Lexpédition Filchner, expédition Deutschland ou officiellement seconde expédition antarctique allemande (en ), est une expédition allemande en Antarctique au début du . Menée entre 1911 et 1913, une dizaine d'années après l'expédition Gauss (1901-1903) d'Erich von Drygalski, elle est dirigée par l'explorateur allemand Wilhelm Filchner à bord du navire d'exploration Deutschland.
Son objectif principal est de déterminer si le continent antarctique est constitué d'une seule masse continentale ou d'éléments séparés, en particulier si un détroit relie la mer de Weddell et la mer de Ross. En outre, un vaste programme de recherche scientifique est entrepris. L'expédition ne parvient pas à établir une base terrestre et le navire est pris dans la glace de la mer de Weddell, dérivant vers le nord pendant huit mois avant d'atteindre l'eau libre. L'expédition est contrariée par un désaccord et une animosité considérables entre ses participants.
L'expédition obtient le patronage de Luitpold, prince régent de Bavière, avec notamment un comité de collecte de fonds qui organise, entre autres activités, une loterie publique. Après le départ d'Allemagne au début du mois de , l'expédition effectue une étude océanographique approfondie de l'océan Atlantique avant d'arriver en Géorgie du Sud en octobre. Par la suite, bien qu'entravé par une épaisse banquise, le Deutschland pénètre dans la mer de Weddell au-delà du point le plus méridional atteint par James Weddell en 1823. Filchner découvre de nouvelles terres qu'il nomme la côte de Luitpold, et atteint la limite sud de la mer de Weddell à une barrière de glace qui porte désormais son nom. Les tentatives d'établir une base terrestre dans une petite crique nommée baie de Vahsel échouent à cause de la glace peu sûre de l'endroit qui cause la perte du camp. Bien qu'une grande partie de l'équipement soit récupérée, d'autres tentatives pour établir une base terrestre échouent également. À ce moment-là, le Deutschland ne peut s'échapper de la glace et commence une longue dérive vers le nord.
Pendant la dérive, les observations scientifiques se poursuivent et un bref voyage en traîneau montre que le supposé Nouveau-Groenland méridional, qui aurait été vu par Benjamin Morrell en 1823, n'existe pas. Le moral de l'équipe tombe entre-temps, et au moment où le navire est libéré et atteint la Géorgie du Sud, l'expédition est dans un désarroi considérable. Certains membres retournent en Allemagne immédiatement mais Filchner espère néanmoins reconstituer l'expédition et retourner en Antarctique à la saison suivante. Toutefois, il est rappelé en Allemagne pour expliquer l'échec de l'expédition à ses commanditaires. Dans l'enquête qui suit, Filchner est largement disculpé, mais y perd son goût pour l'exploration antarctique et n'y retourne jamais. La Première Guerre mondiale détourne l'intérêt de l'Antarctique, mais en temps voulu, les découvertes géographiques et scientifiques de l'expédition sont reconnues. Filchner ne révèle pas de son vivant les détails des antagonismes personnels qui entachent l'expédition, mais un mémorandum, écrit juste avant sa mort en 1957, est publié en 1985.
Contexte
thumb|left|alt=Un navire à trois-mâts se détachant d'un fond de banquise.|Vue aérienne depuis un ballon captif du Gauss pris dans le pack durant l'expédition Gauss.
La première expédition allemande dans la région subantarctique a lieu pendant l'année polaire internationale de 1882-1883, lorsqu'une équipe de scientifiques établit une station dans la baie Royal sur l'île de Géorgie du Sud. Au cours de l'année, les hommes mènent un vaste programme de recherche et observent le transit de Vénus le .
Au tournant des , l'exploration du continent antarctique commence sérieusement, avec des expéditions en provenance de Belgique, du Royaume-Uni et de Suède. L'Allemagne entre en jeu avec l'expédition Gauss, la première expédition antarctique allemande, dirigée entre 1901 et 1903 par Erich von Drygalski à bord du navire Gauss. Drygalski découvre des terres au sud des îles Kerguelen, mais son navire se retrouve piégé dans la glace à , alors qu'il est encore à de la terre. Il nomme cette côte lointaine Terre Guillaume-II, et un volcan éteint, également observé, est nommé mont Gauss (). La plupart des travaux scientifiques de l'expédition sont effectués dans une station d'hiver établie sur la banquise. Lorsque, après plus d'un an, le Gauss est libéré, Drygalski essaye en vain d'emmener le navire plus au sud. Par conséquent, lorsqu'il retourne en Allemagne, à une époque où les réalisations géographiques sont plus valorisées que les résultats scientifiques, il constate que l'expédition est comparée défavorablement à l'expédition Discovery concurrente de Robert Falcon Scott, qui avait atteint la latitude de . Les résultats scientifiques de Drygalski, publiés sur trois décennies, sont rétrospectivement reconnus comme d'une importance exceptionnelle, mais la réaction immédiate à son expédition est celle d'un échec national.
À cette époque, encore peu de choses sont connues sur la nature du continent antarctique : on ignore s'il s'agit d'une seule masse continentale, d'un groupe d'îles ou, comme le croit le géographe allemand Albrecht Penck, de deux grandes masses continentales, l'ouest et l'est de l'Antarctique, séparées par un détroit gelé. Cette question intéresse un jeune officier de l'armée et explorateur, Wilhelm Filchner. Né en 1877, Filchner avait visité la Russie, était monté à cheval dans le Pamir et, après une période d'études en arpentage et en géographie, avait mené une expédition dans le sud de la Chine et au Tibet entre 1903 et 1905. Bien que manquant d'expérience polaire, Filcher est résolu à mener une expédition pour statuer sur l'hypothèse de Penck.
Organisation Préparation, objectifs et financement vignette|alt=Un billet papier de loterie.|Billet de loterie à pour le tirage des 23 et en faveur de l'expédition Filchner. Le navire de l'expédition Deutschland y est représenté en pleine mer avec une barrière de glace en arrière-plan. La signature en fac-similé de Wilhelm Filchner y est aussi visible.
Le plan initial de Filchner implique une stratégie à deux navires, dans laquelle une équipe doit établir une base dans la région sud de la mer de Weddell, tandis qu'une autre irait dans la mer de Ross, de l'autre côté de l'Antarctique. Des groupes à terre des deux équipes traverseront alors le continent, pour se retrouver au pôle Sud ou dans une zone proche, résolvant ainsi l'énigme d'un Antarctique en une ou deux masses continentales. Le plan, d'un coût d'environ deux millions de marks (environ , équivalent à d'euros en 2022), est accueilli positivement par la Société de géographie de Berlin en 1909 et est approuvé par Albrecht Penck. L'expédition doit mener également un programme de recherche scientifique qui comprend une étude détaillée de la nature des océans, de la façon dont ils se relient dans les mers du sud et de leur impact sur le climat mondial.
Filchner et ses soutiens demandent l'approbation du , une démarche nécessaire pour tenter d'obtenir un financement de l'État. Mais lorsqu'il est approché, Guillaume II, qui avait soutenu l'expédition précédente de Drygalski, est dédaigneux. Il estime que les dirigeables de Ferdinand von Zeppelin feraient à Filchner. Filchner trouve toutefois son mécène dans le prince régent Luitpold de Bavière, qui apporte volontiers son soutien à l'entreprise. Le manque de financement de l'État, cependant, signifie que le plan de Filchner doit être revu à la baisse et la composante en mer de Ross est abandonnée. Filchner emmènera donc un seul navire aussi loin au sud que possible dans la mer de Weddell, alors largement inexplorée, et concentrera ses études dans cette zone. Le coût de ce plan révisé est estimé à de marks (environ , soit d'euros en 2022), et sous le patronage de Luitpold, un comité d'organisation est mis en place pour lever cette somme. La plus réussie de ses activités est une loterie publique et, à la fin de l'année 1910, la somme requise est obtenue. Bien que l'État allemand ne participe pas au financement directement, les agences et les organisations nationales acceptent de prêter l'équipement scientifique essentiel et sont disposées à assumer le coût des frais d'amarrage pour les longs séjours prévus de l'expédition à Buenos Aires.
Le navire
vignette|left|alt=Photographie en noir et blanc d'un navire dans un décors immaculé.|Le Deutschland vers 1912.
Filchner trouve un navire approprié, le baleinier et phoquier de construction norvégienne Bjørn. En 1907, l'explorateur britannique Ernest Shackleton le convoitait pour sa prochaine expédition en Antarctique, mais le prix, (environ d'euros en 2022), est trop élevé. Depuis lors, le Bjørn était utilisé dans l'Arctique sous la direction du capitaine Bjørn Jørgensen et avait acquis une bonne réputation en tant que navire résistant à la glace. Le prix passant à ( d'euros en 2022), Filchner considère cela comme une bonne affaire. La vente conclue, le navire est renommé Deutschland (« Allemagne ») et emmené au chantier naval Framnæs Mekaniske Værksted de Sandefjord en Norvège pour d'importantes modifications.
Selon les mesures fournies par l'historien polaire Rorke Bryan, le Deutschland mesure de longueur pour de large avec un tirant d'eau de vers l'avant et vers l'arrière. Sa jauge brute est de 598,2, soit 343,8 en jauge nette. Construite en 1905 entièrement en bois, la coque est renforcée par un revêtement extérieur dense en gaïac de , et reçoit de protection supplémentaire à l’intérieur. Gréé comme un trois-mâts, le Deutschland est capable d'atteindre des vitesses de 9 ou toutes voiles dehors. Son moteur auxiliaire fournit avec une vitesse maximale de , consommant du charbon à raison de par jour.
Pendant que le navire est à Sandejford, Ernest Shackleton se rend sur place pour donner des conseils supplémentaires sur la préparation d'un long séjour dans la glace. Cela comprend l'ajout d'un placage de fer pour protéger l'étrave et la possibilité de soulever l'hélice et le gouvernail sur le pont lorsqu'ils ne sont pas utilisés. L'intérieur du navire est reconstruit, avec seize cabines pour les officiers et les scientifiques, et un gaillard agrandi pour loger l'équipage. Un laboratoire pour les travaux scientifiques est construit sur le pont principal et l'éclairage électrique est fourni par un générateur.
Les membres
vignette|upright|alt=Portrait en noir et blanc d'un homme en costume.|Wilhelm Filchner vers 1911.
L'expédition attire un grand nombre de candidatures. Parmi les scientifiques sélectionnés figurent un jeune géographe, , en tant qu'adjoint de Filchner ; Carl Wilhelm Brennecke, l'un des principaux océanographes allemands de l'époque ; l'astronome ; et un biologiste autrichien et alpiniste expérimenté, . Filchner souhaite que le Norvégien Bjørn Jørgensen, l'ancien commandant du Deutschland, soit capitaine, mais il est « incité » par les autorités navales allemandes à nommer un Allemand au poste. Le choix de ces dernières est Richard Vahsel, qui servait comme officier en second dans l'expédition Gauss de Drygalski. Bien qu'Erich von Drygalski le recommande fortement, l'ancien capitaine du Gauss, Hans Ruser, avertit que Vahsel est . L'accord de Filchner à cette nomination est, selon l'historien Rorke Bryan, . Vahsel a un problème d'alcoolisme et un tempérament agressif. Il amène avec lui plusieurs officiers et membres d'équipage du Gauss, formant une clique qui finira par empoisonner les relations entre les membres de l'expédition tout au long de celle-ci.