Salomon Reinach, de son nom complet Salomon Hermann Reinach, né le à Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise) et mort le à Boulogne-Billancourt, est un archéologue français, conservateur du musée de Saint-Germain et professeur d'histoire de l'art à l'École du Louvre. C'est aussi un grand intellectuel, engagé dans la défense de la République de la fin du , notamment à l'époque de l'affaire Dreyfus, à l'entre-deux-guerres.
Une génération après le sanskritiste luthérien et antidarwinien Max Müller, il a « laïcisé » l'étude scientifique des religions en la dégageant des préjugés confessionnels.
Au-delà du fort impact de ses brefs travaux menés au sein de l'École française d'Athènes« Reinach » in G. Radet, L'histoire et l'œuvre de l'École française d'Athènes, Paris, A. Fontemoing, 1901, ., son œuvre de documentation encyclopédique, dont ses Répertoires, dits Clarac de poche, et leurs quelque vingt mille croquis, a été essentielle à la diffusion au sein du monde académique d'une méthode comparative et scientifique. Polygraphe, il a publié plus de sept mille titres, dont une centaine de livres, parmi lesquels l'étude des civilisations, à travers la représentation figurée et les mythes, a marqué irréversiblement l'histoire des religions en la recentrant sur les questions clef de l'interdit de l'inceste, des règles de la pudeur et du voile de la femmeA. Farnoux, « Salomon Reinach anthropologue », in Actes du colloque "Les frères Reinach", Paris, Institut de France, 22 & 23 juin 2007.S. Reinach, « La prohibition de l’inceste et le sentiment de la pudeur », in L'Anthropologie, Paris, 1899. et en l'orientant vers l'analyse anthropologique.
Salué presque unanimement comme un nouveau Pic de la Mirandole correspondant avec des confrères du monde entier, il a néanmoins subi plusieurs querelles suscitées par des savants issus du milieu catholique et conservateur et s'est attiré l'hostilité de la presse antidreyfusarde et antisémite. Malgré son soutien à l'abbé LoisyJ. C. Wartelle, « Salomon Reinach et l’Anthropologie », in Coll., Actes du colloque Salomon Reinach, Saint-Germain-en-Laye, Musée d'archéologie nationale, mars 2012. dans sa tentative de moderniser la Doctrine, il faudra attendre l'après-guerre et l'œuvre de Teilhard de Chardin pour que l'Église catholique s'accommode d'une protohistoire différente du récit biblique.
Biographie Origines familiales
Il est issu d'une famille juive originaire d'Allemagne, enrichie dans l'activité bancaire et dont une branche est devenue française au début du , comme dans le cas des Rothschild.
Salomon est le fils de Hermann-Joseph Reinach (1814-1899), né à Francfort-sur-le-MainEn 1814, Francfort fait partie du grand-duché de Francfort au sein de la confédération du Rhin (satellite de l'Empire de Napoléon) ; à partir de 1815, c'est une ville libre de la Confédération germanique., frère jumeau d'Adolf Reinach (1814-1879). Hermann-Joseph s'est établi à Paris en 1845. Sa mère est Julie Büding (1828-1870), fille d'un banquier de Cassel (Hesse).
Formation Une fratrie exceptionnelle : les frères « Je sais tout » Salomon (« S. ») est éduqué avec son frère aîné Joseph (« J. ») et son cadet Théodore (« T. »), et les trois enfants sont amenés à développer un goût éclectique dans le domaine de l'art, et à cultiver l'approche progressiste de la science.
Chacun des trois frères a fait une brillante carrière; académique et intellectuelle, et , dans son roman Paris (1897), les personnages des trois frères, avec lesquels il partage le goût éclectique de l'art et le culte progressiste de la science comme représentatifs de l'élite savante négligeant le peupleÉ. Zola, Paris, Paris, Charpentier & Fasquelle, 1898.; par ailleurs tous trois sont caricaturés par les chansonniers de Montmartre qui les nomment « les frères J. S. T. » (« Je sais tout »). Des trois, le plus brillant est cependant Théodore.
Formation initiale
Salomon est d'abord instruit à domicile par des précepteurs. Il apprend notamment l'anglais, l'allemand, l'italien et un peu d'hébreu. ; doué pour le dessin, Salomon . Dans le salon familial, il a l'occasion de côtoyer des savants de l'époque, comme Claude Bernard et Ernest Renan.
Il a douze ans au moment de l'instauration de la République () après le désastre de Napoléon III à Sedan, suivi du siège de Paris, puis de la défaite face à l'Empire allemand, juste créé par Otto von Bismarck et par le roi de Prusse Guillaume Ier.
Élève du lycée Condorcet (1872-1875) À quatorze ans, il entre en seconde au lycée Condorcet, dans la classe de Paul Foucart, professeur de Lettres. Durant ses trois années de lycée, il obtient six prix et dix accessits au concours général, moins cependant que Théodore, recordman de ce concours.
Élève de l'École normale supérieure et traducteur (1876-1880) Se destinant au départ à l'École polytechnique, il est admis en 1875 en classe de mathématiques supérieures, mais l'expérience qu'il y fait le pousse à s'orienter vers les lettres. Il excelle en effet en grec ancien, servant par exemple de souffleur lors d'une représentation en langue originale du Philoctète de Sophocle organisée par Théodore et jouée dans la maison familiale devant les plus éminents professeurs.
Intéressé par la philosophie, il fait paraître anonymement en 1877, au moment de son entrée à l'École normale, la première traduction française de l’Essai sur le libre arbitre d'Arthur SchopenhauerArthur Schopenhauer, Essai sur le libre arbitre, traduction de Salomon Reinach, 1876 (réédition : Paris, Félix Alcan, 1913). La traduction de Reinach a été reprise en 1999 par Rivages poches, coll. « Petite Bibliothèque » en 1992. La plus récente réédition de ce volume date de 2018 , qui fait sensation. L'année suivante, paraît sa traduction de La Cité de Dieu de saint Augustin. Il a dès cette époque la réputation d'un érudit misanthrope, mais aussi d'un polygraphe qui consacre à l'étude de longues heures, souvent prises sur son sommeil
À dix-sept ans, Salomon est reçu premier à l'École normale supérieure (promotion 1876), dont le directeur est alors Ernest BersotHenri Duchêne (texptes publiés sous la direction de), Ernest Bersot, Salomon Reinach, Émile Zola. Notre École normale, Paris, Les Belles Lettres, 1994.. À l'École normale, il suit les cours de littérature grecque du philologue Henri Weil (1818-1909), qui vient d'y être nommé après avoir été longtemps professeur à Besançon. Celui-ci et ses autres professeurs de grec lui font découvrir la philologie classique, qu'il étudie aussi directement dans les six volumes Wilhelm Freund, Triennium philologicum oder Grundzüge der philologischen Wissenschaften, Leipzig, 1874–1876. de référence que vient de publier Wilhelm Freund (1806-1894). Le , à vingt et un ans, il est reçu premier à l'agrégation de grammaire.
À l'instigation de Paul Foucart, son professeur de seconde devenu directeur de l'École française d'Athènes en 1878, il s'inscrit à l'examen d'entrée de cette institution. Il est reçu le , .
Le Manuel de philologie classique (1880) Physiquement épuisé, il termine cependant son Manuel de philologie classiqueS. Reinach, Manuel de philologie classique, Paris, Hachette, 1880., qui paraitra au début de l'année suivante. Cet ouvrage est conçu à l'adresse des enseignants des lycées et collèges communauxSalomon Reinach, « Avant-propos » in Manuel de philologie classique, 1880. et largement inspiré du Triennium de Wilhelm Freund. L'ouvrage connaît un grand succès et sera réédité trois ans plus tardS. Reinach, Manuel de philologie classique, vol. I et II, Paris, Hachette, 1883 et 1884. et primé par l'Association pour l'avancement des études grecques.
Débuts comme archéologue (1880-1885) L'École française d'Athènes (1880-1882) Le , contre le conseil de Bersot mourant, le philologue, après avoir hésité à prendre un poste de maître de conférences à l'université, opte pour le métier d'archéologue et, rejoint l'École française d'Athènes au mois de mars suivant après s'être initié pendant quatre semaines à l'École des Hautes Études auprès du spécialiste des tanagras Olivier Rayet à l'analyse des terres cuites et à l'archéologie des sites d'Asie Mineure.
vignette|gauche|Le Gaulois blessé, découvert par Salomon Reinach à l'ouest du Lac sacré de Délos durant l'été 1882, lui a permis de confirmer le style de l'école de sculpture de PergameS. Reinach, in Bulletin de correspondance hellénique, , , Athènes, 1889.. Le règlement exigeant un passage préalable à la Villa Médicis, Salomon Reinach débarque à Rome. Il profite de ces deux semaines de mars pour ouvrir son premier chantier de fouilles. Les maigres trouvailles ne lui laisseront pas le temps de découvrir ce qui se révèlera être les abords de la Domus aurea.
Paul Foucart, le directeur de l'École française d'Athènes, ne voulant pas d'archéologue en chambre, Salomon Reinach est envoyé du au s'initier au chantier de Myrina puis, emmené par une mission médicale de la marine française, évaluer et faire des croquis des sites des îles ÉgéennesHervé Duchêne, « Salomon Reinach et les archipels égéens. À propos d'un voyage sur le Latouche Tréville. », in Revue des études anciennes, , Université Montaigne, Bordeaux, 2001 .. Maniaque de l'indexation, il va jusqu'à faire une liste annotée des personnels du navire. Disposant d'une fortune personnelle, il dépense en un mois et demi presque entièrement sa pension, qui est de trois mille six francs par an, à l'achat de pièces proposées par les autochtones, de sorte que ses campagnes sont exceptionnellement fructueuses.
Après une étude à OlympieS. Reinach, L'Hermès d'Olympie, manuscrit inachevé., il est affecté aux fouilles sur les sites nouvellement découverts en Asie mineure. Ce sont principalement les campagnes de MyrinaS. Reinach, E. Pottier & A. Veyries, La nécropole de Myrina, Paris, Ernest Thorin, 1887. , près de Smyrne, où de janvier à en compagnie du normalien de la promotion 1874 Edmond Pottier et parfois seul il explore mais aussi analyse, à partir de , cent cinquante tombesHervé Duchêne, « Aventure archéologique et Amitié épistolaire : Edmond Pottier, Salomon Reinach et les fouilles de Myrina », in Journal des savants, , Paris, décembre 2002. , de Cymé, ex capitale de l'Éolide près de laquelle il identifie le palais d'Aigéai où Thémistocle vainqueur s'était retiré, dans les îles de Thasos, qu'il est un des premiers à reconnaître comme un site important, Delos, où il dirige quatre chantiers et découvre le comptoir des Poséidoniastes de Bérytos qui confirme la vocation religieuse de l'île, Imbros, où il se fait épigraphiste sur les traces d'Alexander Conze, Lesbos. Entretemps, il aura visité sur le continent Kavala, Salonique, où il rédige une apologie des yechivahs qui souligne leur rôle émancipateur et, en compagnie d'Albert Sorlin-Dorigny, Troie.
vignette|upright|Le Dioscure colossal de Carthage, une des pièces, sans la tête ni le cheval, acquises par Salomon Reinach et Ernest Babelon pour le Louvre en 1883.