La Jamahiriya arabe libyenne (en arabe , , ce qui veut littéralement dire « l’État des masses arabe libyen »)Cette désignation, sans les adjectifs , ni , était utilisée de manière officielle par l'État libyen en tant que forme abrégée du nom complet du pays et apparaissait notamment dans les traités et les instances internationales, avant et après l'ajout, en 1986, de l'adjectif ; cf. Affaire du plateau continental, ordonnance de la Cour internationale de justice, 27 juillet 1982 et Traité entre la Tunisie et la Libye, 2003, site de l'Agence des Nations Unies pour les réfugiésLoi de mise en œuvre du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires, 1998, site du ministère de la justice du CanadaQuestions relatives à la Jamahiriya arabe libyenne, 1989, site de l'ONU, est le nom officiel en forme abrégée utilisé par l'État libyen, de 1977 à 2011, sous le régime politique de Mouammar Kadhafi.
Kadhafi arrive au pouvoir en 1969 en renversant la monarchie libyenne et institue un régime fortement inspiré, dans un premier temps, du nassérisme égyptien. Durant les premières années de pouvoir de Kadhafi (1969-1977), la Libye porte le nom officiel de République arabe libyenne (الجمهورية العربية الليبية, al-jumhūriyya al-ʿarabiyya al-lībiyya). En 1977, le dirigeant libyen décrète une nouvelle forme de gouvernement et fait de son pays une , soit un officiellement gouverné par le biais de la démocratie directe. La Libye est alors rebaptisée du nom complet de Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste (الجماهيرية العربية الليبية الشعبية الإشتراكية, al-jamāhīriyya al-ʿarabiyya al-lībiyya aš-šaʿbiyya al-ištirākiyya). Dans les faits, le régime continue de fonctionner sur un mode à la fois arbitraire et répressif. En 1986, le régime de Kadhafi adopte son nom définitif de Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialisteL'Arrêté français du 4 novembre 1993 relatif à la terminologie des noms d'États et de capitales indique, page 1291, Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste, mais par ailleurs d'autres textes officiels français et certaines traductions utilisent alternativement la forme Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire socialiste, sans la conjonction ., tout en conservant la forme abrégée Jamahiriya arabe libyenne dans les usages diplomatiquesCONFÉRENCE DE PRESSE D’IBRAHIM DABBASHI, DE LA MISSION DE LA JAMAHIRIYA ARABE LIBYENNE, PRÉSIDENT DU CONSEIL DE SÉCURITÉ POUR LE MOIS DE MARS, site des Nations Unies, 2009.
La Libye kadhafiste se distingue d'emblée par un positionnement tiers-mondiste, à la fois panarabe et panafricain, et entretient rapidement des relations conflictuelles, voire hostiles, avec une grande partie des pays d'Afrique, du monde arabe et du monde occidental. Isolée sur le plan international durant les années 1980 et 1990 du fait de son soutien à de nombreuses rébellions et de son concours à des actes de terrorisme, soumise à un embargo imposé par l'ONU entre 1992 et 2003, la Jamahiriya arabe libyenne connaît un retour en grâce diplomatique dans la deuxième moitié des années 2000.
En éclate une révolte contre le pouvoir en place, soutenue à partir de mars par une intervention internationale. En , les rebelles sont maîtres de la capitale et de l'essentiel du territoire libyen. Le Conseil national de transition, organe de direction des rebelles, est reconnu le mois suivant par l'ONU. Les combats contre les partisans de Kadhafi, qui tiennent encore plusieurs bastions, se poursuivent jusqu'en . Mouammar Kadhafi est tué le dans les environs de Syrte et la de la Libye est proclamée trois jours plus tard.
La prise du pouvoir par Kadhafi vignette|gauche|Idris , au moment du coup d'État, suivait une cure à l'étranger. Dans les années 1960, la monarchie libyenne doit faire face à la montée d'un fort mécontentement social, dû tant à l'inégalité de répartition des richesses naturelles du pays qu'à la position internationale délicate de la Libye. Alliée aux États-Unis et au Royaume-Uni, la Libye a subi avec les autres pays arabes l'humiliation de la guerre des Six Jours en 1967. Malgré des tentatives de réformes sociales et politiques au cours de la décennie, le régime monarchique se montre incapable de résoudre le malaise de la population et la sclérose de la vie politiqueFrançois Burgat et André Laronde (2003), p.56-58.
Le , le roi , alors en cure à l'étranger, est déposé lors d’un coup d’État mené presque sans effusion de sang. Les conjurés, qui se désignent sous le nom d' et se revendiquent fortement du nassérisme, sont en contact avec les services secrets égyptiens qui les avaient informés que le roi prévoyait, le , d'abdiquer en faveur de son neveu le prince Hassan RedaNicholas Hagger, The Libyan Revolution: Its Origins and Legacy a Memoir and Assessment, O Books, 2009, pages 54-55. Le chef de la conjuration est un jeune capitaine (rétrogradé, par mesure disciplinaire, au grade de lieutenant) alors âgé de , Mouammar Kadhafi. Prenant la tête du Conseil de commandement de la révolution (CCR), instance composée de douze dirigeants des officiers unionistes libres, Kadhafi se charge de lire à la radio, le jour du coup d’État, la proclamation des conjurés : il annonce que l’, répondant aux demandes du peuple, a renversé l'ancien régime , et François Burgat et André Laronde (2003), p.59-60. La est plus tard désignée sous le nom de , terme tiré du Coran et signifiant ou .
Le , le nom de Kadhafi est publiquement révélé quand il est nommé au grade de colonel et proclamé chef des forces armées. S'il est dès lors clairement identifié comme le chef de la conjuration et le nouveau chef du régime, la liste complète des membres du CCR n'est par contre connue du public que quatre mois après la prise de pouvoir. Le Conseil de commandement de la révolution fait office de véritable gouvernement du pays (le conseil des ministres en titre, nommé par le CCR, n'étant qu'un organe d'exécution) : son fonctionnement régulier n'est cependant jamais établiGeoffrey Leslie Simons, Libya: the struggle for survival, Palgrave MacMillan, 1993, pages 176-180.
Le , une , jusqu'à la rédaction d'une constitution définitive, est publiée. La République arabe libyenne se place d'emblée dans une optique panarabe et socialiste, l'article 1 proclamant : L'article 6 précise : .
Les premières années du régime thumb|left|upright|Mouammar Kadhafi en 1969, en compagnie du président égyptien Gamal Abdel Nasser. thumb|Premier drapeau de la République arabe libyenne, adopté en 1969 et identique au drapeau de la libération arabe. thumb|Premières armoiries de la République, basées sur celles de la République arabe unie. Le premier gouvernement est dirigé par Mahmoud Soleiman al-Maghrebi, un expert pétrolier d'origine palestinienne politiquement marqué à gauche ; ce dernier tente d'introduire de la diversité idéologique dans les cercles du pouvoir, son cabinet comptant plusieurs intellectuels libyens, d'anciens opposants à la monarchie revenus d'exil, ainsi que des personnalités baasistes ou marxistes. Les militaires du CCR s'opposent cependant à l'intégration de ces derniers, qui leur apparaît comme une atteinte à la stratégie identitaire de la révolution. Le , al-Maghrebi doit présenter sa démission et le , Kadhafi devient lui-même Premier ministre, cumulant les postes de chef de l'État (en tant que président du CCR) et de chef du gouvernement et contrôlant ainsi toutes les structures du pouvoir exécutif. Cinq des membres du CCR sont nommés à des postes ministériels, mais Kadhafi semble surtout viser à les isoler ainsi de l'armée, où se situent les vrais enjeux du pouvoir. Les méthodes de gouvernement de Kadhafi ne font cependant pas l'unanimité au sein du régime et, dès les premiers mois, des partisans de la révolution lui reprochent de prendre ses décisions sans concertation et d'agir avec brutalité ; ils réclament en vain l'adoption d'une constitution permanente et la tenue d'élections libres. À partir du , Kadhafi organise un , destiné à discuter de la classification des de la Libye et de l'organisation du pays en structures inspirées du nassérisme et du panarabisme. Les intellectuels et les notables libyens sont invités à y participer, mais les militants dotés d'une expérience partisane (communiste ou baassiste) en sont écartés : Kadhafi canalise et contrôle tous les débats du Congrès, dont il retire ensuite sa légitimité idéologique. Il parvient également à rassurer la bourgeoisie libyenne un temps inquiétée par les discours révolutionnaires et s'impose définitivement en tant que principal dirigeant et idéologue du CCR. Un nouveau gouvernement, fondé le , consacre l'élimination des intellectuels du pouvoir en Libye au profit des fidèles nommés par les militaires du CCR. Le Conseil de commandement de la révolution présidé par Kadhafi cumule dès lors les pouvoirs exécutif et législatif, celui de nomination des ministres, ainsi que le rôle de l'orientation idéologique des rouages de l'État.
Les États-Unis sont d'abord rassurés par la promesse des conjurés de ne pas toucher aux intérêts occidentaux et acceptent le non-renouvellement de leurs bases militaires (le dernier soldat américain quitte la Libye le ; les bases britanniques sont également fermées). Ils acceptent également les exigences de Kadhafi en matière pétrolière (relèvement des royalties et de la fiscalité), d'autant que celles-ci leur apparaissent plutôt justifiées sur le fond. La ferveur religieuse de Kadhafi, la constitution provisoire multipliant les allusions à l'islam, le pose aux yeux des Américains comme un anticommuniste avec lequel il est possible de traiterFrançois Burgat et André Laronde (2003), p.60-61.
L'impression des observateurs étrangers est, tout d'abord, d'autant plus positive que Kadhafi introduit sur le plan de la politique intérieure de nombreuses mesures populaires, tels le doublement du salaire minimum ou le gel des loyers. Les palais royaux deviennent des bâtiments publics et l'enseignement est arabisé. Kadhafi s'emploie rapidement à récupérer les terres fertiles du pays, dont une partie demeure entre les mains d'anciens colons italiens : en octobre 1970, son gouvernement procède à l'expropriation et à l'expulsion d'environ propriétaires agricoles italiens, dont les biens – environ fermes – sont nationalisés. L'État procède à une politique globale de nationalisation des banques étrangères et s'arroge le monopole du commerce extérieur. Kadhafi se distingue également par des mesures inspirées tout à la fois par sa stricte observance musulmane et par son attachement à un nationalisme arabe radical : la consommation d'alcool est interdite, les églises et les boîtes de nuit sont fermées et l'arabe proclamé comme seule langue autorisée pour les communications officielles. À l'occasion du premier choc pétrolier, le gouvernement prend le contrôle des compagnies pétrolières ; les majors sont prises sous contrôle à concurrence de 51 % en novembre 1973 contre de solides concessions financières. L'envolée du prix du pétrole provoque une montée en flèche des rentrées de la rente pétrolièreFrançois Burgat et André Laronde (2003), p.74Pierre Pinta, Sebha, ville pionnière au cœur du Sahara libyen : Urbanisation, immigration, développement, tensions, L'Harmattan, 2010, page 134.