L'intuition est un mode de connaissance, de pensée ou de jugement, conçu comme immédiat (au sens de direct) ; selon les acceptions, c'est un processus ou une faculté de l'esprit.

En philosophie et en psychologie, l'intuition serait le fait de pressentir ou comprendre quelque chose sans analyse ni raisonnement ; une connaissance immédiate, non médiée par l’analyse logique.

L'intuition peut être supra-rationnelle ou infra-rationnelleCf. René Guénon, La Métaphysique orientale, p. 6.. Son domaine est large : il concerne aussi bien la connaissance proprement dite (métaphysique ou représentation du monde) que les sentiments (sur les choses) ou les motivations (à agir).

Elle est parfois dénommée, de façon plus familière, flair... Cette dernière appellation ne concerne que la connaissance infra-rationnelle.

Étymologie Du latin intuitio, , dérivé de intueri .

Fonction L'intuition semble être immédiate du fait qu'elle paraît opérer sans user de la raison, et est généralement perçue comme inconsciente : seule sa conclusion est alors disponible à l'attention consciente. L'intuition n'opérerait ainsi pas par raisonnement : elle ne serait jamais une inférence, du moins consciente. Elle est plutôt une forme de perception spontanée qui permet de générer une certitude sans se baser sur des données empiriques.

De plus, l'intuition prend souvent la forme d'un sentiment d'évidence quant à la vérité ou la fausseté d'une proposition, dont l'assurance est d'autant plus remarquable qu'il est souvent difficile d'en justifier la pertinence. On aura par exemple l'intuition que telle idée ou action, tel sentiment, est juste, sans savoir pourquoi. Néanmoins, il est fréquemment possible de rationaliser une intuition a posteriori. L'intuition peut ainsi jouer un rôle non négligeable dans les découvertes scientifiques. Par ailleurs, on considère que l'intuition peut être valable et suffire dans la vie d'un individu, mais qu'elle manque de crédibilité en elle-même pour suffire aux exigences de la recherche scientifique.

Selon le chercheur Herbert Simon l'intuition fonctionne ainsi : .

Le chercheur en psychologie a montré que chez les pompiers, dans les situations d'urgence, les chefs, qui doivent parfois prendre des décisions très importantes sur des intuitions, ne mettent pas en balance plusieurs choix mais examinent une seule solution plausible et la pour voir si elle fonctionne. Si c'est le cas, ils la mettent en pratique, dans le cas contraire ils modifient leur plan ou passent à un autre plan. Ces différents plans seront élaborés à partir de leur expérience personnelle ou des récits qui leur ont été faits d'expériences similaires.

D'après le psychologue et économiste Daniel Kahneman la validité d'une intuition ne doit pas être évaluée à l'aune de la confiance que celui à qui elle apparaît lui porte. Il est en effet tout à fait possible d'avoir un sentiment simplement à partir des informations superficielles sans se rendre compte qu'il manque des éléments. Pour ce chercheur, une intuition juste tient à deux conditions : un environnement régulier et donc prévisible et le fait que la personne qui a l'intuition a une connaissance suffisamment longue de cet environnement grâce à une longue pratique. Cela explique qu'il soit courant d'avoir des intuitions justes dans certains jeux, comme les échecs, le bridge ou le poker, et que des spécialistes comme les médecins ou les pompiers puissent souvent avoir de bonnes intuitions. Selon Daniel Kahneman, cela explique aussi que les intuitions à long terme dans le domaine économique ou politique soient souvent fausses, l'environnement étant trop irrégulier.

Néanmoins, on peut compléter cette approche occidentale de l'intuition par la conception qu'en a l'Extrême-Orient.

L'une des plus grandes réussites de la pensée chinoise est d'avoir su retirer de l'observation de l'univers une rationalité fondée sur le rapprochement de l'intuition avec le hasard et en cela totalement différente de celle développée en Occident. L'écriture chinoise, tout autant que le Yi Jing, classique chinois du Livre des Changements, recourent à un système d'associations visuelles qui fait constamment appel à une intuition entrant en contact avec toutes les manifestations de la réalitéHasard et Intuition, par Ezéchiel Saad, préface du maître zen Jacques Brosse, éd. Dervy, Paris, 1991 .

Philosophie Pour Platon, l'intuition est la saisie immédiate de la vérité de l'idée par l'âme indépendamment du corps..

Au contraire pour Épicure, l'intuition est la saisie immédiate de la réalité du monde par le corps indépendamment de l'âme..

Pour Descartes, l'intuition est la connaissance immédiate et certaine de la vérité d'une idée par sa nécessité intrinsèque, comme on le saisit dans les mathématiques et plus encore dans l'intuition que la conscience a d'elle-même d'être une « chose pensante » à travers l'expérience du cogito : René Descartes, Règles pour la direction de l'esprit, règle..

Chez Blaise Pascal, on peut rapprocher l'intuition de ce qu'il dénomme l'esprit de finesse, ce qui permet , d'appréhender certains principes, si délicats eux-mêmes qu'on , si bien que l'on .

Pour Spinoza, l'intuition est la connaissance immédiate et certaine de l'essence des choses à partir de la compréhension nécessaire de leur cause par la raison (Spinoza, Éthique, II, 40), c'est l'unique source de vérité qui s'oppose à la connaissance vague par le langage ou l'expérience corporelle.

Pour Henri Bergson, l'intuition est la conscience dans ce qu'elle a de plus lumineux. Pour Bergson, c'est la saisie de l'esprit par lui-même au sein de la durée, qu'il définit comme .

Kant écrit dans la Critique de la raison pure Critique p53. Il distingue intuition empirique et intuition pure ; l'intuition empirique est relative au contenu de la sensation. L'intuition pure, quant à elle, est relative à la sensibilité qu'il définit comme La Critique de la raison pure, Poche GF, 2006-.

Pour la phénoménologie, à travers Husserl, Scheler et Hartmann, c'est la saisie immédiate du réel pour ce qu'il est à travers ce qu'il apparaît être, le « phénomène ».

Husserl, dans ses Recherches logiques, suivi de Martin Heidegger, introduisirent la notion capitale d'intuition catégoriale, à la base du renouvellement de la phénoménologie contemporaine. L'intuition, comme mode de dévoilement de l'indicible, est un phénomène mystique. La vouloir exprimer (traduire) conduit à l'aporie.

Pour Jean-Paul Sartre, L'Être et le néant, Paris, Gallimard, 1943..

Pour Michel Henry, l'intuition est la propriété que possède la vie de se sentir elle-même hors de toute idée, représentation (phénoménologie matérielle).

Pour René Guénon, il y a deux sortes d'intuitions opposées. D'une part, une intuition sensible ou vitale, constitutive d'un qui . D'autre part, il y a , qui est la saisie des principes universels de l'Être, qui est humain dans l'un de ses états. René Guénon reconnaît avec Aristote et saint Thomas d'Aquin que cette . L'intuition intellectuelle ne doit pas être confondue , demeure un « phénomène » où a lieu . Or , qui dépasse le domaine individuel dans toute son extensionLettre de René Guénon à Noëlle Maurice-Denis Boulet du 19 décembre 1918..

Psychologie Carl Gustav Jung (1875-1961) dans sa théorie des types indique que l'intuition fait partie des grandes dimensions psychologiques. La théorie des types psychologiques de Jung repose sur la notion de préférence entre deux polarités. Pour ce qui concerne la dimension perception – comment nous percevons les choses – certains sont de type intuition, d'autres sont de type sensation (les cinq sens). L'intuition représente donc une des polarités de notre mode de perception. La théorie des types est à l'origine du Myers Briggs Type Indicator (MBTI).

Christopher W. Allison et John Hayes, professeurs à la Business School de l'université de Leeds (Royaume-Uni), ont mis au point un questionnaire qui permet de mesurer le Cognitive Style Index (CSI) sur la base de leurs études qui viennent empiriquement confirmer la dimension analyse-intuition dans les comportements humains.

Pour Arthur Koestler, physicien et écrivain anglais d'origine hongroise (1905-1983), le déclic créateur est lié à un processus psychologique de régression, à une levée des contrôles intellectuels, à un glissement vers un équilibre mental plus primitif, une sorte de « débranchement » des connexions habituelles. Alors peuvent se nouer des connexions nouvelles qui, normalement, sont censurées (inhibition latente). Ces connexions ne sont pas verbales, mais plutôt visuelles, analogiques ou métaphoriques. Dans , Koestler écrivit : . Au moment du déclic se produit un phénomène que Koestler appelle « bissociation » : une synthèse intuitive immédiate entre deux zones qu'il nomme « matrices ». Les deux matrices sont là, mais distantes l'une de l'autre, soit par le champ des disciplines, soit dans le temps. C'est l'intuition qui les saisit ensemble et qui perçoit entre elles un lien caché.

Dans le domaine de l'intelligence artificielle, métaphoriquement, on parle d'« intuition physique » lorsque les modèles du monde développés par les algorithmes semblent reproduire cette capacité humaine à anticiper les conséquences d’actions dans un environnement dynamique du monde réel.

Dans les sciences dures En physique et chimie, selon Tallant (2013), la manières dont l’intuition est sollicitée n'est pas encore bien comprise, elle fait souvent en partie appel au raisonnement mental, mais aussi à la sensorialité (perception visuelle notamment mais aussi vestibulaire).

Selon Kevin A Smith et al. (2018), la notion d'intuition physique peut désigner la manière dont les humains comprennent spontanément les lois du monde matériel (lois physiques notamment). Les recherches montrent que, même si nos dessins ou explications de trajectoires d’objets peuvent être faux (ex : on croit souvent, à tort, qu’un objet transporté par un mobile, lorsqu’il est lâché, tombe verticalement, alors qu’il suit en réalité une trajectoire parabolique vers l’avant ; c'est une croyance et une illusion perceptive qui a été confirmée par des expériences dynamiques et visuelles où les sujets perçoivent l’objet comme chutant droit ou en arrière, malgré son mouvement réel vers l’avant), de même existe-t-il un biais anti-inertiel, nos actions pratiques — se montrent souvent très précises. Cette différence s’expliquerait par la coexistence dans le cerveau de deux systèmes de connaissance : l’un basé sur des représentations conscientes, parfois erronées, et l’autre sur un modèle du monde reposant sur des mécanismes implicites plus fiables dans ce type de contexte, permettant parfois au comportement humain de dépasser les capacités des machines, même lorsque nos intuitions verbalisées ou écrites semblent imparfaites. Cette distinction illustre la différence entre savoir théorique et savoir pratique, étudiée en psychologie cognitive.

Il existe une théorie de l'inférence probabiliste en psychologie et en sciences cognitives, qui postule que notre cerveau fonctionne comme une machine rationnelle, en calculant les probabilités pour apprendre des mots, comprendre le langage, raisonner sur la physique du quotidien ou prévoir l’avenir (approche souvent associée aux modèles bayésiens, qui décrivent la pensée comme un calcul optimal des chances). Mais des chercheurs ont montré que cette idée est moins étayée par des preuves et que les moyens utilisés pour la justifier sont discutables ; selon eux, « probabiliste » ne peut pas être systématiquement associé à « rationnel » ou « optimal »..

Médecine L'intuition clinique est l'un des aspects importants et reconnus de la médecine, basée sur l'expérience, sur , par exemple après l'arrivée aux urgences dans le cadre hospitalier. Cette capacité, plus ou moins développée chez les personnels médicaux est désormais challengée par les capacités de l'IA.