Claude Le Jeune, né vers 1525-1530 à Valenciennes et mort en 1600 à Paris, est un compositeur de musique actif en divers lieux du royaume de France et des Pays-Bas espagnols durant la seconde moitié du XVIe siècle. Outre sa forte implication dans la musique protestante, il est l'un des premiers représentants d'un mouvement musical connu sous le nom de musique mesurée et un défenseur de l’air italien.

Biographie La vie de Le Jeune est difficile à cerner, tant les informations concrètes dont on dispose sont raresLa biographie qui suit résume les pages 19-77 de l'ouvrage de référence (His 2000), avec quelques ajouts repris des chapitres suivants de l'ouvrage.. Beaucoup d’entre elles proviennent des dédicaces de ses éditions. Cette situation contraste avec son œuvre, qui est profus et révèle des évolutions importantes dans la musique de son époque.

Valenciennes, peut-être l'Italie ? Plusieurs de ses éditions l’annoncent comme natif de Valenciennes (ville qui appartenait alors aux Pays-Bas espagnols), et sa date de naissance peut être estimée entre 1525 et 1530. Toutefois, aucun document n’a été retrouvé qui le lie à une famille valenciennoise. Une hypothèse serait de le lier à une famille « Le Josne » [Le Jonne, Le Joesne] qui, lors des troubles religieux qui ont secoué la ville à partir de 1562, s’est fait remarquer par sa détermination à pratiquer et à soutenir le calvinisme, sa turbulence sociale et dont certains membres furent même punis de bannissement lors de la répression qui s’abat sur la ville en 1568 et 1572, notammentL’hypothèse est développée dans His 2000 p. 24-28.. Il n’y a pas de lien connu, non plus, avec une certaine Marguerite Le Jeune, née en 1529 et enterrée à Valencienne en 1576, épouse d’un bourgeois et marchand de la villeIdem, p. 28-30..

Les données familiales restent très minces. Claude avait une sœur Cécile et il était son seul frère. Cécile Le Jeune (qui s’attachera à publier les œuvres restées inédites après sa mort) épousera un certain Mardo et ils auront au moins une fille Judith Mardo et une autre fille prénommée Cécile, morte avant Judith. De Claude, on ne connait jusqu’ici ni épouse, ni descendance.

De fait, rien de la jeunesse de Claude ni de son apprentissage de la musique ne peut être retracé. Tout au plus peut-on supposer que l’une des églises de Valenciennes (l’église Notre-Dame ou l’église Saint-Jean ?) ou d’une ville environnante (Mons ? Soignies ? Cambrai ? Tournai ? Douai ? Lille ?) l’a peut-être accueilli comme enfant de chœur quelques années : la Picardie et le Hainaut étaient riches en maîtrises de solide réputation, riches de tout l’héritage de l’école franco-flamande. On peut voir, dans la publication de sa messe et de quelques motets, des traces de l’enseignement musical classique qu’il a dû recevoir, avec l’importance habituellement attachée aux technique du contrepoint et du cantus-firmus. Peut-être la fin de son éducation se fit-elle dans la mouvance protestante ? Est-il parti jeune de sa ville natale, emportant peut-être avec lui les convictions protestantes que Valenciennes avait abritées très tôt, dès les années 1520 (au point d’être surnommée la « Genève du Nord ») ? Les premières œuvres connues de lui (quatre chansons publiées chez Pierre Phalèse en 1552 avant un silence de douze ans) paraissent à Louvain, ce qui tendrait à montrer qu’il n’est pas allé très loin.

Toutefois, cet espace de douze entre 1552 et 1564 laisserait largement la place à un « voyage d’Italie », si courant chez les musiciens de son époque, tels son compatriote Séverin Cornet ou Paschal de L'Estocart. Cette hypothèse expliquerait naturellement pourquoi l’œuvre de Le Jeune a fait une place significative à la langue italienne dans ses œuvres, avec les 43 pièces italiennes publiées dans ses Meslanges de 1585 ou ceux de 1612, avec l’emploi de formes très usitées là-bas (canzonetta, madrigal, dialogues, échos). De même que l’attrait sensible de Le Jeune pour les théories modales de ZarlinoZarlino reprend à son compte l’extension du nombre des modes ecclésiastiques de huit à douze (déjà proposée par Glarean) et les fait commencer sur do et non plus sur ré. Le Dodécacorde de 1598 et les Octonaires de 1606 sont des mises en pratique de cette théorie. peut être le résultat d’un apprentissage complété en Italie. L’hypothèse d’un voyage italien éclairerait aussi une phrase de Mersenne, qui écrit dans son Harmonie universelle « Et l’on tient que Claudin le Jeune ayant monstré de ses pièces de musique à 5, 6 et 7 voix aux Maistres de Frandre et d’Italie… »Livre quatrième de la composition de musique, p. 202.. Isabelle His relève que les personnes que Le Jeune fréquentera dans les années 1560 (Charles de Teligny et François de La Noue) auraient pu lui donner l’opportunité d’un voyage en ItalieHis 2000, p. 182-184.. Mais là encore, rien ne vient prouver la réalité d’un tel voyage, et a fortiori sa date. Le milieu italianisant français était assez riche et actif, durant la Renaissance, pour que Le Jeune ait pu apprendre cette langue sans aller en Italie ; de même, les théories de Zarlino sont publiées dès 1558 et le succès de ses travaux, qui se concrétise par leur présence dans de nombreuses bibliothèques françaises ne nécessitent pas que Le Jeune soit allé en Italie pour en prendre connaissance.

Dans les années 1560, avec La Noue et Téligny C’est la dédicace de son édition des Dix pseaumes de 1564 qui donne quelque lumière sur le milieu où Le Jeune évolue alors : l’ouvrage est offert à François de La Noue et à Charles de Téligny, tous deux gentilshommes ordinaires de la Chambre du roi Charles IX, et beaux-frères. Ces nobles protestants se sont illustrés durant les Guerres de religion, et Le Jeune se dit à leur service. Le premier est père d’Odet de La Noue, à qui Le Jeune apprendra les rudiments de la musique, à qui il dédie son recueil de 1585 et qu’il fréquentera jusqu’à la fin de sa vie. Le second épousera en 1571 la fille de l’amiral de Coligny. Le Jeune est donc, assez vite, en relation avec des notabilités de la mouvance protestante, et les œuvres qu’il écrira sur les mélodies du Psautier de Genève rendront plusieurs fois hommage à ce milieu et à ses convictions.

On ignore, toutefois, où il vivait dans les années 1560 ; parmi ses résidences possibles figure le château du Châtelier en Touraine, propriété successive de Louis de Téligny, Charles de Téligny, Honorat de Savoie puis de François de La Noue ; figure aussi le domaine de Montreuil-Bonnin, proche de Poitiers, propriété de Marguerite de Téligny puis de son mari François de La Noue, et où Odet de La Noue passe ses premières années. Au-delà, il est bien possible que Le Jeune ait suivi quelque temps ses deux dédicataires dans leurs itinérances : les Guerres de religion obligent à de fréquents déplacements.

Dans les années 1570 : l’Académie de poésie et de musique et Henri de La Tour d’Auvergne Au début des années 1570, Le Jeune fréquente la nouvelle Académie de poésie et de musiqueVoir His 2000 p. 239-272.. Après les premiers travaux sur les vers mesurés à l’antique, que l’on situe dans la seconde moitié de la décennie 1560, les lettres patentes qui fondent l’Académie sont déposées en par le poète Jean-Antoine de Baïf et du chanteur (et compositeur occasionnel) Joachim Thibault de Courville, pour organiser une sorte de pépinière artistique, susciter l’émulation des poètes et des compositeurs sur les nouvelles formes de leur art et organiser des concerts privés réservés à des mécènes et des nobles. Pour Le Jeune, les règlements assez stricts de l’Académie peuvent impliquer qu’il ait résidé à Paris à cette époque. Les années qui vont de 1570 à la mort de Charles IX en 1574 ont été les plus actives de l’Académie, mais son activité (ou au moins son influence), se détecte jusqu’au début des années 1580, par la persistance des liens noués entre les artistes et leur collaboration à des événements importants.

Plusieurs documents révèlent que Le Jeune a été très tôt associé à cette académieEt parmi eux la mention de son nom par Baïf, dans la préface du recueil de La Musique de Guillaume Costeley, en 1570.. Il y a côtoyé d’autres compositeurs, tels Jacques Mauduit, Girard de Beaulieu ou Nicolas de La Grotte ; il a été proche de Baïf, peut-être hébergé chez lui à Paris, et les deux artistes ont étroitement collaboré, comme l’explique l’avis au lecteur du Printemps de 1603. Sa collaboration avec ce milieu pourrait avoir trouvé son épilogue dans une participation éventuelle à l’une ou l’autre des fêtes célébrées pour le mariage du duc de Joyeuse, à l’occasion duquel le fameux Ballet comique de la reine a été monté. C’est ce que laisse supposer un paiement considérable de 1800 livres, touché conjointement avec Nicolas de La Grotte, en .

La production musicale de Le Jeune en musique « mesurée à l'antique » se détecte dans les deux recueils collectifs d’airs publiés en 1583 et en 1585 (avec une vingtaine d’airs non annoncés comme tels), mais elle tient surtout dans les recueils suivants (presque tous posthumes) : les Airs de 1594 (qui reprennent les précédents), le Printemps de 1603, les Pseaumes en vers mesurez de 1606 et les deux livres des Airs de 1608His 2000, p. 272-299.. Lié aux activités de l’Académie dans les années 1570, ce répertoire est donc publié avec une trentaine d’années de retard (mais les règlements de l’Académie interdisaient que le compositeur publie ses airs de sa propre initiative). Il faut souligner que le procédé a été utilisé tant pour la musique profane que pour la musique spirituelle ; il déborde également sur la musique sacrée où plusieurs motets révèlent un traitement rythmique du texte très élaboré, de même pour sa musique italienne. Au-delà des formes et des langues, la sensibilité de Le Jeune aux questions rythmiques - comme aux questions modales - apparaît avoir été constante, ces deux points constituant des caractéristiques fortes de sa production.

Au milieu des années 1570, ou environ, plusieurs indices montrent que Le Jeune a été un familier de la maison de Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, plus tard duc de Bouillon. Les dédicaces qu’il lui offrent (celle de son Dodécacorde de 1598, puis celle des Cent cinquante pseaumes de 1601 ; celle des Pseaumes de 1608 est offerte à son épouse Elisabeth de Nassau) témoignent d’une grande proximité, mais celle-ci remonte bien à la décennie 1570. La composition du Dodécacorde pourrait dater de cette époque et elle a pu être faite dans l’entourage du vicomte, alors très entouré par deux douzaines de gentilshommes cultivés se distrayant tous à « tirer des armes, danser peu » et à discuter de sujets sérieux. Le vicomte fait profession de la religion réformée vers 1575-1576 et sa maison abrite aussi un ministre, qui anime « une église formée entre mes domestiques »Turenne 1666., au sein de laquelle le Dodécacorde aurait pu être essayé. C’est sans doute pour cette petite communauté, également, que Le Jeune a composé ses Cent cinquante pseaumes à 4 et 5 partiesHis 2000 p. 141..

Un épisode intervenu en , durant lequel le vicomte envoie un groupe de ses gentilshommes à la rencontre d’un commissaire du roi, cite à deux reprises un certain « Le Jeune ». Est-ce notre musicien ? Peut-être, sachant que les musiciens au service d’un notable pouvaient être employés à d’autres tâches que la musique elle-même (serviteur, espion, courrier…). À cette époque, également, le poète Jacques de Constans est accueilli dans l’entourage du vicomte ; il sera dédicataire des Octonaires parus en 1606, avec un texte qui souligne la proximité du musicien et du poète.

Dans les années 1580, avec le duc d’Anjou et la famille de Guillaume d’Orange