vignette|upright=1.4|La Retraite des Français en 1812 Tableau d'Illarion Prianichnikov (1874). La retraite de Russie désigne le repli en 1812 de l’armée napoléonienne vers les territoires de l'Empire français à l'issue de l'occupation de Moscou, pendant la campagne de Russie, et qui anéantit la quasi-totalité de l’armée impériale.
Difficultés de la retraite vignette|upright=2|Carte figurative des pertes successives en hommes de l'armée française dans la campagne de Russie 1812-1813 de Charles Minard (1869) représentant graphiquement l'évaporation de la grande armée.
Relâchement de l'armée napoléonienne Pour Napoléon, Moscou est synonyme de déconvenue : le tsar Alexandre refuse de prendre contact avec lui. Il décide de ne pas passer l'hiver dans la ville conquise, de peur d'être coupé de ses arrières. À son départ, le , la Grande Armée est désordonnée après ce temps de relâche, qui entame sa discipline et sa cohésion. Il en va de même pour les officiers qui ne veillent pas assez à l'équipement des hommes et des chevaux (vêtements appropriés au rude climat de la Russie, fers à crampons pour les montures). Les hommes se déplacent dès lors en bandes peu disciplinées allant jusqu'à pratiquer le pillage et le vol de vivres sur la route du retour.
Dangers sur le chemin du retour Le « général Hiver » Cette relâche de la Grande Armée associée au froid environnant provoque des désastres. En effet, le froid et tout ce qu'il entraîne constituent désormais l'ennemi majeur de l'armée de Napoléon dans son retour vers la France. Le simple verglas suffit à tuer les chevaux : une fois à terre, il ne leur est plus possible de se relever et de continuer. De même, les hommes ne prennent pas la peine de faire fondre la neige afin d'abreuver leurs montures ; trop préoccupés par le froid, ils ne pensent qu'à se réchauffer. Les membres, engourdis, n'éprouvant pas la sensation de chaleur des feux de camp, ils s'approchent trop près de ceux-ci au point que certains meurent brûlés.
Politique de la terre brûlée vignette|upright=1.3|Retraite de Russie - Bernard-Édouard Swebach. Tout au long de la campagne de Russie, l'armée russe, tout en livrant des combats de retardement, recule face à l'armée de Napoléon en appliquant la politique de la terre brûlée, détruisant sur son chemin vivres et récoltes avoisinantes. Les paysans cachent leurs vivres et leur bétail et attaquent les maraudeurs français. Le , Koutouzov coupe la route du sud à la Grande armée, à Maloïaroslavets. : elle est forcée de prendre pour la retraite la même voie qu'à l'aller. Elle se trouve vite confrontée au manque de vivres. Des stocks amassés par l'armée sont pris d'assaut par les hommes indisciplinés et affamés, entraînant un gaspillage des ressources alimentaires.
Les chevaux servent aussi de nourriture aux hommes, des groupes d'hommes se forment autour des chevaux le long de la marche, ces chevaux portent les équipements et les provisions jusqu'à leur mort où ils sont dépecés et mangés sur-le-champ, certains hommes tuant leur monture dès l'instant où celle-ci commence à chanceler.
Cas de cannibalisme Poussés par le manque de nourriture et le grand froid, des soldats furent amenés à manger la chair d'autres soldats. Roman Sołtyk raconte qu'il a payé six francs une soupe à base de chair et foies de trainards sortis des rangs Napoléon et la campagne de Russie: 1812 de Jacques-Olivier Boudon.. Philippe-Paul de Ségur raconte que des soldats, ayant trouvé la mort dans des maisons incendiées, furent mangés par des soldats affamés qui « osèrent porter à leur bouche cette révoltante nourriture » Histoire de Napoléon et de la grande-armée pendant l'année 1812 ..., Volume 2 page 366.
Des cas d'autophagie sont rapportés par le chef d'escadron Eugène Labaume : « Les uns avaient perdu l'ouïe, d'autres la parole et beaucoup par excès de froid, étaient réduits à un état de stupidité frénétique qui leur faisait rôtir des cadavres pour les dévorer ou qui les poussait à se ronger les mains et les bras »Eugène Labaume, Relation circonstanciée de la Campagne de Russie en 1812, éditions Panckoucke-Magimel, 1815, Campagne de Russie, 1812 d'après le journal illustré d'un témoin oculaire de G. de Faber du Faur, Dayot page 16..
Harcèlement russe S'ajoute à cela la peur des attaques russes ; elles font peser une menace sur les retardataires, les hommes de la Grande Armée égarés étant pris pour cibles et faits prisonniers. À Elnia, le général Augereau est capturé avec sa brigade. Vers Slavkovo, l'arrière-garde commandée par Davout subit de lourdes pertes, comme aussi les troupes de Ney, près de Krasnoïe, ce qui incite Napoléon à prendre un raccourci. Les Cosaques harcèlent l'armée de Napoléon, tentant de lui barrer le passage tout en se rassemblant pour le combat majeur que va connaître la retraite de Russie.
Sortir de la Russie Bérézina
vignette|L'empereur et sa Grande Armée anéantie par le froid, à la bataille de la Bérézina. Le , Napoléon à la tête de arrive face à la Bérézina. La Grande Armée est alors en mauvaise posture ; les Russes tiennent le seul pont de la région ; la rivière n'étant pas gelée, l'armée de Napoléon commence à être encerclée par trois corps d'armée ennemis. Napoléon, malgré la mauvaise posture dans laquelle il se trouve, reste confiant et refuse de se laisser abattre ; il envoie un détachement d'hommes vers l'aval de la rivière afin d'éloigner l'armée russe d'un endroit favorable à la traversée situé en amont de sa position. Les pontonniers de Napoléon se mettent à l'ouvrage, deux ponts sont rapidement construits, le premier long de 100 mètres et large de 4 est destiné au passage de l'armée, le second plus court et plus solide étant dédié au passage des voitures et marchandises. La traversée commence le 26 et se poursuit malgré quelques difficultés (quelques réparations sur les ponts et quelques assauts des Russes à repousser) jusqu'au . Le 28 commence une bataille d'artillerie : les boulets russes font de nombreuses victimes parmi les soldats à la traîne rassemblés contre les ponts pour la traversée. Les ponts sont détruits par le général Éblé et les pontonniers le , laissant une dizaine de milliers de retardataires aux mains des Russes, dont les soldats de la division Partouneaux.
Défaite stratégique vignette|Soldats blessés, retraite de RussieThéodore Géricault, vers 1814 versmusée des Beaux-Arts de RouenAquarelle de Géricault. Le passage de la Bérézina est un succès pour la Grande Armée, qui échappe à l'anéantissement : Napoléon lui-même échappe à la capture. Soucieux de rétablir son prestige, inquiet de la conspiration du général Malet, l'empereur quitte Smorgoni le pour revenir en France, en voiture puis en traîneau. Il a confié le commandement à son beau-frère, le maréchal Murat. Le départ de Napoléon produit un effet déplorable sur la plupart des soldats.
Les débris de la Grande Armée arrivent le à Vilnius, mais ils ne peuvent y trouver des quartiers d'hiver. L'approche des cosaques les oblige à repartir et ils franchissent le Niémen le , sous la protection du maréchal Ney. Arrivé à son tour à Vilnius, le tsar Alexandre proclame une amnistie générale pour les Lituaniens et les Polonais.
Quelques jours plus tard, en signant la convention de Tauroggen avec le général prussien Yorck, la Russie entame la dislocation du système napoléonien : le but de guerre de Napoléon avait été précisément de faire entrer la Russie dans son système.
Quartiers d'hiver
vignette|Les restes de la Grande Armée à Vilnius, toile de Georg Wilhelm Timm (1820–1895). Parmi les survivants, beaucoup sont mutilés ou trop affaiblis pour porter les armes ; il ne reste qu'une légère ligne de défense pour faire face à l'avance des Russes, d'ailleurs presque aussi épuisés. Murat, avant de laisser le commandement à Eugène de Beauharnais, répartit ce qui reste des troupes dans leurs quartiers d'hiver. Un ordre du fixe les différents cantonnements : Garde impériale et état-major à Königsberg à Toruń à Marienburg à Elbing à Marienwerder polonais à Varsovie bavarois à Płock saxon en transit entre Białystok et Varsovie à Danzig Le corps autrichien est à Ostrołęka. Les restes du regagnent la Westphalie. Le est à Tilsit, se retirant vers Königsberg : à la suite de la défection d'Yorck, seule la division Grandjean et quelques bataillons restent sous commandement françaisGuillaume de Vaudoncourt, Histoire de la guerre soutenue par les Français en Allemagne en 1813, volume 1, Paris, 1819, ..
Le saxon, réduit à , est épuisé par la retraite et par un dernier combat près de Kalisz le ; l'infanterie se dirige vers Torgau sur l'Elbe où elle est mise au repos avec quelques milliers de nouvelles recrues de l'armée saxonne, tandis que la cavalerie, séparée pendant la bataille, se replie en Galicie autrichienne, puis en Bohême où elle reste jusqu'en Relation circonstanciée de la campagne de 1813 en Saxe par Ernst Otto lnnocenz von Odeleben, trad. française Aubert de Vitry, 1817, .
Postérité Paléopathologie Une des fosses communes, où leurs corps ont été sommairement ensevelis, a été mise au jour par une équipe d'archéologues et de pathologistes de l'université de Vilnius. Il en ressort que les soldats ne sont pas morts au combat, mais de froid, de privations et de maladies ; au moins 30 % de ces soldats seraient morts d’une maladie transmise par les poux, comme la fièvre des tranchées (présence de Bartonella quintana) ou le typhus (Rickettsia prowazekii).. L'importance des maladies est confirmée en 2025 par l'analyse génétique des dents de 13 soldats ensevelis en Lituanie, dont 4 étaient infectés par Salmonella enterica (à l'origine d'une fièvre paratyphoïde) et 2 par Borrelia recurrentis (fièvre récurrente)..
Postérité littéraire Relation complète de la campagne de Russie en 1812, par le capitaine Eugène Labaume, Janet et Cotelle, Paris, 1820. (ouvrage numérisé par Google) « Je raconte ce que j'ai vu : témoin d'un des plus grands désastres qui aient jamais affligé une nation puissante, spectateur et acteur dans tout le cours de cette triste et mémorable expédition. J'ai écrit, jour par jour, les évènements qui ont frappé mes yeux, et je cherche seulement à communiquer les impressions que j'ai ressenties. C'est à la lueur de l'incendie de Moscou que j'ai décrit le sac de cette ville ; c'est sur les rives de la Bérézina que j'ai tracé le récit de ce fatal passage [. ]. Réduit, comme tous mes compagnons d'armes, à lutter contre les derniers besoins, transi de froid, tourmenté par la faim, tous mes sentiments semblaient s'être concentrés dans le désir de vivre pour conserver la mémoire de ce que je voyais ; animé par cet indicible désir, toutes les nuits, assis devant un mauvais feu, sous une température de vingt à vingt-deux degrés au-dessous de la glace, entouré de morts et de mourants, je retraçais les évènements de la journée. Le même couteau qui m'avait servi à dépecer du cheval pour me nourrir, était employé à tailler des plumes de corbeau ; un peu de poudre à canon, délayée dans le creux de ma main avec de la neige fondue, me tenaient lieu d'encre et d'écritoire. » Guerre et Paix, roman de Léon Tolstoï, publié en feuilleton entre 1865 et 1869 dans Le Messager russe, narre l’histoire de la Russie à l’époque de Napoléon , notamment la campagne de Russie en 1812