thumb|upright=2.0|alt=Gravure stylisée en couleurs. Une femme nue dans un cours d'eau tient un panier. Derrière elle, sur la berge, se tiennent des femmes habillées.|Une des fresques de la synagogue de Doura Europos : la fille d'un pharaon, entourée de suivantes, recueille Moïse bébé d'un panier flottant sur un cours d'eau. La synagogue de Doura Europos est un édifice de culte juif situé dans la ville hellénistique et romaine de Doura Europos dans la province de Syrie (à l'extrême sud-est de la Syrie d'aujourd'hui sur le moyen Euphrate, à au nord de la cité antique de Mari). C'est l'un des monuments les plus importants pour l'étude de l'art juif dans l'Antiquité, témoin du judaïsme synagogal.
Succédant à un premier édifice datant de la seconde moitié du , la synagogue fut reconstruite vers 244-245 et surtout dotée d'un ensemble de fresques figuratives unique à ce jour pour une synagogue antique. La destruction volontaire, mais partielle, de l'édifice lors des travaux de fortification de la ville en prévision d'une attaque sassanide en 256 eut pour résultat la préservation d'une grande partie du décor peint. La destruction de la ville à la fin du siège qui s'ensuivit et la déportation de la population par les Perses mirent fin à l'occupation du site, ce qui explique son état exceptionnel de conservation jusqu'aux premières fouilles archéologiques. Celles-ci intervinrent sous le mandat français en Syrie entre 1921 et 1933 et virent le dégagement complet des vestiges de la synagogue. Les fresques furent déposées au musée national de Damas dont elles constituent l'une des pièces maîtresses.
Découverte des fresques thumb|center|upright=3.5|alt=Carte en couleur d'une région du monde.| Sur cette carte, Doura Europos se situe à l'extrême est. Les autres points indiquent l'emplacement d'autres synagogues de la diaspora juive au cours des deux premiers siècles.
En archéologie La découverte de la synagogue à partir de 1921 a provoqué un choc chez les archéologues spécialistes de l'Antiquité classique. Par exemple, Clark Hopkins s'est remémoré la découverte en ces termes :
En histoire de l'art La découverte des fresques de la synagogue causa également un choc épistémologique chez les historiens de l'art et les théologiens : l'existence même de ces fresques à une époque aussi haute et dans une petite ville provinciale aussi éloignée des grands centres contemporains de production artistique paraissait aller à l'encontre de tout ce qui était tenu pour établi concernant l'aniconisme juifLivre de l'Exode 20:3 - « Tu ne te feras point d'idole, ni une image quelconque de ce qui est en haut dans le ciel, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux au-dessous de la terre ».
Exode 33:20 - « Tu ne saurais voir ma face ; car nul homme ne peut me voir et vivre »
Lévitique 26:1 - « Ne vous faites point de faux dieux; n'érigez point, chez vous, image ni monument, et ne mettez point de pierre symbolique dans votre pays pour vous y prosterner »
Deutéronome 4:16 - « ...craignez de vous pervertir en vous fabriquant des idoles, représentation ou symbole de quoi que ce soit : image d'un individu mâle ou femelle »
Deutéronome 4:23 - « Prenez garde d'oublier l'alliance que l'Éternel, votre Dieu, a contractée avec vous, de vous faire une idole, une image quelconque, que l'Éternel, ton Dieu, t'a défendue. » d'une part et le développement de l'art chrétien d'autre part.
L'ampleur et la richesse même du programme iconographique rendent en effet pour le moins improbable qu'il puisse s'agir d'une initiative isolée et d'une création purement locale. La similitude des conventions iconographiques adoptées pour illustrer certains thèmes avec les fresques quasi contemporaines des catacombes chrétiennes romaines ou les enluminures byzantines postérieures renforce cette constatation : l'impossibilité même que les fresques de Doura Europos aient pu être elles-mêmes les sources iconographiques de l'art juif et chrétien postérieur découle de la courte existence du monument — moins d'une décennie, clairement établie par les inscriptions — et de sa situation géographique marginale. Cet ensemble pictural est par conséquent le témoignage d'une tradition littéraire et artistique que les historiens ont tenté de retrouver depuis les premières années suivant sa découverte, dans un débat historiographique particulièrement riche et régulièrement renouvelé.
Communauté juive de Doura Europos thumb|alt=Photo en couleur. Dans le désert, des vestiges en pierre sont à l'avant-plan.|Partie sud de l'îlot L7 à Doura-Europos, à hauteur de la Tour 18, vue vers l'ouest.
La présence d'une communauté juive à Doura Europos précède de beaucoup la construction de la synagogue. De façon plus générale, les villes de Mésopotamie possèdent des communautés juives florissantes, dont les membres descendent aussi bien des exilés du temps de que des réfugiés des guerres judéo-romaines sous Vespasien et Hadrien. La diaspora juive possède dans le royaume parthe puis sassanide un représentant officiel, l'exilarque, nécessairement de descendance davidique. Les villes de Soura et Nehardea abritent des académies talmudiques dont la renommée peut même dépasser celles de Palestine, grâce à l'influence respective d'Abba Arika (Rav) et de Rabbi Chila. Ville caravanière importante sur l'Euphrate, Doura Europos possède très vraisemblablement une communauté juive dès le ou le , comme en témoigne le monnayage hasmonéen retrouvé. Il n'y a néanmoins aucune trace archéologique d'une organisation cultuelle avant l'aménagement de la synagogue.
Architecture de la synagogue : les édifices successifs thumb|left|alt=Carte en noir et blanc. Plusieurs formes rectangulaires sont collées les unes aux autres.|Plan de Doura Europos et localisation de la synagogue dans l'îlot L7.
La synagogue est un édifice appartenant à l'îlot L7 de Doura Europos (voir plan ci-contre) ; : la ville est en effet organisée depuis son développement par les Séleucides selon un plan hippodamien d'îlots rectangulaires réguliers () que les archéologues ont numérotés arbitrairement pour s'y référer plus commodément. Cet îlot L7 est situé dans la première rangée nord-sud, pour qui pénètre dans la ville, et la seconde rangée est-ouest au nord du decumanus maximus : il est donc bordé à l'ouest par la rue longeant le rempart, entre les tours 19 et 20, et sur les autres côtés respectivement par les rues A à l'est, 2 au sud et 4 au nord.
Il s'agit, à l'origine, d'un îlot d'habitation comportant jusqu'à dix unités distinctes (désignées par les lettres A à I sur le plan ci-dessous)Les îlots résidentiels de Doura Europos comportaient en moyenne huit habitations de chacune., dont l'une fut consacrée aux besoins de la communauté juive et transformée en édifice de culte. Cette situation à la périphérie de la ville comme la modestie du premier édifice sont souvent utilisés comme argument pour souligner la petite taille de la communauté. Au gré des agrandissements et des reconstructions rendus nécessaires par son développement, la synagogue finit par devenir le noyau central et l'édifice le plus important d'un petit quartier juif. Le dernier état du bâtiment, avec ses fresques renommées, est ainsi la seconde phase de la seconde synagogue à occuper le lieu.
De l'habitation privée au lieu de culte thumb|upright=2|alt=Plan en 3D d'un immeuble.|Reconstruction isométrique de l'îlot L7 à Doura-Europos. thumb|upright=2|alt=Carte en couleur. Des formes géométriques simples sont collées les unes aux autres.|Plan de l'îlot L7 à Doura-Europos, avec la synagogue (en rouge) et ses dépendances (en rose). D'après le plan de N. C. Andrews (1941) repris dans .
Maison originale La première synagogue est au départ une demeure privée de dimensions moyennes (21,50 ) au centre de l'îlot L7, ouvrant sur sa façade occidentale vers la rue du rempart. La construction de cette maison est contemporaine de ses voisines A et B et remonte à la dernière période de l'occupation parthe, vers 50-150 apr. J.-C., lorsque l'urbanisation touche finalement cette partie du site : bien que le plan en damier ait été entièrement conçu au , une grande partie des îlots alors délimités restent non bâtis jusqu'à la fin de l'époque hellénistique.
Le plan original de la maison, dans la mesure où il peut être reconstitué malgré les modifications profondes apportées par les phases ultérieures de construction, est conforme au modèle architectural domestique local : les pièces sont arrangées autour d'une cour centrale à ciel ouvert, presque carrée (6,55 ), à laquelle aboutit le couloir d'accès (3Les numéros font référence au plan ci-contre.) à la rue du rempart. Le côté oriental est occupé par deux pièces rectangulaires, 4 et 5 : la pièce 4 (6,85 ) possède une banquette basse continue ( de haut pour une largeur de ) qui court tout le long de ses murs et au centre un bloc servant probablement de base à un brasero. Il s'agit probablement du diwan, la salle à manger de la maison. Elle communique par une porte à la seconde pièce orientale (5), qui en constitue vraisemblablement un espace auxiliaire. Les côtés sud et probablement aussi ouest sont occupés par deux autres pièces, de dimensions et de fonction indéterminéesCette restitution repose sur l'observation du plan des maisons voisines ().. À Doura, beaucoup de maisons sont pourvues d'un étage — par exemple, les vestiges d'un escalier d'accès sont visibles sur le relevé de la maison A du même bloc L27 — mais aucun élément en ce sens n'a été retrouvé pour celle-ci.
Première synagogue thumb|upright=1.4|alt=Plan montrant la disposition de pièces dans un immeuble de forme rectangulaire.|Plan restitué de la première synagogue.1. Cour centrale 2. Salle d'assemblée de la communauté 3. Couloir 4. Salle de réception 5. Salle de réception 6. Pièce résidentielle 7. Local auxiliaire à la salle d'assemblée Plan d'après les notes de Henry Pearson (vers 1936) telles que mentionnées dans .