Tintin et les Picaros est le vingt-troisième et dernier album achevé de la série de bande dessinée Les Aventures de Tintin, créée par le dessinateur belge Hergé. L'histoire est d'abord pré-publiée du au dans les pages du journal Tintin, avant d'être éditée en album aux éditions Casterman en .

Cette aventure marque le retour de Tintin au San Theodoros, longtemps après L'Oreille cassée. Accompagné du capitaine Haddock et du professeur Tournesol, il doit cette fois libérer la cantatrice Bianca Castafiore et les détectives Dupond et Dupont, accusés de prendre part à un prétendu complot ourdi depuis Moulinsart à l'encontre du dictateur à la tête de ce pays, le général Tapioca. Par la même occasion, Tintin retrouve le général Alcazar, à qui il prête main-forte pour mener sa révolution, de même que l'explorateur Ridgewell et la tribu des Arumbayas.

L'élaboration de ce nouvel album ne se fait pas sans heurts. Hergé entame l'écriture du scénario, sous le titre de Tintin et les Bigotudos, peu après la sortie des Bijoux de la Castafiore, en 1963. S'il s'appuie sur le contexte politique sud-américain de son époque, le dessinateur manque pourtant d'inspiration. Le projet est finalement abandonné au profit de la rédaction de Vol 714 pour Sydney et n'est repris que des années plus tard. Hergé retravaille en profondeur ses premières notes pour aboutir au scénario de Tintin et les Picaros.

La sortie de cet opus, huit ans après le dernier, est un événement culturel attendu, mais l'accueil critique qu'il reçoit est mitigé. De nombreux titres de presse marqués à gauche adressent de vives attaques au dessinateur dont ils jugent l'idéologie réactionnaire. À l'inverse, aux côtés du philosophe Michel Serres, rares sont les défenseurs d'Hergé. De même, Tintin et les Picaros soulève l'indignation de plusieurs spécialistes du dessinateur, à l'image de Benoît Peeters, pour qui l'album , ou de Thierry Groensteen, qui évoque . Les critiques portent autant sur l'intrigue, jugée par Pierre Assouline, que sur le plan graphique, la qualité des dessins des albums précédents n'étant pas cette fois au rendez-vous.

Par ailleurs, Hergé poursuit dans cet album le processus de déconstruction de l'univers de Tintin entamé dès Les Bijoux de la Castafiore. L'évolution concerne en premier lieu le personnage principal qui abandonne ses culottes de golf pour des jeans, arbore un signe peace and love sur son casque de moto et pratique le yoga, tout en témoignant d'une certaine lassitude à l'égard de l'aventure. Dans le même temps, les décors et les costumes intègrent pleinement la mode de leur époque, inscrivant le héros dans l'air du temps. La scène finale de la prise du pouvoir par Alcazar pendant le carnaval illustre bien dans la série, selon l'expression de Philippe Goddin. Les différents spécialistes de l'œuvre d'Hergé attribuent néanmoins quelques qualités à cet album, dans lequel ils peuvent lire une critique des médias et de leurs dérives potentielles, tout comme du tourisme de masse. De même, dans sa manière de présenter le peuple comme la victime des querelles de dirigeants assoiffés de pouvoir, Tintin et les Picaros s'inscrit pleinement dans l'évolution de la série comme de son créateur vers plus de compréhension et de tolérance envers les autres.

L'histoire Résumé vignette|gauche|alt=Façade d'un château, depuis sa cour.|Tintin reste d'abord au château de Moulinsart, laissant Haddock et Tournesol partir seuls au San Theodoros. Tintin, le capitaine Haddock et le professeur Tournesol apprennent dans la presse que leur amie Bianca Castafiore, sa camériste Irma, son accompagnateur Igor Wagner et les Dupondt qui l'accompagnent désormais dans tous ses déplacements ont été arrêtés au San Theodoros, où la célèbre cantatrice devait se produire. Ils sont tous accusés de prendre part à un complot contre le général Tapioca, qui tient le pays d'une main de fer, et dont le capitaine Haddock serait l'instigateur, par ses contacts passés avec son opposant le général Alcazar.

Après quelques vifs échanges par télégrammes, Haddock et le professeur Tournesol acceptent l'invitation de se rendre à Tapiocapolis pour rencontrer le dictateur, mais Tintin, qui craint un piège, refuse de les accompagner. Ils sont accueillis à bras ouverts par l'aide de camp de Tapioca, le colonel Alvarez, qui les fait installer dans une villa luxueuse où ils sont nourris et logés en attendant que Tapioca leur accorde un entretien. Peu à peu, Haddock comprend que l'invitation était bien un piège visant à le réduire au silence car ses déplacements sont restreints. C'est alors que Tintin le rejoint, et lui démontre que la villa est surveillée par les hommes de Tapioca qui ont installé des caméras et des micros dans les différentes pièces.

Quelques jours plus tard, le nouveau majordome, qui n'est autre que Pablo, que Tintin avait rencontré dans L'Oreille cassée, révèle aux trois héros que c'est en réalité le colonel Sponsz, l'ennemi bordure dont ils s'étaient joués dans L'Affaire Tournesol, qui est derrière toute cette histoire. Ce dernier, n'ayant jamais digéré l'affront qu'il avait subi, a mis sur pied ce faux complot en vue de les faire disparaître. Pablo propose alors à Tintin et ses compagnons de les faire évader : lors de la visite d'une pyramide précolombienne, une attaque de Picaros, les partisans du général Alcazar réfugiés dans la jungle, sera simulée pour leur permettre d'échapper à la surveillance de leurs gardes et de rejoindre le général.

En réalité, tout ceci est un piège et Pablo est un agent double qui collabore avec le colonel Sponsz. Le véritable plan conçu par ce dernier est de les faire liquider par les hommes du général Tapioca ainsi que le général Alcazar. De fait, à la suite de cette prétendue évasion, un canon antichar tente de détruire le camion qui les transporte, mais la vigilance de Tintin leur permet miraculeusement d'échapper au tir. Alcazar, Tintin et ses compagnons réussissent à s'enfuir dans la jungle et à rejoindre le camp des Picaros, en traversant le territoire des Arumbayas.

vignette|alt=Autocar rouge vif des années 1970.|Les Joyeux Turlurons voyagent dans un autocar Jonckheere DAF SB 1602 de 1974. À leur arrivée au camp, ils découvrent les Picaros ivres morts. Alcazar informe ses amis que le général Tapioca fait larguer des cargaisons de whisky dans les parages du camp pour entretenir l'alcoolisme des Picaros et ainsi empêcher son rival de mener à bien la révolution qui lui permettrait de reprendre le pouvoir. Fort heureusement, le professeur Tournesol est l'inventeur d'un médicament qui rend intolérant à l'alcool et qu'il teste depuis plusieurs semaines sur le capitaine Haddock, à son insu. Grâce au remède de Tournesol, les Picaros sont sevrés. C'est alors que Séraphin Lampion et ses Turlurons font une arrivée providentielle : invités par le général Tapioca à participer au carnaval de Tapiocapolis, ils s'égarent dans la jungle et arrivent par hasard chez les Picaros, à bord de leur autocar. Revêtant les costumes des Turlurons pour passer inaperçus, Tintin, Alcazar et les Picaros déclenchent la révolution et contraignent Tapioca à abandonner le pouvoir, sans avoir versé la moindre goutte de sang.

Immédiatement après le coup d'État, Tintin et Haddock font libérer la Castafiore, Irma, Wagner et les Dupondt, qui avaient été condamnés à mort au terme d'un simulacre de procès. À la demande de Tintin, qui a fait jurer à Alcazar de n'exécuter personne, Tapioca, Pablo et le colonel Sponsz sont graciés. Ce dernier est renvoyé en Bordurie.

Personnages Le scénario met au centre la rivalité entre le général Tapioca et le général Alcazar, sous-intrigue récurrente depuis L'Oreille cassée. Dans cet album, Tintin finissait emprisonné au San Theodoros gouverné par Tapioca, mais la révolution de l'opposant Alcazar le libérait, avant que le nouveau dirigeant ne le condamne à mort à son tour. Dès lors, Alcazar devient l'un des personnages récurrents de la série. Dans Les Sept Boules de cristal, Tintin rencontre Alcazar en Europe, renversé par un coup d'État mené par Tapioca et reconverti en artiste de music-hall. À la fin de l'album, Tintin le croise à nouveau au port de Saint-Nazaire d'où il compte regagner son pays, probablement dans l'intention de reprendre le pouvoir. Bien plus tard, dans Coke en stock, Tintin le retrouve par hasard, encore déchu, venu acquérir secrètement en Europe de vieux avions nécessaires à un nouveau renversement de son adversaire ; à la fin, la presse mentionne qu'Alcazar est bien parvenu à chasser son éternel rival du pouvoir au San Theodoros, grâce à son aviation. La situation apparaît avoir été de nouveau retournée au début de Tintin et les Picaros. Par ailleurs, jusqu'alors uniquement mentionné, le général Tapioca est enfin visible dans ce dernier album.

vignette|gauche|alt=Personnages peints sur le mur blanc d'une station de métro.|Le costume des Joyeux Turlurons, à la station Stockel du métro de Bruxelles. De même, fidèle à son habitude, Hergé convoque de nombreux personnages de précédentes histoires, à commencer par la cantatrice Bianca Castafiore, entourée comme il se doit de son pianiste Igor Wagner et de sa femme de chambre Irma. Depuis Les Bijoux de la Castafiore, les policiers Dupond et Dupont l'accompagnent également dans tous ses déplacements pour assurer la sécurité de ses joyaux. Déjà apparu dans L'Oreille cassée, Pablo semble du côté des Picaros mais est en réalité à la solde du régime tapioquiste, au sein duquel le colonel Sponsz, dont Tintin et le capitaine Haddock avaient déjoué les plans dans L'Affaire Tournesol, exerce les fonctions de conseiller.. Enfin, l'éternel gêneur Séraphin Lampion fait une arrivée aussi inattendue qu'opportune dans la jungle des Picaros. Tandis que les lecteurs le connaissaient jusqu'ici comme un assureur et membre d'un club automobile, il est cette fois présenté comme le président d'une troupe folklorique, les Joyeux Turlurons, dont les costumes permettent aux hommes Alcazar de s'introduire incognito dans le palais de Tapioca..

De nouveaux personnages font néanmoins leur apparition dans cette aventure. En premier lieu, Peggy Alcazar, une matrone américaine, grincheuse, autoritaire et exécrable, qui mène à la baguette son général de mari. De son côté, le colonel Alvarez, fidèle serviteur de Tapioca, n'hésite pas à retourner sa veste après la chute de ce dernier, en demandant notamment au général Alcazar s'il faut le faire fusiller tout de suite..

Par ailleurs, c'est dans cette aventure que le lecteur découvre, sur le tard, le prénom du capitaine Haddock : Archibald.

Lieux visités vignette|alt=Drapeau rectangulaire dont la moitié supérieure est noire et la moitié inférieure est verte. Au centre, un cercle rouge encadre un disque noir.|Le drapeau du San Theodoros. Le récit s'ouvre en BelgiqueLe nom du pays n'est pourtant pas cité, hormis dans les premières aventures. Voir ., au château de Moulinsart, que les héros quittent très vite pour rejoindre le San Theodoros, un état sud-américain fictif créé par Hergé pour les besoins de son sixième album, L'Oreille cassée. Le pays apparaît ici sous un jour nouveau, rénové et moderne. D'abord logés dans une villa de la périphérie de Tapiocapolis, la capitale auparavant nommée Las Dopicos, ils rejoignent le village des Arumbayas puis le camp des Picaros, situés dans la jungle, après avoir effectué une courte visite d'un monument local, à savoir la .

Création de l'œuvre Contexte d'écriture L'agitation du continent sud-américain vignette|alt=Encadré par des militaires derrière lui, un jeune homme est interrogé par des journalistes tendant leurs micros.|gauche|Hergé suit dans les années 1960 l'« affaire Régis Debray », controverse autour de l'engagement d'un jeune français dans la guérilla du Che.