Claude Raffestin est un universitaire et géographe suisse d'origine française, né le à Paris, et mort le à Turin.

Biographie

Né à Paris, Claude Raffestin y commence sa scolarité, avant de déménager à Genève où il obtient sa licence. En 1968, il termine son doctorat à l'université de Genève, qu’il a rédigé tout en enseignant au cycle secondaire. Il est nommé professeur de géographie humaine à l'université de Genève en 1969 et vice-recteur en 1997.

Il a par ailleurs dirigé pendant plusieurs années le Centre universitaire d'écologie humaine et le Département de géographie de l’Université de Genève. La majorité de ses écrits sont donc en français, mais il a aussi publié en italien. Claude Raffestin incarne également une figure publique respectée de la ville de Genève, notamment comme membre de la Commission d’Urbanisme du Canton de Genève de 1982 à 1994Fall J., "Reading Claude Rafftesin : pathways for a critical biography", Environment and Planning D: Society and Space, vol.30, 2012, p.180..

Il a pris sa retraite en 2000, même s’il continue à collaborer avec des chercheurs de l’université de Genève. Sa contribution scientifique n’est donc pas achevée. Il est désormais établi à Turin en Italie, où il est rattaché au Dipartimento Interateneo Territorio, un des clusters de géographie les plus prestigieux en ItalieMinca C., "Raffestin’s Italian travels", Environment and Planning D, Society and Space, vol.30, 2012, p.143.. Il fait aussi de récurrents trajets pour retourner à Genève, la ville où il a passé la grande majorité de son existence.

Dans le domaine francophone, il a contribué à l'avancée des sciences humaines en décloisonnant les disciplines et est considéré comme l'un des acteurs importants de la « nouvelle géographie », qu'il abandonna rapidement par la suite sans nier l'apport essentiel en termes de scientificité (légitimation de la démarche hypothético-déductive) dont cette tentative a pu être porteuse.

Claude Raffestin meurt à Turin, où il résidait, le ..

Il est le père de l'historien Sven Raffestin né en 1961.

Sources d'inspiration Gregory Bateson Michel Foucault Martin Heidegger Henri Lefebvre Karl Marx Luis PiretoFall J., " Lost geographers : power games and the circulation of ideas within Francophone political geographies ", Progress in Human Geography,vol.31, n°2, 2007, p.198. Élisée Reclus

Thèmes développés D'après Olivier Orain, il est possible de distinguer trois grands thèmes dans la géographie de Claude Raffestin, à savoir : la géographie politique, la territorialité, l'écologie humaine.

Différents concepts s'y rattachent. Il est cependant nécessaire de mentionner que l'ordre n'est pas forcement linéaire, car Raffestin a retravaillé ses propres concepts à plusieurs reprises.

Géographie politique Claude Raffestin apporte une vision novatrice de la géographie politique. En effet, il rejette tout d’abord la conception de celle-ci comme une science du savoir stratégique, dite aussi géopolitique. Dans son ouvrage, Géopolitique et histoire (1995)Raffestin C., Géopolitique et histoire, Lausanne, Payot, 1995, p.336. , il dénonce d’ailleurs les dérives de ce type de géographie qui peut servir de justification aux expansions territoriales des États. Les écrits de Rudolf Kjellén, Halford John Mackinder, Friedrich Ratzel et Karl Haushofer y sont notamment analysés et critiquésRacines de la géopolitique, géopolitique et fascisme, retour de la géopolitique, Analyse : Claude Raffestin, Dario Lopreno, Yvan Pasteur, Géopolitique et histoire, Steuckers, Robert, Conférence à l’université de Hanovre, avril 1994.

De plus, Raffestin dénonce le caractère réducteur d’un certain type de géographie politique qui n’étudie que le pouvoir étatiqueVilleneuve P., Raffestin C., 1980, Pour une géographie du pouvoir, Préface de R. Brunet, Paris, Librairies techniques, 249p., Cahier de géographie du Québec, vol. 26, n°68, 1982, p.266.. Selon sa conception, le pouvoir ne se trouve donc pas uniquement dans les relations interétatiques, mais serait inhérent à tout type de relation, par exemple, entre individus, groupes ou institutions Levy J.,"Claude Raffestin, Pour une Géographie du pouvoir, préface de Roger Brunet", Annales de Géographie, vol.92, n°514, 1983, p.720.. Cette perspective relationnelle du pouvoir, d’inspiration foucaldienne et deleuzienne, est particulièrement développée dans son ouvrage Pour une géographie du pouvoirRaffestin C., Pour une géographie du pouvoir, Paris, Librairies techniques, 1980.. Il y analyse notamment les liens entre pouvoir, population, territoire et ressources. Un des buts de ce livre est d'offrir des outils conceptuels pour appréhender les relations de pouvoir de l'actualitéibid, p. 244. Raffestin conclut son ouvrage en affirmant que « si [la géographie politique] ne le fait pas, elle ne peut exister comme connaissance scientifique vivante »ibid, p. 246.

En définitive, ibid, p. 247. La géographie politique est donc remise par Raffestin au cœur de la vie humaine.

Pouvoir Raffestin a une vision relationnelle du pouvoir, notamment influencée par les écrits de Michel FoucaultKlauser F. R., "Thinking through territoriality: introducing Claude Raffestin to Anglophone sociospatial theory", Environment and Planning D: Society and Space, vol.30, 2012, p.113.. Le pouvoir n’est donc pas extérieur à ceux qui l'exercent et le subissent, mais est présent dans toute relation entre acteurs. Le rôle de la géographie politique ou « du pouvoir » serait donc d'identifier ces relations de pouvoir. Selon Raffestin, ces relations peuvent être soit symétriques, si la relation est égalitaire, soit dissymétriques. Les relations de types inégalitaires sont les plus fréquemment rencontrées.

Les acteurs impliqués dans les relations peuvent être classifiés en deux catégories : les acteurs syntagmatiques et les acteurs paradigmatiques. Les acteurs syntagmatiques sont ceux ayant un objectif clair et mettant au point une stratégie pour l’atteindre. À l’inverse, les acteurs paradigmatiques constituent un agglomérat d’être humains sans projet commun défini Villeneuve P., Raffestin C., 1980, Pour une géographie du pouvoir, Préface de R. Brunet, Paris, Librairies techniques, 249p., Cahier de géographie du Québec, vol. 26, n°68, 1982, p.267.. Ces catégories ne sont cependant pas figées et selon le moment ou le contexte, un acteur paradigmatique peut devenir syntagmatique et inversement.

Les enjeux du pouvoir identifiés par Raffestin sont la population, le territoire et les ressourcesRaffestin C., Pour une géographie du pouvoir, Paris, Librairies techniques, 1980, p.50.. C’est cependant la population qui prime, car dans sa vision relationnelle, elle est le fondement de tout pouvoir. Le territoire est appréhendé comme la « […] scène du pouvoir et le lieu de toutes les relations […] ». Les ressources déterminent quant à elles ce qui est de l’ordre du possible en termes d’action.

Ressources Raffestin replace l’idée de ressources dans un contexte social et historique. Pour lui, il n’y a pas de ressources en soi, mais c’est le sens qu’une société va donner à la matière qui va la créer. Il distingue donc ressources et matière. Ainsi, « Il n’y a pas de ressources naturelles, il n’y a que des matières naturelles » Raffestin C., Pour une géographie du pouvoir, Paris, Librairies techniques,1980, p.205.. Ce sont donc les pratiques et les stratégies exercées sur la matière dans un contexte social donné qui vont en faire une ressource. De plus, ce qui est perçu comme ressource durant une certaine période historique peut reperdre son statut si la société ne lui trouve plus d’utilité. La notion de ressource est donc évolutive dans le temps et selon la société considérée.

Frontière Selon Raffestin, la frontière est « un invariant bio-social »Raffestin C., "Autour de la fonction sociale de la frontière", Espaces et sociétés, n°70-71, 1992, p.162., car elle est présente dans toutes les organisations humaines. Celle-ci peut se définir comme une interface assumant quatre fonctions : « traduction, régulation, différenciation et relation »Raffestin C., "Autour de la fonction sociale de la frontière", Espaces et sociétés, n°70-71, 1992, p.159.. Il appréhende la frontière comme étant indispensable, dans la mesure où elle répond à ces quatre fonctions qui préservent du chaos. La frontière n’est donc pas naturelle, mais un construit social issu d’une volonté, d’un acte de pouvoir. En soulignant cela, Raffestin dénonce la tendance à la naturalisation du social. La frontière est de fait toujours ambivalente, « puisqu’elle favorise et contraint dans le même temps »Raffestin C., "Autour de la fonction sociale de la frontière", Espaces et sociétés, n°70-71, 1992, p.163.. De plus, elle est à la foi accompagnée d’un rituel de « passage et transgression ». « La frontière a également la propriété d’influencer les relations qu’entretiennent les humains avec leur milieu et les autres groupes. Elle conditionne donc la territorialité humaine ».

Territorialité Le concept de territorialité n’a pas été énoncé pour la première fois par Claude Raffestin. Il est en effet issu des sciences de la nature dans un premier temps, puis a été repris par des chercheurs comme Edward T. Hall et Edward Soja en sciences humainesRaffestin C., Pour une géographie du pouvoir, Paris, Librairies techniques, 1980, pp.143-144.. Raffestin l’a alors importé en géographie et en a fait un de ses concepts phares. Selon lui, la territorialité se définit comme "l’ensemble des relations qu’une société entretient non seulement avec elle-même, mais encore avec l’extériorité et l’altérité, à l’aide de médiateurs, pour satisfaire ses besoins dans la perspective d’acquérir la plus grande autonomie possible, compte tenu des ressources du système"Raffestin C., "Réinventer l’hospitalité", Communications, 1997, n°65, p.165..

La territorialité est donc pensée comme un système interrelationnel dont les racines sont à chercher dans la société, l’espace et le tempsRaffestin C., Pour une géographie du pouvoir, Paris, Librairies techniques, 1980, p.145.. Une société, de par ses relations avec le territoire dans lequel elle évolue et celles qu’elle entretient avec l’extériorité, va donc chercher à assurer au mieux sa pérennité. Pour ce faire, elle utilise des médiateurs ou médias, comme le langage, les moyens de transports, les outils techniques etc. Raffestin ajoute également que « les limites de [s]a territorialité sont les limites de [s]es médiateurs. »Raffestin C., « Remarques sur les notions d’espaces, de territoire et de territorialité », Espace et sociétés, 1982, n°41, 1983, p.170..

Étudier la territorialité permet donc de faire ressortir « la structure latente de la quotidienneté, la structure relationnelle, pas ou peu perçue, de la quotidienneté »Raffestin C., Bresso M., "Tradition, modernité, territorialité", Cahiers de géographie du Québec, Québec, 26, n°68, 1982, p.186.. Analyser la territorialité permet ainsi de faire ressortir les relations de pouvoir, et de dévoiler leur symétrie ou dissymétrie Raffestin C., Pour une géographie du pouvoir, Paris, Librairies techniques, 1980, p.4.. La territorialité n’est pas figée, mais évolue au fil du temps et des relations. Raffestin identifie donc un processus « T-D-R » de territorialisation, déterritorialisation et reterritorialisation qui rend compte de différentes phases de territorialitéRaffestin C., "Ecogenèse territoriale et territorialité", Auriac F. et Brunet R. Espaces, jeux et enjeux, Paris, Fayard et Fondation Diderot, 1986, p.185..

Espace et territoire