuve Saint-Laurent. Certains États américains permettent également aux vaisseaux canadiens d’emprunter les canaux américains.

Contexte

Politique vignette|Portrait de Lord Elgin, gouverneur de l'Amérique du Nord britannique lors de la signature du traité de réciprocité canado-américain. La Grande-Bretagne est la plus grande puissance économique du monde dans les années qui précèdent la signature du traité de réciprocité en 1854. Au cours des années 1840, celle-ci abandonne son système mercantiliste pour centrer sa politique commerciale sur le concept du libre-échange. L’année 1840 marque également un tournant important pour le Canada. L’union du Haut et du Bas-Canada, avec l’adoption de l’Acte d’Union par le Parlement du Royaume-Uni en 1840, favorise le développement économique de l’Amérique du Nord britannique. Cette union vient également mettre en minorité les Canadiens français dans le nouveau territoire du Canada-Uni, qui devient la province la plus peuplée d’Amérique du Nord. Comme le souligne l’historien Paul-André Linteau, c’est dans ce cadre propice à de nouvelles tensions que la Grande-Bretagne encourage le développement d'une fédération des colonies britanniques d’Amérique du Nord et cherche à redéfinir ses relations impériales avec sa colonie. Elle cherche entre autres à se dégager financièrement de ses colonies d'Amérique du Nord. gauche|vignette|Portrait pris entre 1855 et 1857 de William L. Marcy, secrétaire d'État des États-Unis au moment de la signature du traité de réciprocité canado-américain. Les problèmes de gouvernement dans la province du Canada-Uni s’estompent pendant quelque temps à partir de 1854 avec l’avènement d’une nouvelle coalition conservatrice ayant à sa tête Georges-Étienne Cartier et John Alexander Macdonald, deux avocats familiers avec les milieux d’affaires. Pendant les années qui précèdent l'année 1854, les conflits à base ethnique, religieuse et politique entre les réformistes et les conservateurs, et entre les francophones catholiques et les anglophones protestants sont nombreux dans la province du Canada. Les débats portent entre autres sur l’immigration toujours plus grande des colons anglophones. Les tensions entre l’ouest du Canada et l’Est reviennent dès la fin des années 1850, notamment en ce qui concerne la renégociation de l’accord constitutionnel de 1840. Or, comme le souligne Louis B. Ferguson, les transformations de l’économie du Canada-Uni sont à l’image des changements politiques. Alors que de nouveaux rapports économiques se forment avec la Grande-Bretagne et que l’immigration anglo-saxonne vers le Canada-Uni s’accroît rapidement, les Canadiens français, quant à eux, émigrent en grand nombre vers les États-Unis. Entre 1851 et 1861, plus de 170 000 Canadiens choisissent de quitter le Canada pour les États-Unis, et la majorité d’entre eux sont des Canadiens français. Pendant la même période, ce sont environ 352 000 personnes qui immigrent au Canada, majoritairement en provenance du Royaume-Uni. L’immigration vers le Canada-Uni a donc surtout profité au Canada-Ouest et aux Canadiens anglais.

Commerce Le Royaume-Uni, en vertu de sa politique de libre-échange, abroge en 1846 les Corns Laws qui favorisaient l’échange de grains entre le Royaume-Uni et les Nord-Américains britanniques en imposant des droits de douane sur les grains étrangers. Les colonies d’Amérique du Nord, jusqu’alors favorisées par le système préférentiel anglais, sont forcées de trouver d’autres débouchés. vignette|Tableau d'une réunion de la Anti-Corn Law League en 1846 à Londres dans le Exeter Hall.Outre les grains, le régime économique des colonies de l’Amérique du Nord britannique telles que le Canada-Uni, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse, l’Île-du-Prince-Édouard et Terre-Neuve repose également par le transport du bois, ainsi que sur le transport des produits de ressources naturelles sur l’océan Atlantique et sur les rivières. Ces colonies britanniques sont donc très dépendantes de l'accès au fleuve Saint-Laurent et à l’océan Atlantique. Vers 1850, le système commercial du fleuve Saint-Laurent est un compétiteur direct de New York pour la suprématie du commerce occidental. Les colonies maritimes luttent quant à elles pour le monopole du commerce avec les Antilles contre la Nouvelle-Angleterre.

En ce qui concerne le commerce entre les colonies britanniques du Nord, il reste très limité pendant la majeure partie du XIXe siècle. Il faut attendre le développement du Chemin de fer Canadien Pacifique et le début de l’industrialisation dans les colonies pour observer un changement. Vers 1850, l’échange de farine du Canada-Est (Québec) et du Canada-Ouest (Ontario) contre le charbon des colonies maritimes est en fait l’unique commerce intercolonial qui mérite d’être souligné.vignette|Séparation de la province du Canada avant l'acte d'Union de 1840.|gaucheEntre 1850 et 1860, le pourcentage d’importation et d’exportation entre les colonies de l’Amérique du Nord britannique s’élève environ à 6% de l’ensemble de leur commerce extérieur. Il n’y a pas d’entente globale en ce qui concerne les tarifs de droits d’entrée pour les produits et chacune d’entre elles doit négocier ses propres tarifs, ce qui ne facilite pas les échanges intercoloniaux. Seuls certains produits comestibles et quelques matières premières ont un droit de libre entrée entre les colonies après 1850. La véritable barrière est le coût élevé du transport entre celles-ci étant donné que l’Amérique du Nord britannique est toujours à une époque dite « préferroviaire ».

À titre d’exemple, en 1856, le taux de fret d’un quart de farine transporté de Montréal à Québec représente 30% de plus que le taux de fret du même quart de farine voyageant de Québec à Liverpool. Pendant la même année, le fret pour expédier une tonne de farine de Chicago à Liverpool en passant par Québec coûte 3,21 dollars de plus que si le transport passe par la ville de New York.

États-Unis Sans leur relation commerciale privilégiée avec le Royaume-Uni, principalement pour le bois et les grains, les Nord-Américains britanniques craignent de ne plus pouvoir faire concurrence à leurs voisins du Sud. À Montréal, la signature du traité donne un nouvel élan au mouvement annexionniste du Canada-Uni. De nombreux hommes d’affaires montréalais manifestent dans les rues en prônant l’annexion avec les États-Unis. Ces réactions vives s’estompent toutefois très rapidement étant donné que les produits coloniaux ne cessent finalement pas de trouver d’acheteurs au Royaume-Uni. D’autant plus qu’avec la baisse des droits douaniers entre l’Amérique du Nord britannique et les États-Unis prévue avec le traité, les produits exportés vers les États-Unis circulent aussi davantage. En fin de compte, le mouvement annexionniste finit donc par s’essouffler plus rapidement après la signature du traité.

Dans les faits, le développement rapide de la république américaine accentue significativement la demande des États-Unis en matières premières. L’amélioration de la navigation sur le fleuve Saint-Laurent avec l'aménagement de son chenal maritime, de même que la construction de chemins de fer vers les États-Unis afin de transporter plus efficacement les matières premières sont des conséquences directes de ce développement du commerce entre l’Amérique du Nord britannique et les États-Unis.

Objectifs vignette|gauche|Photographie du port de Montréal depuis l'église Notre-Dame datant de 1863. Cette photo a été prise par William Notman (1826-1891). Elle se trouve actuellement dans le McCord Stewart Museum. Avec la signature du traité, le Canada-Uni désire se soustraire du tarif douanier américain de 20% alors en place en le remplaçant par le nouveau système de libre-échange réciproque. Il aspire également à attirer le trafic des colonies maritimes dans ses ports par la voie du Saint-Laurent et à accroitre sa participation au sein des marchés antillais et britanniques.

Les autres provinces de l’Amérique du Nord britannique, quant à elles, souhaitent une ouverture complète au marché américain pour leurs principaux produits. Afin de compenser l’abrogation des lois mercantiles anglaises, elles veulent tout simplement pénétrer une nouvelle zone économique, soit les États-Unis.

Les États-Unis cherchent de leur côté à répondre à leur demande grandissante en produits de ressources naturelles, notamment en raison de l’accroissement de leur population. Ils désirent également bonifier leur dynamisme interrégional déjà bien ancré, de même qu’avoir un accès aux zones de pêche britanniques en Amérique du Nord.

Il y a également plusieurs événements connexes qui expliquent le développement du commerce entre l’Amérique du Nord britannique et les États-Unis, soit la construction et l’expansion des chemins de fer, le développement des industries manufacturières, la panique financière de 1857, la guerre de Crimée et la guerre de Sécession.

Impacts

Retour sur les objectifs Si l’on observe uniquement les statistiques du commerce extérieur de l’Amérique du Nord britannique de 1851 à 1860, il y a un accroissement net des exportations canadiennes à destination des États-Unis, de même qu’une continuité dans les importations. L’essor rapide de l’économie du Canada-Uni pendant la même période, surtout dans le sud du Canada-Ouest, suggère également qu’un changement important s’est opéré à la suite de la signature du traité. En ce qui concerne le produit national brut de la province du Canada, il augmente exponentiellement entre 1850 et 1870, donc pendant les deux décennies qui couvrent les douze années du traité de réciprocité. La valeur totale des importations et des exportations du Canada-Uni passe alors de 47 millions à 160 millions de dollars, soit une augmentation de 240%. Entre 1870 et 1890, cette même valeur totale des marchandises pour le Canada-Uni augmente de seulement 80%.