L’expression bourgeois-bohème est souvent utilisée sous sa forme contractée, « bobo ». Ce mot-valise a été popularisé par le journaliste américain David Brooks, dans son livre , publié en 2000Robert E. Weir, , ABC-CLIO, 2007 .. L’auteur y définit le bobo comme une personne aiséeAnne Clerval signale dans son article que David Brooks considère comme « maigre » un salaire de par an plus de deux fois supérieur au revenu moyen... Brooks a forgé ce terme pour décrire ce qu'il ressent comme une mutation positive de son propre groupe social : les yuppies des , dont le mode de vie bourgeois se serait hybridé avec les valeurs bohèmes de la contre-culture des .

Plusieurs sociologues critiquent la pertinence de cette catégorie. Camille Peugny considère ainsi que désignant vaguement ..

Origine du terme

Bien que le terme soit souvent associé à David Brooks (2000), le concept et l'expression exacte de « Bourgeois-Bohemian » ont été forgés dès le début du XXe siècle par l'écrivain et peintre britannique Wyndham Lewis.

Dans son roman Tarr, publié en 1918, Lewis utilise cette expression pour fustiger une classe de dilettantes fortunés qui s'approprient les codes de la vie d'artiste (la bohème) pour masquer leur médiocrité intellectuelle et leur confort bourgeois. Pour Lewis, le « B-B » (Bourgeois-Bohemian) est un parasite culturel qui transforme l'art en un simple accessoire de mode, préfigurant ainsi les critiques contemporaines sur la gentrification et l'imposture sociale attribuées aux « bobos ». Lewis avait une vision presque prophétique de la manière dont les classes aisées finiraient par absorber les codes de la rébellion pour se donner une conscience.

Usage du terme États-Unis David Brooks utilise le terme « bobo » pour remplacer celui de « yuppie » qui avait pris, selon lui, une connotation péjorative. La théorie de Brooks est que cette « nouvelle classe supérieure » est un croisement entre l'idéalisme progressiste des et l'individualisme des , désignant ainsi la « gauche caviar américaine »Thomas Legrand et Élisabeth Lévy, interviewés par Jean Sévillia, « Les bobos vivent-ils dans le réel ? », Le Figaro Magazine, semaine du , ..

Les critiques de l'ouvrage de Brooks lui reprochent notamment de n'avoir pas expliqué en quoi cette « élite » serait nouvelle, et en quoi les tendances qu'il stigmatise comme caractéristiques des bobos ne seraient que l'expression des changements généraux de goûts d'une classe moyenne supérieure préexistante.

Dans les pays anglophones, le terme « bobo » est peu utilisé. Il existe de nombreuses variantes relativement proches : , , , dink (, « deux revenus, pas d’enfants »). En matière d'urbanisme, on parlera également de « gentrification » d'un quartier et non de « boboïsation ».

France L'expression, sous la forme d'une apposition des deux termes, est utilisée par Édouard Drumont qui accuse la « bourgeoise vicieuse et bohème du Quartier latin », cité par Georges Sorel, dans Réflexions sur la violence, chap III, II (1908) puis se lit dans le roman Bel-Ami, de Guy de Maupassant, publié en 1885 :

L'expression « bourgeois-bohème » est également employée par Claire Bretécher dans le dernier strip du de la bande dessinée Les Frustrés, publié en 1978. Les strips de Brétecher sont parus initialement dans Le Nouvel Observateur et tournent en dérision les ex-soixante-huitards, les professions supérieures et les intellectuels de gauche des qui étaient alors les principaux lecteurs de cet hebdomadaire ; l'expression « bourgeois-bohème » est alors employée par la dessinatrice pour désigner cette figure centrale de la série Les Frustrés, dans un sens relativement proche de celui qu'on lui donne actuellement.

Dans son roman L'Église verte, publié en 1981, Hervé Bazin utilise l’expression « écologie bobo »Hervé Bazin, L'Église verte, éditions du Seuil, 1981, p.171 :

D'après le journaliste et écrivain Pierre Merle, l'expression « bourgeois-bohème » réapparaît en France le , dans une traduction d’un article en anglais publiée dans Courrier internationalPierre Merle, Les mots à la con, Mots & Cie, 2005, ..

Selon le Le Grand Robert de la langue françaiseLe Grand Robert de la langue française, 2001, vol 1, p.1492., le mot est employé pour la première fois le 17 juin 2000 par le journaliste Antoine Perraud, dans un compte-rendu pour Télérama du livre de David BrooksAntoine Perraud, «Après les yuppies, les Bobos», Télérama, 17 juin 2000..

Le terme est alors assez flou. Il prend cependant une valeur plutôt péjorative comme dans la chanson de Renaud Les Bobos, désignant un type de conformisme : des personnes aisées, parisiennes et parisianistes, bien-pensantes, dont la sympathie va plutôt vers la gauche écologiste et ayant de l'affection pour la figure du révolté (Che Guevara, )Pierre Merle, , .. Il est employé par Raymond Barre lors de la campagne municipale de 2001, cité par Le Progrès de LyonLe Progrès de Lyon du , « Raymond Barre : Tout est entre les mains des Lyonnais ».. Après une description grinçante, Renaud reconnaît, dans le dernier vers de sa chanson, « faire un peu partie du lot ».

Pour le journaliste Olivier Razemon, chacun désigne péjorativement comme « bobo » les personnes ayant un mode de déplacement différent du sien (que ce soit les transports en commun, le vélo ou le SUV).. Denis Tillinac y voit une figure sociale, héritée de , définissant le bobo comme un ..

Lors de l'élection présidentielle de 2012, le Front national fait de la dénonciation des « bobos » un de ses axes de campagne« À Hénin-Beaumont, Le Pen raille “les bobos” parisiens », leparisien.fr., le caractère flou de ce terme lui permettant d'englober l'ensemble de ses opposants. Il continue cette pratique après la campagne« Les proches de Jean-Luc Mélenchon veulent croire à son retour au premier plan », lexpress.fr.. Ceci contribue à la tendance qui a transformé ce mot en « fourre-tout » ou l'on peut ranger toute personne « bien pensante » et tenant un discours porté sur l'écologie.

Diverses parodies ou déclinaisons du terme ont ponctuellement été créées comme les « bonobos » (« bourgeois non bohèmes » de Schneider, D. , 2008. Voir sur editions.negatif.online.fr.), ou les « bobobos » (« bourgeois bohèmes bordelais »« Starck invente le vélo-trottinette des bobobos (bourgeois-bohème-bordelais) ».). Le terme « beurgeois » (pour « beurs embourgeoisés ») est en revanche plus ancien que « bobo » : c'est notamment le titre d'une bande dessinée de Farid Boudjellal, sortie en 1997.

Sociologie En France À Paris, ces bobos résideraient dans les arrondissements du centre, relativement aisés au moment où le terme est forgé en français mais dont certains étaient auparavant bourgeois (, , , ), d'autres ouvriers (, ) mais qui, à la suite de la venue desdits « bobos » dans les arrondissements autrefois populaires de l'est (, , , et du , , 19, ) ont connu une forte hausse du prix de l'immobilier (même si cette migration a parfois justement lieu parce que les bobos eux-mêmes ne pouvaient plus se loger dans le centre de Paris)« La lutte des classes revient à Paris ! Des bourgeois bohèmes à la ségrégation ».Cahier supplément sur l'immobilier à Paris, de L'Express du 23 février au .. C'est ce que les géographes nomment un processus de gentrification (embourgeoisement), terme qui est devenu « boboïsation » dans le langage courant.

Dans ce reportage, le terme « gentrification » n'est jamais utilisé et est vulgarisé par le terme « boboïsation ».. Dans ces nouveaux quartiers, ou dans certaines villes de la banlieue de Paris comme Montreuil, Romainville, Les Lilas, Pantin, Saint-Ouen ou Clichy, les bobos cohabitent avec des populations immigrées, les artisans étant partis vivre dans le péri-urbain : si cette cohabitation est parfois difficile, , elle inaugure ce que le géographe Jacques Lévy appelle un « lien faible » entre populations.

À Lyon, les bobos se concentrent historiquement dans le quartier de la Croix-Rousse ( et arrondissements) et aussi dans le quartier de la Guillotière ().. À Bordeaux, la réhabilitation du quartier des Chartrons y a attiré une nouvelle population qualifiée de bobo..

Le terme de « Boboland » est parfois employé pour désigner les quartiers où habitent et que fréquentent ces populations.

L'écrivain François d'Épenoux décrit les bobos comme :

Les journalistes Laure Watrin et Thomas Legrand, auteurs de La République bobo, les décrivent comme , ce à quoi la journaliste Élisabeth Lévy répond : . Il est toutefois à noter que, selon Watrin et Legrand, il existe des bobos de droite, au mode de vie similaire mais aux valeurs différentes.

Watrin et Legrand distinguent deux types de bobos : Laure Watrin et Thomas Legrand, La République bobo, Stock, 2014, , ..

Pour Jacques Ellul, en parallèle avec la mutation du lien social qui dans sa forme traditionnelle ne correspondrait plus au nouveau modèle bourgeois, la société libérale a tendance à se tribaliser. La bourgeoisie essayerait ainsi de faire croire à sa disparition derrière sa nouvelle allureJacques Ellul, Métamorphose du bourgeois, Paris: Calmann-Lévy, 1967. Paris : La Table Ronde, 1998.. Pour le communiste Michel Clouscard, si la bourgeoisie se cherche une alternative, son idéologie reste en accord avec les mutations du capitalisme et correspond au modèle du néo-libéralisme, mais la propriété n’y apparaît plus comme une valeur fondamentaleMichel Clouscard, Néo-fascisme et idéologie du désir, 1973..

Au Canada Pour Joseph Heath et Andrew Potter, une nouvelle forme de bourgeoisie issue du secteur tertiaire voit le jour autour des au Canada. Loin de la figure de l'austère bourgeois, celle-ci est « créative » et « bohème », et si elle cherche toujours une justification morale, celle-ci est désormais colorée d'écologisme ou de citoyennisme, selon le modèle de la contre-culture venu de la côte ouest américaine, et fortement conformiste..

Analyse géographique et sociale Pour le géographe Christophe Guilluy, . En effet, ils possèdent un patrimoine moindre que cette bourgeoisie traditionnelle et vit, contrairement à eux, dans des quartiers de grandes villes concentrant une mixité sociale et ethnique. Ce choix d'installation, lié à un souhait de diversité sociale s'explique également par le coût résidentiel moindre.

Le géographe note toutefois que si cette mixité existe formellement, elle est rapidement contournée, les bobos habitant souvent au sein de copropriétés privées sécurisées, proches mais techniquement séparées des milieux populaires, vivant eux en logements sociaux ou en immeubles privés précarisés. Ce séparatisme s'illustre également dans le milieu scolaire, où les bobos, s'ils acceptent que leurs enfants côtoient des catégories populaires issues de l'immigration à l'école primaire, l'évitent quand arrive le collège, ou acceptent au moins que leurs enfants soient mis à part dans des classes réservées (symbolisées par des options rares ou « européennes ») alors que les couches populaires se voient cantonnées à des classes sans grande perspective de réussite scolaire : selon l'auteur, s'appuyant sur les travaux du sociologue Georges Felouzis, cette stratégie d'évitement participe à une forme de et au renforcement des discriminations.

Guilluy conclut en rapprochant finalement les bobos des classes supérieures traditionnelles : Christophe Guilluy, Fractures françaises, Champs essais, 2013, ..

Pour les sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot, la « boboïsation » des quartiers populaires d'une grande ville comme Paris se confond avec leur embourgeoisement, leur gentrification. Les deux sociologues décrivent les bobos comme . Ils considèrent ce phénomène d'autant plus que les bobos Michel et Monique Pinçon-Charlot, La violence des riches, Zones, 2013, ..

Aspects politiques