Une ziggurat ou ziggourat est un édifice religieux mésopotamien à degrés, présent aussi en Élam, constitué d'un empilement de plusieurs terrasses hautes supportant probablement un temple construit à son sommet. Il s'agit d'un type de monument caractéristique de la civilisation mésopotamienne, dont le souvenir et les ruines ont survécu bien après sa disparition grâce au récit biblique de la tour de Babel, inspiré par la ziggurat de Babylone.
thumb|La ziggurat de Chogha Zanbil, située à au sud-est de Suse (Iran), la mieux conservée de nos jours. thumb|Copie d'un bas-relief assyrien de Ninive représentant une ziggurat. G. Smith, The Chaldean Account of Genesis (1876).
Depuis la mise au jour des grandes capitales mésopotamiennes, plusieurs de ces bâtiments ont pu être analysés, même s'il n'en reste plus d'intacts, beaucoup étant très délabrés et se présentant sous l'aspect de collines (tell), tandis que d'autres ont complètement disparu. La civilisation mésopotamienne en a également laissé peu de descriptions, que ce soient des textes ou des images. Certaines ziggurats (avant tout celle de Babylone) sont mentionnées par des auteurs grecs (Hérodote et Ctésias). Si leur aspect général est maintenant assez bien connu, il existe toujours des points d'ombre quant à leur signification et à leur fonction en l'absence de texte explicite à ce sujet.
Terminologie
Le terme vient de l'akkadien ziqqurratu(m) (féminin, parfois abrégé en ziqratu, en Assyrie siqurratu ou sequrattu), dérivé du verbe zaqāru « élever ; construire en hauteur » A. Leo Oppenheim et al., The Assyrian dictionary, t. 21 : Z, Chicago, The Oriental Institute, 1958, .. On peut donc le traduire par « la très haute ». Il est attesté à partir du règne de Samsi-Addu d'Ekallatum, vers 1800 av. J.-C. (dans l'inscription commémorant la construction de la ziggurat d'Ishtar de Ninive). À sa suite, ce mot apparaît surtout dans les textes assyriens (sous sa forme phonétique). Son équivalent en sumérien et en idéogrammes est U6.NIR, et c'est sous cette forme que ces bâtiments sont généralement désignés dans les textes provenant de Babylonie, avant que ziqquratu ne se répande dans cette région, sans doute sous l'influence assyrienne. On trouve aussi en lien avec ce type d'édifices le mot sumérien GI.GÙ.NA (ou GI.GUNU4), repris par la suite en akkadien gigun(n)u et en élamite kukunnu. Ils sont employés dès le mais le type d'édifices qu'ils désignent à ces périodes est débattu. Ce n'est qu'à partir du qu'ils servent assurément à désigner des ziggurats. De ce fait, même si les archéologues et historiens ont pris l'habitude de parler de « ziggurats » dès la période de la troisième dynastie d'Ur () voire avant, au regard de la documentation textuelle mésopotamienne il s'agit d'un anachronisme car ce terme n'est pas attesté pour ces périodes.
Développement et localisation des ziggurats
Des temples sur terrasse aux ziggurats : la question des origines
Historiquement et du point de vue architectural, on voit couramment dans les ziggurats les héritières des édifices cultuels qui sont bâtis sur des terrasses en Basse MésopotamieDéjà pressenti puis établi par les études de , et . Plus récemment .. Cette filiation a longtemps reçu des critiques, mais elle paraît aujourd'hui admise. Cependant les limites entre les édifices qualifiés de ziggurats et ceux les ayant précédés ne sont pas fixées de la même manière selon les spécialistes.
thumb|upright=1.2|Plan de la « ziggurat d'Anu », temple sur terrasse d'Uruk dans les derniers siècles du millénaire.
Ces édifices apparaissent dans le courant du , constitués par l'élévation et l'élargissement de terrasses hautes en briques, supportant des constructions monumentales identifiées comme des temples, de plan tripartite caractéristique de cette période, qui concentraient sans doute les rituels principaux du culte divin ; ils sont attestés dans tout l'espace mésopotamien, et aussi en Susiane. Le plus ancien exemple de bâtiment érigé sur une terrasse pouvant être interprété comme un temple est attesté à Eridu durant la période d'Obeïd, vers 5000 ; ; .. Il s'agit de quatre constructions successives (niveaux IX à VI) de taille croissante au cours du temps et de plan tripartite, ordinaire à cette époque, mais situées sur une plateforme haute de plus d'un mètre. Ce type de bâti sur terrasse basse est courant dans la Mésopotamie protohistorique (notamment dans les édifices d'Uruk IV et III, seconde moitié du , durant la période d'Uruk récente et la période de Djemdet-Nasr), contexte dans lequel certaines constructions se distinguent par le fait qu'elles sont implantées sur une terrasse de plus en plus haute (en gros plus de deux mètres). C'est le cas de l'édifice d'Uruk appelé « ziggurat d'Anu » par les fouilleurs du site, une haute terrasse supportant un temple remarquablement conservé (le « Temple blanc »), déjà précédé par des édifices semblables datant de la période d'Obeïd ; ; .. Le temple sur terrasse haute le mieux conservé a été exhumé à Tell Uqair, en Basse Mésopotamie. Il date de la fin de la période d'Uruk et de la période de Djemdet Nasr (fin du ) ; .. Il est constitué de deux terrasses superposées, la première avec une façade curviligne tandis que la seconde est rectangulaire, sur lesquelles est bâti un édifice interprété comme étant un temple, encore en partie conservé.
Au (période des dynasties archaïques), un temple sur terrasse est apparemment bâti dans le second quartier sacré d'Uruk, l'Eanna, mais ses ruines sont recouvertes par la ziggurat postérieure donc mal connues.. Un autre édifice similaire de la même période est le « Temple ovale » de Khafadje, dans la vallée de la Diyala ; ., dont il ne reste que la terrasse rectangulaire décorée de pilastres de 25 × , encore haute de , disposant d'un escalier perpendiculaire menant au temple qui se trouvait à son sommet et qui a aujourd'hui complètement disparu. Cet édifice tire son nom des deux enceintes ovales qui l'isolent du reste de la ville. Une autre terrasse devant supporter un temple, dont les fondations ont disparu, a été mise au jour dans le Sud à Tell Obeid.. D'autres temples sur terrasse de la même époque sont attestés en Haute Mésopotamie et en Syrie, notamment à Tell Brak, Tell Mozan P. Pfälzner, « Das Tempeloval von Urkeš: Betrachtungen zur Typologie und Entwicklungsgeschichte der mesopotamischen Ziqqurrat im 3. Jt. v. Chr. », dans Zeitschrift für Orient-Archäologie 1, 2008, . et peut-être à Mari ; ..
Certains sites du plateau iranien du présentent des constructions monumentales comprenant plusieurs terrasses superposées : à Tureng Tepe, Tepe Sialk, Konar Sandal en Iran et jusqu'à Mundigak en Afghanistan et Altyn-depe au Turkménistan. Bien qu'ils soient parfois encore appelés « ziggurats » par leurs fouilleurs, rien ne prouve que ces édifices aient un lien avec les temples sur terrasse mésopotamiens, dont ils divergent par bien des aspects. Les liens entre les deux types de constructions restent de toute manière peu étudiés, notamment parce que les terrasses iraniennes sont encore mal connuesPour J.-L. Huot, « Les ziggurats mésopotamiennes et l'Asie centrale », dans L'Asie Centrale et ses rapports avec les civilisations orientales des origines à l'âge du fer, Paris, 1988, , les deux types d'édifices n'ont pas de lien manifeste entre eux, de même que pour H. Crawford, Sumer and the Sumerians, Cambridge, 2004, , même si cette dernière admet l'éventualité de contacts ; contra F. Vallat, « L'origine orientale de la ziggurat », dans Jiroft, Dossiers de l'archéologie 287, octobre 2003, , pour qui les ziggurats mésopotamiennes trouvent leur origine dans le Plateau iranien..
thumb|Empreinte de sceau-cylindre de Suse, période d'Uruk : temple sur terrasse orné de cornes, et homme combattant des ennemis. Musée du Louvre.
Quand apparaissent les premiers édifices pouvant être qualifiés de ziggurats ? Du point de vue de la terminologie, le terme ziqqurratu(m) n'apparaît qu'au début du , après la construction des premiers bâtiments de ce type. Les textes antérieurs à Ur III de plusieurs rois de Lagash, notamment Gudea, évoquent des constructions désignées par le terme sumérien GI.GÙ.NA (ou GI.GUNU4), qu'il faut peut-être identifier comme des temples sur terrasse, et plus précisément le temple construit sur la terrasse puisque ce terme est repris par la suite sous une forme akkadisée gigunû pour désigner le temple qui surplombe la ziggurat. Ce terme désignait peut-être à l'origine des sanctuaires en roseau (signification du terme GI) érigés sur des terrassesH. Limet, « Ziggourat », dans P. Poupard (dir.), Dictionnaire des religions, vol. 2, Paris, 2007, ; A. L. Oppenheim et al., The Assyrian Dictionary Volume 5, G, Chicago, 1956, ; . Mais D. O. Edzard (dans The Royal inscriptions of Mesopotamia, Early periods, vol. 3/1, Gudea and His Dynasty, Toronto, 1997, et 41) le traduit avec des réserves par grove, « bosquet ».. Des constructions ressemblant à des ziggurats (i. e. des constructions à plusieurs étages) apparaissent sur des sceaux-cylindres dès la fin de la période d'Uruk et à l'époque des Dynasties archaïques ainsi qu'à la période d'Akkad, mais rien ne confirme qu'il s'agisse bien de temples sur terrasse car il pourrait s'agir d'autels à degré ou d'autres constructions cultuelles. P. Amiet, « Ziggurats et « culte en hauteur » des origines à l'époque d'Akkad », dans Revue d'Assyriologie 47, 1953 ; Id., « La ziggurat d'après les cylindres de l'époque dynastique archaïque », dans Revue d'assyriologie et d'archéologie orientale 45, 1981, ..
Suivant la typologie héritée de Lenzen, il est d'usage de distinguer les édifices construits sur une seule terrasse et ceux érigés sur plusieurs étages, qui seraient des ziggurats à proprement parler. A. Parrot semble lui aussi retenir le nombre de terrasses : dès qu'il y en a trois il s'agirait bien d'une ziggurat, ce qui ferait de celles de la période d' les plus anciennes (en admettant qu'elles aient bien eu trois terrasses, voir plus bas). Cependant, selon ce même auteur, les premières ziggurats dateraient des périodes antérieures, car il considère les constructions à degrés représentées sur des sceaux-cylindres archaïques évoquées précédemment comme des ziggurats.. Mais la distinction entre les ziggurats et les temples sur terrasses monumentales antérieurs peut paraître artificielle dans la mesure où la filiation qui existe entre eux est difficilement contestable et en fait des édifices de même natureDiscussion dans .. De fait, certains de ces temples sur terrasses de la période finale des Dynasties archaïques ont pu être qualifiés par leurs fouilleurs comme des ziggurats, comme c'est le cas pour la « ziggurat d'Anu » d'Uruk par Lenzen (car elle dispose de deux étages), ou celles de Kish H. Crawford, Sumer and the Sumerians, Cambridge, 2004, .. Quoi qu'il en soit il est plus couramment admis que les constructions réalisées dans les grands centres religieux de Sumer par Ur-Namma d'Ur et son successeur Shulgi autour de 2100 sont de véritables ziggurats, même s'ils n'emploient pas ce terme (ni de terme précis) pour les désigner, et qu'il faut donc les distinguer des anciens temples sur terrasses B. Hrouda, « ‘High’ Terraces and Zikkurrat: Connections and Differences », dans M. Mori, H. Ogawa et M. Yoshikawa (dir.), Near Eastern Studies Dedicated to H. I. H. Prince Takahito Mikasa on the Occasion of His Seventy-Fifth Birthday, Wiesbaden, 1991, p. 85–111, même si certains soutiennent qu'il y avait bien des ziggurats avant, notamment sous le règne de Gudea de Lagash, qui précède de peu les débuts de la période d'Ur III. C. Suter, « Gudeas vermeintliche Segnungen des Eninnu », dans Zeitschrift für Assyriologie 87/2, 1997, p. 1-12, pour l'époque de Gudea et même celle des dynasties archaïques. D'autres ont supposé que les ziggurats ont pu être des inventions de la période d'Akkad, antérieure, mais il n'y a pas de preuve archéologique en ce sens, cf. ..