Le compagnonnage est un système traditionnel de transmission de connaissances et de formation à un métier, qui s'ancre dans des communautés de compagnons. Un aspirant compagnon se forme à un métier à travers une série de pratiques éducatives encadrées par la communauté de compagnons qu'il souhaite rejoindre. Ces pratiques, multiples, peuvent inclure tant l'enseignement scolaire que l'itinérance éducative et les rituels d'initiation. À la suite de cette période de compagnonnage, l'aspirant est accepté comme compagnon par sa corporation, et pourra lui-même participer à la formation de futurs aspirantsLe compagnonnage sur le site de l'Unesco.

Le terme désigne principalement une branche du mouvement ouvrier français, célèbre pour son Tour de France, qui connut l'apogée de sa renommée avec Agricol Perdiguier au milieu du , avant de disparaître presque entièrement à la suite de l'industrialisation, de la transformation de l'apprentissage et de l'autorisation des syndicats ouvriers.

Le compagnonnage a été pratiqué plus marginalement en Belgique, et sous une forme un peu différente au Canada et en Allemagne. Mais il ne s'est jamais implanté en Grande-Bretagne, où une autre forme d'organisation, les « sociétés amicales » a succédé aux confréries et corporations du Moyen Âge.

Presque disparu au début du , le compagnonnage connaît aujourd'hui une période de renouveau, attirant des jeunes à la recherche d'une philosophie de formation et de vie professionnelle fondée sur la qualité, la solidarité et la culture locale. Un comité intergouvernemental de l'UNESCO y voit « un moyen unique de transmettre des savoirs et savoir-faire ». Le compagnonnage français a donc été inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'humanité en 2010 sous le titre « Le compagnonnage, réseau de transmission des savoirs et des identités par le métier », après que ce savoir-faire à l'Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France.

Histoire du compagnonnage Étymologie et sens général Le terme « compagnonnage » n'apparaît dans la langue française que vers 1719, pour désigner le temps du stage professionnel qu'un compagnon devait faire chez un maître. Dictionnaire en ligne de l'Académie Française.

Au plan général et humain, il évoque un compagnonnage de vie, un groupement de personnes dont les buts sont : l’entraide, la protection, éducation, la transmission des connaissances entre tous ses membres.

Origines légendaires Les légendes compagnonniques font référence à trois fondateurs légendaires : Salomon, Maître Jacques et le père Soubise, les mettant en scène à l'occasion de la construction du Temple de Salomon, événement censé avoir vu naître l'ordre des compagnons, bien que les textes bibliques qui la décrivent n'en fassent pas mention : la légende salomonienne est particulièrement importante dans les mythes des compagnons du « devoir de liberté ». Elle semble d'origine plus tardive que les autres et semble avoir été introduite à partir du mythe maçonnique d'Hiram dans les chambres des « gavots » et les cayennes des « indiens » entre la fin du et le début du , avant de s'étendre dans les rituels des autres sociétés compagnonniques ; selon la légende principale, Maître Jacques aurait appris à tailler la pierre étant enfant, avant de partir en voyage à l'âge de pour arriver sur le chantier de la construction du Temple de Salomon à l'âge de . Devenu maître des tailleurs de pierre, des menuisiers et des maçons, il serait revenu en France en compagnie d'un autre maître, dénommé Soubise, avec lequel il se serait fâché pendant le voyage. Débarqué à Marseille (ville qui en réalité n'existait pas encore), il se serait caché à la Sainte Baume pour se protéger de son rival et y aurait été assassiné, trahi par un de ses fidèles. Ses vêtements auraient alors été partagés entre les différents corps de métiers. Une autre version de la légende, probablement plus tardive, identifie Maître Jacques à Jacques de Molay, dernier grand-maître de l'Ordre du Temple. Une autre encore l'identifie à Jacques Moler, qui aurait été maître d'œuvre de la cathédrale d'Orléans en 1401 ; représenté en robe de bure, le père Soubise aurait été, selon la légende, architecte sur le chantier du Temple de Salomon, où il aurait encadré les charpentiers. Il serait revenu en France par Bordeaux après sa brouille avec Maître Jacques dont il aurait jalousé l'autorité. Selon certaines légendes, il aurait été à l'origine de l'assassinat de celui-ci, alors que d'autres légendes l'en innocentent. Une autre légende encore en fait un moine bénédictin qui aurait participé avec Jacques Moler au chantier d'Orléans.

Une autre légende compagnonnique importante est celle de la séparation des rites. Le mythe compagnonnique la situe en 1401, à l'occasion de la construction des tours de la Cathédrale Sainte-Croix d'Orléans. Les deux maîtres d'œuvre, Jacques Moler et Soubise de Nogent, auraient fait face à une grève qui aurait dégénéré en une terrible bataille suivie d'une scission. Il semblerait que cette légende s'appuie sur des faits historiques plus tardifs, à savoir la scission entre compagnons catholiques et protestants et la destruction par ces derniers de la flèche de la cathédrale d'Orléans en 1568.

vignette|redresse|Le compas et l'équerre entrelacés, deux des symboles du compagnonnage.

Les symboles et rituels de la franc-maçonnerie et du compagnonnage sont très différents, bien qu'ils aient quelques éléments communs, en particulier l'équerre et le compas entrelacés, parmi les autres symboles hérités des compagnons bâtisseurs tels que le maillet et le ciseau, le niveau et le fil à plomb, la règle et le levier, la truelle, etc.L’équerre associée au compas est le symbole du compagnon accompli, dans sa rectitude et son ancienneté et font aussi partie de la symbolique maçonnique..

Origines historiques vignette|Le manoir de la Hautière, musée compagnonnique de Nantes. Fixer une date précise à la naissance du compagnonnage nécessiterait de lui donner une définition précise qu'il n'a jamais eue, et les archives des compagnonnages ne remontent guère avant le .

Il y eut probablement des organisations d'ouvriers et d'artisans dès les origines de ces métiers. L'étude comparée des religions et des traditions des différents pays du monde semble montrer que ces artisans se sont transmis des connaissances plus ou moins secrètes, de génération en génération, depuis la plus haute antiquité. On en trouve des traces dans l'Égypte antique et dans l'antiquité romaine, par exemple.

Le compagnonnage existait déjà lors de l’âge d'or des cathédrales, des signes particuliers aux compagnons y sont reconnaissablesarticle détaillé ici, ces compagnons voyageaient dans tous les pays d'Europe et principalement en France.

En France, l'organisation des métiers sous l'Ancien Régime est construite autour des corporations et de trois états : apprenti, compagnon et maître. Pour les compagnons, il était extrêmement difficile, à moins d'être fils ou gendre de maître, d'accéder à la maîtrise. De plus, le Livre des métiers, rédigé par Étienne Boileau en 1268 à la demande de Louis IX, interdisait à tout ouvrier de quitter son maître sans son accord. C'est par réaction à ces mesures que seraient nées les premières sociétés de compagnons indépendantes des corporations. Elles ne prirent le nom de « compagnonnages » qu'au et se nommaient jusque-là des « devoirs ».

La première mention indiscutable des pratiques compagnonniques remonte à l'année 1420, lorsque le roi Charles VI rédige une ordonnance pour les cordonniers de Troyes dans laquelle il est dit que : Plusieurs compaignons et ouvriers du dit mestier, de plusieurs langues et nations, alloient et venoient de ville en ville ouvrer pour apprendre, congnoistre, veoir et savoir les uns des autres.

Au , les condamnations royales à l'encontre des devoirs se multiplient, sans parvenir à les faire disparaître. En 1539, par l'Ordonnance de Villers-Cotterêts, François reprend les interdictions de plusieurs de ses prédécesseurs :

Un procès-verbal judiciaire daté de 1540 recueille le témoignage d'un compagnon cordonnier natif de Tours qui reconnaît avoir mangé chez une femme nommée « la mère » à Dijon, et avoir voyagé pendant quatre ans à travers la France.

C'est peut-être de cette époque que datent les dénominations au sein des compagnons de « pays » (ouvrier pratiquant son métier sur le sol en atelier) et « coterie » (ouvrier pratiquant son métier en hauteur, sur les échafaudages, et la plupart du temps directement sur le chantier) : les gens du pays, ne souhaitant pas prendre de risques, auraient fait venir des gens de la côte pour réaliser les travaux dangereux sur les échafaudages.

À partir du , l'Église ajoute sa condamnation à celle du roi : en 1655, une résolution des docteurs de la faculté de Paris atteste en les condamnant l'existence dans les devoirs de pratiques rituelles non contrôlées par les autorités religieuses. Simultanément, l'Église tente de mettre en place un contre-devoir avec la création d'une ordre semi-religieux de frères cordonniers, qui se soldera rapidement par un échec total.

En 1685, la révocation de l'édit de Nantes aboutit à une scission du compagnonnage. Les protestants se regroupent dans un autre devoir qui prendra, au moment de la Révolution française, le nom de « devoir de liberté ».

L'apogée du mouvement compagnonnique thumb|Chef-d'œuvre d'un compagnon serrurier du , Musée du compagnonnage de Tours.

À partir du début du , le compagnonnage présente deux fortes caractéristiques. Sa puissance en tant qu'organisation ouvrière devient considérable : il organise des grèves parfois longues, contrôle les embauches dans une ville, établit des « interdictions de boutiques » contre les maîtres récalcitrants, va même parfois jusqu'à mettre l'interdit sur des villes entières, les privant de toute possibilité d'embauche et les menaçant par là-même de faillite généralisée. Et dans le même temps sa division est profonde et les rixes entre compagnons de devoirs rivaux font de nombreuses victimes.

Si la Révolution française concrétise en une très ancienne revendication du compagnonnage en mettant fin au système des corporations par le décret d'Allarde (les compagnons, regroupant des ouvriers appartenant à différentes, échappaient à l'interdictionGabriel Tarde, "L'esprit de groupe." Conférence faite au Collège libre des sciences sociales, le 6 novembre 1899, .), deux mois plus tard la loi Le Chapelier interdit les associations ouvrières.

L’année 1804 voit la fondation du « devoir de liberté » qui regroupe tous les compagnons qui ne se reconnaissent pas dans le catholique « Saint devoir de Dieu » : loups, étrangers, indiens, gavots. À cette même époque, le tout nouveau code pénal punit l'organisation d'une grève d'une peine de deux à cinq ans d'emprisonnement. Ceci n'empêche pas le compagnonnage de continuer à se renforcer en tant qu'organisation de protection et de revendication, malgré les luttes fratricides entre ses deux tendances. Les historiens évaluent à au moins le nombre de compagnons en France dans la première moitié du . C'est l'époque où Agricol Perdiguier, dit « Avignonnais la Vertu » le popularise par ses ouvrages et tente de l'unifier.

La dimension religieuse est alors très présente, puisque jusqu'en 1869 les statuts des compagnons obligent à faire dire des messes. La hiérarchie était alors très stricte (les aspirants mangeaient par exemple dans un autre établissement que les compagnons), et les rivalités, très fortes, dégénéraient parfois en batailles rangées, allant parfois jusqu'à mort d'homme. Ainsi, en 1816, les tailleurs de pierre enfants de Salomon s'affrontèrent à Lunel contre les tailleurs de maître Jacques ; en 1833, les femmes essayèrent de chasser de Lyon les compagnons cordonniers.