Marcion dit du Pont ou de Sinope (né à Sinope vers 85, mort vers 160Certains auteurs donnent 95-161 (par exemple ).) est une personnalité du christianisme ancien de la fin du . Armateur fortuné, il se rend vers 140 à Rome où il se distingue par ses prodigalités au sein de la communauté chrétienne locale alors dirigée, selon la tradition, par l'épiscope Pie.

Se fondant uniquement sur l’Écriture, il développe sa doctrine qui rompt avec la tradition juive : du contraste absolu qu'il décèle entre la Loi juive et l'Évangile, il conclut à l'existence de deux principes divins — Dieu de colère de la Bible hébraïque et Dieu d'amour de l'Évangile — dont celui des textes chrétiens est le Dieu suprême. Celui-ci est le père de Jésus-Christ qui est venu pour abroger la Bible hébraïque et le culte de son démiurge. Pour Marcion, Jésus n'est pas le messie attendu par les juifs, ni né de la Vierge Marie : il est apparu à la quinzième année du règne de Tibère sans avoir connu ni naissance ni croissance et sauve l'homme en le rachetant par sa mort.

En outre, Marcion est vraisemblablement le premier à donner au mot (euangélion, « bonne nouvelle ») un sens littéraire et à élaborer un « canon » de l’Écriture dont il écarte la Torah et tout ce qui, dans la littérature néotestamentaire, porte la marque du judaïsme, proposant un texte résumé à l'Évangile selon Luc et dix des treize épîtres attribuées à Paul.

En rupture avec la communauté chrétienne de Rome, il fonde sa propre Église à l'organisation solide et concurrente, ce qui lui vaut d'être considéré par la suite comme l'un des premiers hérésiarques par les auteurs de la « Grande Église ». Le marcionisme se développe essentiellement en Orient, en Mésopotamie et en Perse mais aussi en Occident et non sans connaître des dissidences. Persécutées au cours du , les communautés marcionites disparaissent définitivement au cours du .

Historiographie antique Les textes de Marcion sont perdus et les éléments le concernant sont connus exclusivement par les écrits de ses adversaires. : Justin de Naplouse dans sa Grande ApologieJustin de Naplouse, I Apologie, 26,5 ; 58, 1-2. et de manière indirecte dans Syntagma contre les hérésies — œuvre aujourd'hui perdue —, à travers les citations qu'en font Irénée de LyonIrénée de Lyon, Contre les hérésies, IV, 6, 2. puis Eusèbe de CésaréeEusèbe de Césarée, Histoire de l'Église, IV, 11, 8.. Irénée consacre encore à Marcion une notice particulièreIrénée de Lyon, Contre les hérésies, I, 27, 2-4. et s'y réfère dans de multiples allusions polémiquesNotamment Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 12, 12 ou IV, 33, 2.. De nombreuses réfutations antiques sont par ailleurs perdues.

La source essentielle sur Marcion reste Tertullien. On a conservé une édition de son Contre Marcion, datée d'environ 210, où il combat la théologie de Marcion et discute du canon d'Écritures marcionite ou encore de nombreux textes des Antithèses : ces polémiques ont permis leur reconstitution, parcellaire et fragile, grâce notamment aux travaux d'Adolf von Harnack.

Il existe également d'autres mentions de Marcion et de sa théologie dans les Stromates de Clément d'Alexandrie, dans l’Elenchos du pseudo Hippolyte de RomeHippolyte de Rome, Elenchos, VII, 29-31. ou encore dans le Panarion d'Épiphane de SalamineÉpiphane de Salamine, Panarion, chapitre 42. qui cite des passages du texte biblique marcionite. Plus tard, plusieurs auteurs s'attachent à critiquer les développements ultérieurs du marcionisme : Adamantius dans son Dialogue sur la foi correcte, Éphrem le Syrien dans la Réfutation en prose de Bardesane, Mani et Marcion et enfin Eznik de Kolb dans Sur Dieu.

Biographie Les données biographiques concernant Marcion sont lacunaires et peu sûres. Il s'agit souvent d'inventions posthumes de ses détracteurs dans un processus où et y apportent diverses réponses..

Origines orientales

Marcion serait né vers 85 à Sinope., port de la mer Noire, et serait d’origine païenne. Suivant la tradition, lorsque Marcion atteint l’âge adulte, son père — un riche armateur — devient « évêque » de la communauté chrétienne de Sinope, ce qui est douteux selon , puisque l'épiscopat n'est pas encore établi dans les communautés chrétiennes à cette époque., mais plausible .. Selon Hippolyte, son père l'aurait chassé pour avoir tenté de séduire une vierge, dans une métaphore de l'hérétique qui tente de corrompre l'Église vierge. Il part alors pour Smyrne.

Tertullien fait du jeune Marcion un disciple d'Épicure ou encore un stoïcien.

D'autres indications légendaires mettent Marcion en relation avec Papias, l'apôtre Jean ou encore Polycarpe qui l'aurait déjà affronté comme le « premier-né de Satan ». Ce n'est qu'à partir de son arrivée à Rome que Marcion sort quelque peu de la légende.

Séjour à Rome Armateur fortuné, Marcion se rend à Rome vers l’an 140, où il intègre la communauté chrétienne, alors dirigée selon la tradition par l'épiscope Pie. Marcion y a pour maître un certain Cerdon, un personnage dont on ne sait presque rien et sur lequel il semble que les hérésiologues aient projeté la doctrine de Marcion..

Celui-ci semble rapidement populaire dans la communauté de Rome. Il y propose un livre qui est en quelque sorte le précurseur du Nouveau Testament, une appellation qui à l'époque n'existe pas — et dont Marcion est peut-être l'auteur. —, pas plus que la collection connue sous ce nom.. En plus d'une introduction de sa main, ce livre est composé de deux parties : un apostolicon, qui comprend un certain nombre de lettres de Paul de Tarse, et un evangelion, correspondant à ce que l'on connaît désormais comme l’Évangile selon Luc, amputé des premiers chapitres. jusque 4, 32..

En outre, Marcion se distingue par ses prodigalités en offrant à l'église de Rome l'énorme somme de sesterces.

La communauté de Rome est en proie à de nombreuses dissensions théologiques et, en 142, suivant la Tradition, Cerdon et Valentin sont exclus de la communauté romaine par l'épiscope Hygin.

Rupture Marcion défend au sein de la communauté romaine l'inconciliabilité radicale qu'il voit entre la révélation de Jésus et celle du judaïsme ainsi qu'il semble l'avoir développée dans ses Antithèses qui devaient également contenir des exégèses des textes qu'il retenait pour son canon. Il défend ce point de vue devant un collège de presbytres dirigé alors par l'épiscope Pie. Selon TertullienTertullien, Contre Marcion, 1, 19., les marcionites datent précisément cet événement : après l', la quinzième année du règne de Tibère, soit en 144 de notre ère..

Marcion entre alors en rupture. avec une partie de la communauté romaine, dont il est exclu ou qu'il quitte de lui-même — le point est débattu..

Il ne quitte peut-être pas Rome pour autant puisque, selon certaines traditions, il y aurait été encore établi comme maître, enseignant ses propres doctrines pendant l’épiscopat d’Anicet (vers 155-166)Suivant par exemple Irénée de Lyon, cf. ..

Fondation de l'Église marcionite Après son excommunication de la communauté romaine, qui semble lui avoir rendu ses sesterces, Marcion fonde rapidement, peut-être grâce à ces énormes moyens., sa propre Église qu'il présente comme une création du « Dieu Bon », suivant sa théologie.. Celle-ci est dotée d'une solide organisation tant sur le plan hiérarchique que liturgique, ce qui lui amène un grand succès : selon Justin de Naplouse, dix ans après son exclusion, elle s'est répandue dans tout l'empire.

Cette rupture et le succès de cette véritable « contre-Église » lui valent d'être considéré par la suite comme l'un des premiers hérésiarques par les auteurs de la « Grande Église » qui se répandent à son encontre en de nombreux écrits polémiques. À la fin du , Jérôme de Stridon le qualifie encore d'« esprit passionné et très instruit » (ardens ingenii et doctissimus)Jérôme de Stridon, Commentaires sur Osée, II, 10. : considéré comme une menace par la proto-orthodoxie naissante, Marcion n'en est pas moins l'un des penseurs et écrivains chrétiens les plus importants du christianisme des premiers siècles..

Il n’existe aucune preuve qu’il ait quitté — ou non — la ville de Rome où il meurt peut-être, entre 161 et 168 ; en tout état de cause, on n’entend plus parler de lui sous le règne de Marc Aurèle. Adolf von Harnack estimait pour sa part que Marcion, après avoir quitté le Pont, avait enseigné en Asie Mineure.

Quoi qu'il en soit, l'Église marcionite se développe tant en Orient, en Mésopotamie et en Perse — où elle précède le manichéisme — qu'en Occident où elle ne recule qu'à partir du milieu du à la suite de répressions. Elle connaît par ailleurs des dissidences. Au , des communautés marcionites sont encore attestées en Syrie..

Doctrine thumb|69, , contenant des fragments de l’Évangile selon Luc, peut-être dans sa version marcionite..

Marcion entend se fonder uniquement sur l’Écriture mais s'appuie essentiellement sur l’Évangile selon LucTertullien écrit dans son Contre Marcion (livre IV, V) : « Le fait est donc établi : ces Évangiles étaient entre les mains des Églises. […] En effet, s'il est vrai que les écrits apostoliques nous soient parvenus dans leur intégrité, et que l’Évangile de Luc, maintenant entre nos mains, soit si bien d'accord avec eux, qu'il subsiste avec eux dans les Églises, il faut en conclure que l’Évangile de Luc nous est arrivé intact, jusqu'au sacrilège de Marcion » . , sur dix épîtres de PaulIl ne retenait pas celles à Timothée (première et deuxième) et celle à Tite. En revanche, il mentionnait une Épître aux Laodicéens, aujourd'hui perdue. et rejette en bloc la Bible hébraïque comme écriture inspiréeDavid Nirenberg : Antijudaïsme : Un pilier de la pensée occidentale, chap. 3, 2023, Éd. Labor et Fides, .

La doctrine de Marcion rompt avec la tradition juive : du contraste absolu entre la loi juive et l'Évangile, il conclut à l'existence de deux principes divins. Marcion dénie ainsi la continuité entre la Bible hébraïque et le nouveau message ainsi qu'il distingue le Dieu créateur qui serait un Dieu de colère et, supérieur à ce dernier, le Dieu de bonté apparu dans l'Évangile qui serait un Dieu d'amour. Ce dernier est le Père de Jésus-Christ qui est venu pour abroger la Bible hébraïque et le culte de son démiurge.

Pour Marcion, Jésus n'est pas le messie attendu par les Juifs, ni né de la Vierge Marie. Il apparaît à la quinzième année du règne de Tibère sans n'avoir connu ni naissance ni croissance mais il sauve l'homme en le rachetant par sa mort.

Marcion est ainsi le premier à donner au mot (euangélion, « bonne nouvelle ») un sens littéraire. — estimant que lorsque Paul mentionne dans ses épîtres « l'Évangile », il se réfère à un ouvrage particulier — et à élaborer un « canon » de l’Écriture dont l'influence sur la formation du canon du Nouveau Testament tel qu'il est connu actuellement est débattue ; néanmoins, s'il n'en est pas la cause première, au moins a-t-il probablement accéléré le processus.. Par ailleurs, les rapports de Marcion ou l’apparentement de sa doctrine avec les gnostiques sont également l'objet de débats parmi les chercheurs.

Canon marcionite

Marcion est le premier auteur chrétien attesté à accorder une autorité théologique exclusive aux seuls textes chrétiens..

Il semble également avoir été le premier à avoir rassemblé une collection d’écrits d’origine apostolique, qui comportait trois parties : l’Evangelion, les Épîtres, et les Antithèses, ces dernières étant perdues. Tertullien, farouche contempteur du marcionisme, explique qu'elles comportaient deux parties : une partie historique et dogmatique, montrant comment, selon Marcion, le pur Évangile s’était altéré, et une partie exégétique. Selon Marcion, les textes originaux ont été contaminés par des ajouts, des réécritures ou des gloses qui les entachent.