Jean-François Regnard, né le à Paris mort le au château de Grillon à Dourdan, est un écrivain et dramaturge français.
Il est considéré aux comme le meilleur poète comique français après MolièreNotice sur Jean-François Regnard dans ses œuvres publiées par Pierre Didot L'Aîné, 1.. Voltaire dit à son sujet :
Outre ses célèbres comédies, on lui doit des récits de ses voyages, un petit roman, la Provençale, qui n'est que sa propre histoire, ainsi que des poésies diverses, parmi lesquelles on remarque une Satire contre les maris, en réponse à la satire de Boileau contre les femmes.
Biographie Fils de Pierre Renard et de Marthe Gellée, riches marchands qui habitaient sous les piliers des Halles, Jean-François Regnard est né le à Paris. Il est baptisé le en l'église Saint-EustacheExtrait du registre paroissial de l'église Saint-Eustache de Paris (1655) : Du lundi 8 février 1655, fut baptisé Jean-François, fils d'honorable homme Pierre Renard, marchand bourgeois de Paris, et de Marthe Gellée sa femme, demeurant sous les piliers des Halles ; le parrain, honorable homme Pierre Carru, aussi marchand à Paris ; la marraine, damoiselle Anne Poan, femme de noble homme Fremin Leclerc, secrétaire de chez la reine. Registre détruit par les incendies de la Commune de 1871 mais acte transcrit dans Œuvres complètes de Regnard avec une notice et de nombreuses notes, Paris, Delahays, 1854, page XLV..
Regnard fut élevé avec soin en recevant une solide éducation. Il paraît avoir montré, dès le collège, un caractère indépendant et un goût des plaisirs qui l’entraînèrent bientôt dans une vie romanesque et vagabonde.
De l'Italie à l'Algérie : les écueils amoureux vignette|Portrait de Jean-François Regnard, , copie d'après Henri Antoine de Favanne. Ayant perdu son père à l’âge de vingt ans, et se trouvant maître d’une fortune assez considérable, aux alentours de écus de legs, il était tout destiné à rejoindre le grand monde en se fixant à Paris. Néanmoins, poussé par ses penchants de pérégrin, il résolut de voyager et alla d’abord en Italie où, commençant à satisfaire la passion pour le jeu qu’il garda toute sa vie, il gagna beaucoup d'argent, si bien qu'à son retour à Paris, il rentrait lesté de écus supplémentaires malgré ses frais d'expédition.
À Bologne, il s'éprit d’une belle Provençale mariée du nom d'Elvire et en devint l'amant. Devant rentrer en France avec Prade, son époux, elle proposa à Regnard de la suivre. Trop épris et ne pouvant résister à ses charmes, il s’embarqua avec elle et son mari sur une frégate anglaise au port de Civitavecchia. Le navire fut pris par des corsaires algériens et les passagers vendus à Alger comme esclaves, en octobre 1678.
Étant bel homme, à la fois prévenant et enjoué, il s’acquit rapidement les bonnes grâces des femmes du foyer chez son maître Achtem Talem, chez qui il régentait la cuisine. Mais celui-ci, le soupçonnant d'entretenir des relations avec l'une de ses favorites, le livra à la justice pour le punir de ce crime ; le feu ou la conversion à l'islam l'attendait« Il savait les lois des Turcs, qui veulent qu’un chrétien trouvé avec une mahométane expie son crime par le feu, ou se fasse musulman. Il avait beau protester de son innocence : Achmet, qui avait juré la perte de son esclave, voulait l’immoler à son ressentiment. » Jean-François Regnard, Théâtre de Regnard : suivie de ses voyages en Laponie en Pologne, etc. et de la Polonaise, Paris, Firmon Didot, 1866, 629, ..
Par chance, dans le même temps, Robert-Louis Langoisseur de La Vallée, consul de France en Algérie, avait reçu une douzaine de milliers d'écus de la famille de Regnard afin de le libérer, lui, ainsi qu'Elvire et son valet de chambre. Il proposa autoritairement à Achtem Talem ce montant substantiel, en échange de la libération et de la levée des charges contre Regnard ; ce qu'il accepta, non sans résistanceLa Provençale, Jean-François Regnard..
Ils revinrent en France et s'installèrent à Paris. Le bruit s’étant répandu que le mari de sa maîtresse était mort, il se préparait à l’épouser quand celle-ci aurait accompli une courte période de deuil. Mais c’était une fausse nouvelle, Prade reparut. Ce retour fut célébré par une nouvelle noce entre les deux époux. Pour se distraire de sa malheureuse passion, Regnard se mit à voyager de nouveau, pour ne revenir que lorsqu'il serait guéri de son cruel brandon.
Errances en terres germaniques Il quitta Paris le et visita successivement, avec quelques amis, les États Belges dont le comté de Flandre et le Brabant, la Hollande, le Danemark puis la Suède ; d'où il s’avança jusqu’en Laponie, au-delà de Tornio grâce aux commodités accordées par le roi Charles XI de Suède. Dans cette dernière contrée, où il eut pour compagnons de voyage deux gentilshommes français, les sieurs Corberon et Fercourt, il grava le sur un rocher en haut de la montagne Melavara quatre vers en latin devenus célèbres, mais cette inscription n'a jamais été retrouvéeNotice sur Jean-François Regnard dans ses œuvres publiées par Pierre Didot l'aîné, 6. :
Une plaque de bois, sur laquelle ces vers furent également gravés, est toujours visible dans l'entrée de la petite chapelle du village lapon de Jukkasjärvi, à proximité de Kiruna. Elle est signée : .
Le voyageur français Aubry de La Mottraye vit cette inscription trente-six ans plus tard, en 1718, et en rapporta sa propre traduction :
Regnard revint à Stockholm, fit un compte rendu au roi des mœurs, religions et coutumes des habitants de Laponie, puis partit le pour le port polonais de Gdańsk. De là, il explora la Pologne, la Hongrie puis l’Allemagne, avant de revenir en France le où, définitivement guéri de ses passions pour Elvire, le jeu et les voyages, il pouvait se fixer. Bruxelles lui doit une légende tenace, relative à la construction de l'Hôtel de Ville de la célèbre Grand'place. Il y invente que l'architecte de cet édifice se serait suicidé en s'apercevant que la tour du beffroi n'est pas centrée, soit une explication pour le moins farfelue, étant donné les agrandissements successifs de la construction médiévale, effectués par plusieurs architectes.
Mondanité, plaisirs et théâtre vignette|Plaque en mémoire de Régnard dans l'l'église Saint-Germain-d'Auxerre de Dourdan Il acheta une charge de trésorier de France au bureau des finances de Paris. Il l'exerça pendant une vingtaine d'années. Le reste du temps, il ne songeait plus qu'aux plaisirs de la bonne chère et de la commensalité. Sa maison, située rue de Richelieu au pied de Montmartre, devint un séjour recherché par les gens les plus distingués et les plus aimables du pays. Regnard les charmait par sa verve spirituelle et le récit de ses voyages. On y voyait fréquemment aussi de grands seigneurs, entre autres Condé et le prince de Conti. Regnard décrit cette maison et ses plaisirs dans une de ses Épîtres, qui est imitée d’Horace.
Il passait la belle saison au château de Grillon - une acquisition près de Dourdan, où il chassait régulièrement le cerf et le chevreuil. Il y composa une grande partie de ses ouvrages. Il travailla d'abord pour le Théâtre-Italien (1688-1696), puis fit jouer au Théâtre-Français plusieurs comédies qui eurent un grand succès (1694-1708). Il y recevait aussi joyeuse compagnie, joignant aux plaisirs de la table ceux de la chasse.
Regnard mourut d’indigestion le en son château de Grillon à Dourdan. Il est inhumé le dans la chapelle de la Vierge de l'église Saint-Germain-d'Auxerre de DourdanExtrait du registre paroissial de l'église Saint-Germain-d'Auxerre de Dourdan (1709) : L'an de grâce 1709, le cinq septembre, a été inhumé, au milieu de la chapelle de la Vierge de cette église, le corps de maître Jean-François Regnard, après avoir reçu le dernier sacrement de l'Église, ci-devant conseiller du roi, trésorier de France à Paris, et depuis lieutenant des eaux et forêts en la maîtrise de Dourdan, capitaine du château dudit lieu, et pourvu par le roi de la charge de bailli au siège royal de Dourdan, âgé de soixante-deux ans ; en présence de monsieur maître Charles Marcadé, conseiller du roi, maître ordinaire en sa chambre des comptes, à Paris, neveu du défunt : de M. Pierre Vidye, conseiller du roi, son lieutenant général civil criminel et de police ès-sièges royaux de Dourdan, et de M. Michau, conseiller du roi, lieutenant de la maîtrise audit Dourdan, qui ont tout signé avec nous, prieur curé de Saint-Germain dudit Dourdan. Ainsi signez au registre, MARCADÉ, VIDYE, MICHAU et TITON prieur curé, avec paraphes. Archives départementales de l'Essonne.
Théâtre Regnard fut, après Molière, le premier comique français. Il avait trente-trois ans lorsqu’il commença à écrire pour le Théâtre-Italien ; il en avait trente-neuf quand il fit jouer sa première pièce au Théâtre-Français, et quarante-et-un quand il donna Le Joueur, pièce dans laquelle parut renaître la bonne comédie, morte depuis vingt-trois ans avec Molière.
La gaieté, la verve, la facilité, un fonds inépuisable de saillies et de traits plaisants distinguent ses œuvres. Regnard a rarement la profondeur de l’observation et la conception forte des caractères. Mais s’il ne fait pas souvent penser, il fait toujours rire. Il saisit admirablement les ridicules et les peint vivement. Il excelle à nouer et à dénouer l’intrigue, et ne laisse jamais languir l’action. Son style a des négligences, des incorrections, même des fautes de versification, mais ces défauts sont rachetés par le naturel, la franchise et l’entrain du dialogue, par la souplesse et l’aisance du vers. On a dit qu’il tirait ses expressions du vrai fonds de la langue. On lui a reproché une indifférence morale, un scepticisme épicurien qui lui fait envisager le vice sans indignation, pourvu qu’il soit gai et spirituel, en peignant les mœurs de la fin du , la passion du jeu, l’hypocrisie. Il a laissé au public le soin de tirer lui-même les conséquences morales des vices qu’il met en scène.
Au point de vue de l’art, on lui a reproché sa tendance à exagérer la plaisanterie, à tourner le comique à la bouffonnerie, non seulement dans ses farces du Théâtre-Italien, mais aussi dans quelques-unes de ses pièces du Théâtre-Français, ce qui a fait dire à Joubert d’une façon sentencieuse et trop absolue : Voltaire a dit mieux :
Le Joueur, représenté, pour la première fois, à Paris, le , est celle des pièces de Regnard qui, la première, donna un haut rang sur la scène française à son auteur.
Le , Regnard fit représenter Le Distrait, une pièce versifiée en cinq actes. Cette comédie tomba du fait de sa nouveauté. Mais, reprise trente ans plus tard, elle réussit et resta au répertoire. Elle met en scène le Ménalque de La Bruyère. Le Distrait, comme Ménalque, oublie qu’il est marié, au moment même où il vient d’obtenir la main de celle qu’il aime. On a dit que ce n’était pas là un caractère, une habitude morale, mais un défaut d’esprit, un vice d’organisation peu propre à être porté au théâtre, parce qu’il ne paraît pas susceptible de développements. Mais la pièce se sauve par les traits plaisants et les incidents comiques. vignette|Représentation du Mariage de la Folie au château de Pourtalès en 1911.