vignette|redresse|La Sibylle de Cumes, peinture florentine d'Andrea del Castagno (1419-1457) de la villa Carducci transférée aux Offices.
Une sibylle est, durant l'Antiquité, une prophétesse, une femme qui fait œuvre de divination.
Différences entre sibylles et Pythie La PythieSabina Crippa, La voce et la visione, 1998. Citée in Plutarque, Dialogues pythiques, Garnier-Flammarion, 2006, 267, 414. a un statut institutionnel, au sanctuaire d'Apollon de Delphes ; c'est un office et non une personne précise.
La sibylle donne une divination occasionnelle, indépendante. Il y a eu plusieurs sibylles, attachées primitivement à des sanctuaires de la déesse Cybèle.
La Pythie n'est que la porte-parole du dieu, elle répond aux questions qui lui sont adressées ; la sibylle parle à la première personne, revendique l'originalité de sa prophétie et le caractère indépendant de ses réponses.
La Pythie apparaît en Grèce après la première sibylle (Hérophile), les sibylles, à l'origine servantes de la grande déesse Cybèle (Agdistis), ont leur origine à Pessinonte, en Asie Mineure au
Dans l’Antiquité
Dans la mythologie grecque, la sibylle est une prêtresse d'Apollon qui personnalise la divinationJ. Schmidt, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Larousse, Paris, 2000, 181 et prophétise.
Les sibylles exprimaient leurs oracles dans un langage énigmatique permettant de nombreuses interprétations. Fameuse est la prophétie orale pour un soldat . Si une virgule est placée avant le « non », la phrase dit : « Tu iras, tu reviendras, tu ne mourras pas à la guerre », mais avec une virgule après le « non », la phrase est « Tu iras, tu ne reviendras pas, tu mourras à la guerre ».
L'obscurité et l'ambigüité de la divination des sibylles a donné le qualificatif « sibyllin » qu'on attribue à des propos confus, énigmatiques, mystérieux ou à double sens.
La sibylle figure l'être humain élevé à une dimension surnaturelle, lui permettant de communiquer avec le divin et d'en livrer les messages, tels le possédé, le prophète. Les sibylles furent considérées comme des incarnations de la sagesse divine, aussi vieilles que le monde, et dépositaires de la révélation primitive. Aussi a-t-on pu rapprocher le nombre des douze sibylles et celui des douze apôtres et de peindre ou de sculpter leurs effigies dans des églises.
Les sibylles témoignent de l'importance attachée dans l'Antiquité aux pouvoirs divinatoires : prophètes, pythies, et oracles…
Les origines du mythe ainsi que l'étymologie du mot demeurent incertaines et disputées. On a pu les chercher dans le monde indo-européen, par analogie avec des termes sanskrits par exemple, mais aussi dans la Mésopotamie antiqueV. Nikiprowetzky, « La sibylle juive depuis Charles Alexandre », ANRW, 2, 20,1, Berlin, 1987, 464-467.
Les douze sibylles thumb|right|La Sibylle de Cumes (Michel-Ange, chapelle Sixtine, 1509). thumb|La sibylle de Delphes (Michel-Ange. chapelle Sixtine, 1509).
Au , on dénombre dix sibylles ; deux autres, la sibylle Agrippa et la sibylle européenne, ont été ajoutées à la liste à la fin du Moyen Âge, de sorte que le nombre de sibylles corresponde au nombre d'apôtres : la sibylle d'Érythres. Aussi appelée Hérophilé, la sibylle érythréenne vient de la ville d'Érythres en Ionie. C'est la fille de Théodoros et d'une nymphe de l'Ida de Troade. Hérophilé a la singularité de livrer ses oracles en vers. Elle vécut au temps des Argonautes et de la guerre de Troie. Elle mourut à l'âge de cent-dix ans et est, selon la tradition, inhumée en Troade. Mais certains auteurs estiment que la sibylle d'Érythres serait la même que celle de CumesSibylle érythréenne… ; la sibylle tiburtine (de Tibur, aujourd’hui Tivoli où se situent les ruines de son temple) ; on la nommait Albunéa ; la . Elle officiait à Dardanie, sur l'Hellespont. Née à Marpessos, près de Troie, elle s’exprimait, selon Héraclite, « d’une bouche délirante, sans sourire, sans ornement, sans fard et sa voix parvenant au-delà de mille années grâce au dieu »Citation reprise par Plutarque dans De Pythiae Oraculis. Elle rendait ses oracles sous la forme d'énigmes et les inscrivait sur des feuilles ; la (de Phrygie, région d'Anatolie). la . Elle est la fille de Berossos et d’Erymanthé et on la nomme parfois SabbéSibylle persique. Elle est aussi désignée comme la sibylle babylonienne (voir sculpture à Úbeda ci-dessous). la sibylle libyque (exerce sa prophétie dans l'oasis de Siwa). C’est la fille de Zeus et de la fille de Poséidon, la nymphe thessalienne Lamia. Elle fut aussi appelée Elissa. la ; les Cimmériens étaient installés sur les bords du Pont-Euxin (la mer Noire) ; la à Delphes ; la (donne ses oracles sur l'île de Samos) la sibylle Agrippa ou égyptienne (déformation probable d'Aegypta) la sibylle de Cumes (près de Naples). Les sources antiques lui donnent différents noms, dont Deiphobé et Amalthée. Elle a vécu en même temps qu’Énée et on lui accorde une vie de mille ans. Le poète Ovide raconte dans les Métamorphoses (XIV) qu’Apollon, épris des charmes de la sibylle de Cumes, offrit de réaliser son vœu le plus cher en échange de ses faveurs. Feignant d'accepter sa proposition, elle lui demanda autant d'années de vie que sa main contenait de grains de sable. Cependant, elle n'honora pas sa promesse. Comme elle avait omis de formuler son vœu de manière à conserver toujours la fraîcheur de ses vingt ans et que sa main contenait mille grains de sable lors de son vœu. Apollon l'exauça à la lettre, changeant ainsi le souhait en malédiction. Elle vieillit au fur et à mesure de son interminable existence, jusqu'à demeurer toute recroquevillée dans une bouteille suspendue au plafond de sa grotte. Aux enfants qui lui demandaient ce qu'elle désirait, elle répondait : « Je veux mourir ». Virgile décrit la descente d'Énée aux Enfers accompagné de la sibylle de Cumes ; elle lui avait montré où cueillir, dans les bois sur les bords du lac Averne, le qui devait lui permettre de pénétrer dans le royaume d'Hadès ; la sibylle européenne.
Divination chez les Romains vignette|gauche|upright=0.9|La Sibylle de Tibur, fresque dans l'église Saint-Jean-Évangéliste à Tivoli, 1483. Les Romains conservaient pieusement dans le temple de Jupiter Capitolin les Livres sibyllins, qui auraient été vendus par une vieille femme (peut-être la sibylle de Cumes) à Tarquin le Superbe, au Elle s'était rendue auprès du roi avec neuf livres oraculaires en lui en demandant une énorme somme. Le roi se moqua d'elle et la renvoya ; elle brûla trois des livres, et lui offrit les six restants pour la même somme. Tarquin refusant toujours, elle en brûla trois autres, et lui offrit les trois derniers, toujours au même prix. Cette fois-ci Tarquin consulta un conseil de prêtres, les Augures, qui déplorèrent la perte des six livres et lui conseillèrent d'acheter ceux qui restaientCe récit nous est connu par Aulu-Gelle, Les Nuits attiques, livre I, ch. XIX..
Ces livres, confiés à la garde de deux prêtres particuliers appelés duumvirs, étaient consultés dans les grandes calamités, mais il fallait un décret du sénat romain pour y avoir recours, et il était défendu aux duumvirs de les laisser voir à qui que ce soit sous peine de mort. Ils ne contenaient pas de prophéties, mais des remèdes expiatoires à appliquer lorsque survenaient des « prodiges », événements exceptionnels particulièrement redoutés par les Romains. En réalité le texte des Livres sibyllins était d'une obscurité telle que des siècles plus tard, Cicéron, peu enclin à la crédulité, écrivit qu'on pouvait en tirer ce qu'on voulait au gré des circonstances.
Les livres sibyllins furent par exemple consultés durant l'année 194 en raison de tremblements de terre, traduit par Désiré Nisard en 1864..
Après l'incendie du Capitole (-83) où les livres sibyllins furent perdus, plusieurs missions furent envoyées dans les pays supposés héberger des sibylles, afin de reconstituer les ouvrages disparus. Contrôlés et expurgés par Auguste et Tibère, ils furent finalement détruits par des chrétiens quelques siècles plus tard, en l'an 406, sous l'empereur Honorius (395-423), en raison de la prédiction leur imputant la fin du Monde.
Reprises des livres sibyllins dans la littérature chrétienne vignette|upright=0.8|La sibylle tiburtine et l'empereur Auguste, gravure sur bois, Chronique de Nuremberg, 1493. En même temps que les Livres sibyllins, une série d'écrits connus sous le nom dOracles sibyllins circulèrent en Méditerranée dès le Certains sont parvenus jusqu'à nous via des copies datant des . Ces livres, au nombre de douze ou quatorze, comprennent des oracles antiques, des oracles juifsÉcrits intertestamentaires, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1987, et des écrits chrétiens. Ainsi, c'est dans le des Oracles sibyllins que l'on trouve des vers, attribués à la sibylle d'Érythres, interprétés comme annonçant le second avènement du Christ le jour du Jugement dernier.
Les Pères de l'Église n'ignorèrent pas ces textes obscurs. À leur suite et pendant tout le Moyen Âge, des auteurs chrétiens cherchèrent, avec plus ou moins de bonheur, à voir dans les oracles des sibylles des marques sans équivoque de l'attente par le monde païen du messie sauveur. Mais c'est surtout à partir de la Quatrième Bucolique de Virgile, dans laquelle le poète proclame l'accomplissement des prophéties de la sibylle de Cumes que se perpétue pendant des siècles cette interprétation chrétienne des écrits sibyllinsS. Benco, « Vergil's Fourth Eclogue in christian interpretation », ANRW 31, 1, Berlin, 1980, p. 669 sqq ; C. Martindale (dir) The Cambridge Companion to Virgil, Cambridge University Press, 1997 ; ..
Ainsi Dante s'en fait l'écho dans sa Divine Comédie quand il présente son guide, Virgile, comme Divine Comédie, Le Purgatoire, chant XXII, v. 67-72, traduction de Lamennais.. Au , le déiste Voltaire, en ironisant un peu, évoquera encore cette croyance, devenue un sujet de longues controverses entre croyants et rationalistes, dans l'article « Sibylle » de son Dictionnaire philosophique..
Virgile présente, vers 4 à 7, la prophétie en ces termes :
Les premiers chrétiens s'emparèrent de la sibylle et intégrèrent cette prophétie dans leur littérature religieuse. Eusèbe de Césarée (vers 340) recueille les vers de la sibylle d'Érythres, suivi de saint Augustin un siècle plus tard, dans La Cité de Dieu. Il en offre alors une version particulière, traduite très approximativement du grec, comprenant , soit , symbole de la Trinité. Elle commence ainsi : (« le signe du jugement : la terre s'inondera de sueur… »). Cette version augustinienne présente, en grec, un acrostiche dont les lettres initiales constituent la phrase : Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur, Croix. Elle est notamment citée dans un sermon du Moyen Âge visant à convaincre les incroyants, lu à la veille de Noël. On y invoque tour à tour des personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament, puis des figures païennes : Virgile, Nabuchodonosor, et la sibylle d'Érythres.
De même, les Mirabilia Urbis Romae, sorte de guide de la Rome du milieu du , rapportent que l'empereur Auguste interrogea la sibylle de Tibur pour savoir s'il y aurait un homme plus grand que lui. Une vierge lui apparut alors dans une grande splendeur sur l'autel du temple de Junon, tenant en ses bras un enfant ; et une voix venant du ciel lui dit : « Voici la vierge qui va concevoir le sauveur du monde », puis : « celle-ci est la chère fille de Dieu »Mirabilia Urbis Romae, § 11.
Des versions musicales du Judicii signum ont été retrouvées dans des manuscrits des monastères Saint-Martial de Limoges () et Saint-Oyand ().. Cela explique la mention de la sibylle dans le Dies irae et pourquoi elle figure à Saint-Pierre de Rome, dans la chapelle Sixtine sur une fresque de Michel-Ange.