thumb|Caricature de la revue républicaine La Flaca (1869-1876) dénonçant le caciquisme et la fraude électorale. On y voit le libéral Sagasta, juché sur l'entonoir du « suffrage universel », à la tête d’une cohorte de caciques et de membres des forces de l’ordre portant des urnes et poussant des brouettes de votes, suivis de « conseils municipaux en conserve », de sicaires, paysans et ouvriers prisonniers, dont les derniers font « voter les morts ». Le caciquisme est un réseau d’influences politiques exercées par des potentats locaux nommés « caciques » dans le but d’influencer les résultats électoraux, caractéristique de certaines sociétés de l’époque contemporaine dont la démocratisation est imparfaite dans la Gran Enciclopèdia Catalana Entrée « Caciquism » de l´Encyclopædia Britannica..

Dans l’historiographie, ainsi que dans la presse ou les milieux intellectuels de l’époque, le terme est particulièrement utilisé pour caractériser le fonctionnement politique de la Restauration des Bourbons en Espagne (1874-1923), en raison du très influent essai intitulé Oligarquía y caciquismo (« Oligarchie et Caciquisme ») de Joaquín Costa, publié en 1901 . Néanmoins, le caciquisme est également caractéristique de périodes antérieures du pays et est aussi appliqué à d’autres configurations, par exemple au Portugal pendant la Monarchie constitutionnelle (1820-1910) ou en Argentine et au Mexique vers la même période.

Concept du « cacique »

Le terme espagnol de « cacique » est dérivé du mot arawak kassequa désignant les personnes qui avaient la plus grande prééminence parmi les tribus de taïnos des Antilles et étaient donc leurs chefs.

Rapporté par Christophe Colomb, au retour de son Joan Coromines, en 1492, les conquistadors l’utilisent et étendent son emploi au contexte de l’Amérique centrale et d’autres communautés indigènes auxquelles ils font face, jusqu’aux souverains absolus des empires de la civilisation précolombienne.

Le concept de « cacique » se distingue alors de celui de « seigneur » (« »), issu du féodalisme, par son infériorité hiérarchique : les caciques constituent des intermédiaires privilégiés, ils sont les principaux interlocuteurs entre l’autorité des « maîtres » ou « seigneurs » et les populations que ces derniers prétendent juguler. On distingue les « bons caciques », qui collaborent docilement avec les , des « mauvais caciques », qu’il faut soumettre ou écarter. Le terme est ainsi maintenu, pour « montrer la différence entre l'autorité du conquérant et les autorités des vaincus ». En effet, « le rôle du cacique consistait à combler la distance qui séparait la population indienne de l'administration coloniale. En même temps, et à l'autre extrême, son pouvoir dans la localité reposait sur le fait que ses bonnes relations avec l'administration centrale lui permettaient de servir, en plus de se servir lui-même, l'administration locale ».

À partir du au moins, le terme acquiert un sens plus général de « personne puissante, qui jouit d’une influence par la crainte qu’il inspire dans une localité », appliqué au contexte péninsulaire, avec une connotation péjorative. Le terme de « cacique » est présent dans le Diccionario de Autoridades de 1729, qui le définit comme « Seigneur des vassaux, ou le Supérieur dans la Province ou Pueblos de Indios », mais ajoute que « par similitude, il est entendu comme le premier d'un Pueblo ou d'une République, qui a plus de commandement et de pouvoir, et veut par sa superbe être craint et obéi des inférieurs ». Ainsi, le terme commence à être appliqué aux personnes qui avaient une influence et un pouvoir excessifs au sein d'une communauté.

Dans l'édition de 1884 du Diccionario de la lengua española de la Real Academia Española, le mot « caciquisme » (caciquismo) apparaît avec son sens actuel dans ses deux acceptions : Domination ou influence du cacique d'une ville ou d'une comarque. Intromission abusive d'une personne ou d'une autorité dans certaines affaires, usant de son pouvoir ou de son influence.

L’influence du cacique n’est pas limitée à la sphère politique mais s'étend à toutes les relations humaines. Ainsi, « cacique » finit par devenir un « concept atemporel et universel », applicable à tout groupe humain et dans toute sorte de contextes, en référence à des . Le « bon cacique » devient alors la figure protectrice, celui qui prodigue ses faveurs, et s’oppose au « mauvais cacique », celui qui réprime, exclut ou est source de privations.

Termes liés En Espagne, la presse de l’époque parle également de « caudillisme » ( ou ) comme synonyme de « caciquisme », et désigne les caciques comme des « caudillos ».

Un autre mot dérivé de « » est « cacicada » qui signifie « injustice, action arbitraire [d’un cacique] » Entrée « » du Diccionario de la lengua española, Real Academia Española.

Utilisations contemporaines thumb|, footballeur argentin surnommé . Dans le milieu du football, le défenseur argentin a été surnommé en espagnol (« le cacique de la surface de réparation »).

En Espagne

En Espagne, on appelle « caciquisme » le réseau de relations clientélaires qui définit le régime politique de la Restauration et sur lequel se fonde la Pucherazo qui caractérise toutes les élections générales de cette période, bien que le système caciquiste ait également existé pendant la majeure partie du règne d'Isabelle II (dans sa période libérale) et pendant le sexennat démocratique. Il devient toutefois un maillon véritablement essentiel au cours de la Restauration Bourbonienne, en permettant de « fabriquer » les élections à la guise du pouvoir central en cas d’alternance politique entre le parti conservateur et le parti libéral ..

Dans le contexte de la Restauration, le terme de « cacique » désigne de façon générique une personnalité influente dans une zone déterminée. La fonction du cacique est officieuse, mais il jouit d’un immense pouvoir : . Il tient la population locale sous sa coupe et peut facilement décider du sort d’une élection, d’autant que les votes ne se font pas à bulletin secret : .

Dans la relation patron/client « un individu de statut supérieur (patron) utilise ses ressources et son influence pour fournir une protection ou des avantages à une personne de statut inférieur (client) qui, à son tour, lui offre réciproquement un soutien et une assistance généraux, y compris les services personnels au patron », signale Manuel Suárez Cortina. D'autre part, « les clientèles étaient, en général, indifférentes aux idéologies, aux programmes ou à la couleur du parti pour ce qui était de leur projection collective. Et cela tendrait, bien sûr, à désidéologiser la politique. […] Les clients attendaient des faveurs personnelles […] », note José Varela Ortega.

Bien que, avec le terme « oligarchie », le terme caciquisme ait surtout été utilisé pour caractériser le régime politique de la Restauration, José Varela Ortega situe la naissance du système caciquiste vers 1845. «Avant 1845 [...] l'influence de l'administration était moindre qu'après. [le caciquisme] dominait l'administration locale contre l'administration centrale ; les notables locaux, face aux caciques ; les propriétaires terriens face aux fonctionnaires. […] Après 1845, la centralisation et les districts uninominaux inaugurent l'ère caciquiste proprement dite de l'ingérence de l'administration et des fonctionnaires du parti, contre le notable local. […] Le comte de San Luis créa en 1850 ce qu'on appela les « Assemblées [Cortes] de famille » et inaugura l'ère des élections administratives ou d'ordre royal. Le gouvernement intervint activement dans les élections. C'est-à-dire qu'il y eut une « direction » gouvernementale, par opposition à « l'influence légitime », comme on appelait celles des notables dans les années 1930 ».

Partant de ce fait, Varela Ortega souligne que « le caciquisme ne fut pas l'invention de Cánovassouvent décrit comme l’« architecte » du système politique de la Restauration. Sous la Restauration, il fut distribué avec plus d'ordre et d'accord, d'où la différence. Mais à partir des années 50 et surtout au cours des années 60 et 70, le gouvernement intervenait également dans les élections, occupant la place d'un électorat absent. De même, les organisations du parti utilisaient l'administration à des fins partisanes comme elles le feront sous la Restauration ».

Certains auteurs relèvent ainsi que le régime politique du règne d'Isabelle II était « oligarchique par loi ―ce qui est la manière la plus définitive et la plus extrême de l'être―, comme en témoigne le fait que tout au long de cette période, le suffrage censitaire était en vigueur de sorte que seuls les grands propriétaires, et parfois les moyens, avaient la capacité d'être électeurs et éligibles. Et caciquiste dans la pratique, puisque la quasi-totalité des vingt-deux élections tenues furent remportées par le parti qui les a convoquées ».; « les relations politiques clientélistes étaient déjà solidement établies depuis le milieu du » dans l'Espagne isabelline et le sexennat démocratique ne les élimina pas, période au cours de laquelle aucun gouvernement ne fut non plus battu dans les urnes. « Lorsque le système politique de la Restauration fut établi, le développement du clientélisme en Espagne avait déjà une longue histoire ».

Caciquisme et Restauration thumb|« Carte du caciquisme en Espagne », par Moya (1897). Les principaux députés enracinés dans chaque province, ceux dont le siège ne faisait pas l’objet de négociations dans l’encasillado et qui furent les grands caciques du régime politique de la Restauration«Explication de la carte : Alava : Urquijo, Albacete : Ochando, Alicante : Capdepón, Almería : Navarro Rodrigo, Ávila : Silvela. Badajoz : Gálvez Holguín (Leopoldo Gálvez Hoguín en Congreso). Baléares : Maura. Barcelone : Comillas. Burgos : Liniers. Cáceres : Camisón (Laureano García Camisón en Congreso). Cadix : Auñón. Canaries : León y Castillo. Castellón: Tetuán. Ciudad Real : Nieto. Cordoue : Vega Armijo. La Corogne : Linares Rivas. Cuenca : Romero Girón. Gérone : Llorens. Grenade : Aguilera. Guadalajara : Romanones. Guipuscoa : Sánchez Toca. Huelva : Monleón. Huesca : Castelar. Jaén : Almenas. León : Gullón. Lérida : Duque de Denia. Logroño: Salvador (Amós Salvador sur le Diccionario Biográfico Español (DBE), Miguel Salvador sur le DBE). Lugo : Quiroga Ballesteros. Madrid: La bola de Gobernación. Malaga : Romero Robledo. Murcie : García Alix. Navarre : Mella. Ourense : Bugallal. Oviedo: Pidal. Palencia : Barrio y Mier. Pontevedra : Elduayen. Salamanque : Tamames. Santander : Eguillor. Ségovie : Oñate. Séville : Ramos Calderón. Soria : Vizconde de los Asilos. Tarragone : Bosch y Fustegueras. Teruel : Castel. Tolède : Cordovés. Valencia: Jimeno. Valladolid : Gamazo. Biscaye : Martínez Rivas (José María Martínez de las Rivas sur Auñamendi). Zamora : Requejo. Saragosse : Castellano.».

Bien que le terme de « caciquisme » fût utilisé très tôt pour désigner le régime politique de la Restauration ―aux élections générales de 1891, remportées comme toujours par le gouvernement qui les convoquait, on parla déjà du « fléau dégoûtant du caciquisme »―, c'est après le dénommé « désastre de 98 » que son usage se généralisa. La même année, le libéral Santiago Alba imputait déjà le désastre à l'« insupportable caciquisme ».

C’est surtout dans les zones rurales que le caciquisme eut un protagonisme important ; il le maintint jusqu’aux tout derniers temps du régime. Si le système caciquiste était dénoncé par les partisans de la réforme du système et était largement réprouvé dans l'opinion publique et les grandes villes, ces critiques eurent peu de poids dans la plus grande partie du pays et furent . En définitive, le caciquisme est possible grâce à l’indifférence que ses pratiques suscitent chez le plus grand nombre et l’absence de mobilisation effective d’une grande partie de l’électorat.