thumb|Lettre V en langue des signes québécoise.

thumb|thumbtime=5|Preservation of the Sign Language (1913).

Les langues des signes sont les langues visuo-gestuelles (produites par les mouvements des mains, du visage et du corps dans son ensemble) qui ont émergé au contact des personnes sourdes et/ou muettes entre elles et dont l'évolution au cours du temps résulte de la pratique de leurs locuteurs. Elles assurent toutes les fonctions remplies par les langues vocales. Il existe au moins 140 langues des signes..

Histoire

Depuis le congrès de Milan de 1880, les méthodes orales ont été privilégiées dans l'éducation des enfants sourds, au détriment des langues visuelles.

Dans les années 1960, le linguiste William Stokoe analyse la structure de la langue des signes américaine (American Sign Language, ASL) et met en évidence qu'elle possède les mêmes caractéristiques linguistiques structurelles que les langues parlées : une phonologie, une grammaire utilisant une syntaxe. Cette découverte apporte alors une légitimité aux langues des signes, qu'elles n'avaient pas auparavant. Les langues des signes entrent alors dans l'éducation des enfants sourds de certains pays.

À partir du premier congrès de la fédération mondiale des sourds en 1951, le besoin de standardiser une langue des signes internationale émerge. En 1973, le développement d'un pidgin international par les représentants de divers pays à ces congrès aboutit à la publication d'un premier lexique de signes internationaux standardisés ; cette langue sera nommée Gestuno à partir de 1975, puis ce nom tombera en désuétude au profit de l'expression langue des signes internationale. Son usage reste à ce jour très limité en-dehors des réunions internationales de locuteurs de langues des signes.

En 1980, la Suède décide que l'éducation des sourds doit devenir bilingue, la langue des signes étant considérée comme la première langue des enfants sourds, et le suédois comme langue seconde. Par la suite, de plus en plus de pays suivent cet exemple.

Linguistique Les langues des signes sont des langues naturelles, qui, au même titre que les langues vocales, ont émergé et évolué spontanément au cours du temps par la pratique de leurs locuteurs, sans planification ni prescription consciente ou explicite. Il importe en ce sens de les distinguer du langage parlé complété (LPC) et du français en signes, modes de communication créés artificiellement par certains courants pédagogiques.

Des recherches linguistiques récentes menées sur deux langues des signes apparues récemment en Palestine confirment l'émergence autonome des langues des signes et, partant, leur dimension naturelle : la langue des signes palestinienne, résultant du contact de différentes langues des signes apportées par la migration qu'a connue le pays au cours du , et la langue des signes bédouine d'Al-Sayyid, apparue spontanément au sein d'une communauté autonome de bédouins comptant de nombreuses personnes sourdes et installée depuis 200 ans dans la région du Néguev. Ces recherches se sont ainsi penchées sur l'évolution de leur grammaire au cours des générations. Elles ont décrit l'apparition, en trois générations, d'une des caractéristiques centrales et propres à la grammaire de toutes les langues des signes : l'usage iconique de l'espace, notamment pour les verbes de déplacement et la plupart des verbes transitifs. Une telle évolution linguistique, à savoir l'apparition d'une caractéristique grammaticale absente des langues vocales environnantes, atteste l'autonomie de ces deux langues et, partant, de leur statut de langue naturelle à part entière.

Le caractère naturel des langues des signes est également attesté par des recherches historiques portant sur l'éducation des enfants sourds en Europe à partir de la fin du initiée par l’abbé de L’Épée à Paris. S'il est difficile, faute de traces et documentations écrites, de remonter aux origines des langues des signes au-delà de cette période, l'étude de la scolarisation des enfants sourds a apporté la preuve que c'est premièrement le regroupement des enfants en institutions séparées qui a contribué à l'émergence des langues signées et a assuré leur transmission d'une génération à l'autre. En effet, l'éducation des enfants sourds a été marquée par des courants radicalement opposés à la langue des signes et à son usage pédagogique, notamment à la suite du Congrès de Milan de 1880, voire plus tôt déjà. Or, même durant les périodes bannissant toute communication gestuelle, les langues des signes sont parvenues à se maintenir et à se diffuser parmi les enfants sourds. En regroupant les enfants sourds entre eux, les institutions à visée oraliste ont ainsi sans le vouloir contribué à la pratique des langues des signes en dehors de la classe et, partant, à leur transmission et diffusion.

Des recherches utilisant différentes méthodes de neuroimagerie ainsi qu'une méta-analyse récente ont montré que la langue des signes est traitée dans des réseaux cérébraux qui chevauchent le traitement du langage parléTrettenbrein, Patrick. C., Giorgio Papitto, Angela D. Friederici & Emiliano Zaccarella. (2021): Functional neuroanatomy of language without speech: An ALE meta-analysis of sign language. Human Brain Mapping, 42(3), 699–712. https://doi.org/10.1002/hbm.25254.

Phonétique et phonologie Contrairement aux langues orales, qui s'appuient sur des sons produits par les cordes vocales et modulés par des mouvements d’articulation, les langues des signes (LS) utilisent une combinaison d’éléments visuels tels que la configuration des mains, l'emplacement spatial, le mouvement, l'orientation et les expressions faciales pour structurer et transmettre les unités de sens.

Le linguiste William Stokoe fut un pionnier dans l'analyse linguistique des LS. Dans les années 1960, il a démontré que l’American Sign Language (ASL) possède des structures aussi rigoureuses et organisées que celles des langues parlées. Depuis, les recherches de linguistes comme Wendy Sandler, Diane Lillo-Martin ou encore Diane Brentari ont permis de mieux comprendre la phonétique et la phonologie des LS et de mettre en lumière leur complexité.

Paires minimales Un argument important en faveur d'unités distinctives minimales (phonèmes) en langue des signes repose sur l'existence de paires minimales, i.e. des paires de signes qui ne diffèrent que par un seul paramètre phonétique, illustrant ainsi l'importance de chaque composant dans la distinction des signes.

Par exemple, pour les paires de signes suivantes en langue des signes française (LSF), les signes A et B diffèrent minimalement par un seul trait distinctif (voir ci-dessous). Cette différence suffit à distinguer deux signes avec des significations différentes, démontrant l'importance de chaque paramètre dans la structure phonologique des LS. Ici, la paire minimale se différencie par la configuration de la main (en R pour repos, et en V pour vacances). Ici, la paire minimale est de nouveau différenciée par la configuration de la main. Ici, la différence se fait par lorientation des mains.

Caractéristiques phonologiques Distinctivité : Les combinaisons de paramètres doivent être suffisamment différentes pour éviter les ambiguïtés. Par exemple, un changement dans l’emplacement d’un signe peut modifier son sens. Phonèmes visuo-gestuels : Les langues des signes reposent sur des unités minimales distinctives, souvent comparées aux phonèmes dans les langues orales. Ces phonèmes peuvent inclure des différences dans le mouvement ou l'orientation. Assimilation et contraintes phonotactiques : Les LS présentent des phénomènes d’assimilation où des éléments d’un signe influencent un signe adjacent. Par exemple, l’orientation ou la configuration d’un signe peut changer pour faciliter la fluidité.

Considérons la phrase signée suivante en LSF : En isolation, le signe MAISON se réalise avec une main en forme de toit (configuration triangulaire avec les doigts tendus); le signe MANGER se réalise avec une main en bec, où les doigts sont rassemblés et touchent la bouche. Pour faciliter la transition entre ces deux signes, la configuration finale de MAISON peut être modifiée pour adopter une forme plus proche de la configuration initiale de MANGER; ainsi, au lieu de terminer MAISON avec une forme triangulaire, la main peut adopter une configuration en bec à la fin du mouvement, anticipant ainsi le signe suivant (MANGER).

Ce phénomène (assimilation progressive) se produit pour réduire l'effort articulatoire et améliorer la fluidité entre les signes. Les contraintes physiques influencent ici la phonologie en alignant les configurations ou l'orientation des signes adjacents.

Ce type de modification ne change pas le sens global de la phrase car le contexte linguistique et visuel permet de maintenir l'intelligibilité. Toutefois, l'assimilation phonologique peut varier selon les locuteurs, leur style ou leur rapidité de communication.

Les cinq paramètres La phonétique des langues des signes repose sur des unités visuelles minimales, ou "phonèmes visuels," organisées en cinq principaux paramètres. Ces paramètres, en interaction, permettent de distinguer les signes et de créer une grande variété d'expressions. Configuration de la main Emplacement ou lieu d’articulation Mouvement Orientation de la main Marqueurs non-manuels

Prenons pour exemple le mot BATEAU en LSF: Configuration de la main : deux mains plates Emplacement ou lieu d’articulation : devant le signeur, niveau de l’abdomen Mouvement : ondulé, vers l’avant Orientation de la main : les mains l’une vers l’autre, tranchants vers le sol

Configuration de la main La configuration de la main correspond à la forme que prennent les doigts et la main lors de la production d'un signe. La position des doigts, la présence ou l'absence de courbures, et l'ouverture ou la fermeture de la main jouent tous un rôle essentiel dans la distinction des signes. Exemples en LSF :

Emplacement (ou lieu d’articulation) Le lieu d'articulation se réfère à la position où le signe est produit par rapport au corps ou dans l’espace.

Mouvement Le mouvement inclut la direction (haut, bas, rotation, avant, arrière) et la qualité du mouvement (circulaire, en va-et-vient, linéaire). Ce paramètre crée des contrastes sémantiques en modifiant l'action d'un signe.

Orientation de la main L'orientation de la main détermine la direction vers laquelle la paume ou les doigts sont orientés pendant la production d’un signe. La variation de l'orientation permet une large gamme de nuances.

Marqueurs non-manuels Les marqueurs non-manuels incluent les expressions faciales, les mouvements de la tête, les mouvements des sourcils, des lèvres, ainsi que d'autres signes non-manuels. En LSF, mais aussi en ASL (American Sign Language, langue des signes américaine), les sourcils levés/froncés peuvent indiquer une question, tandis que les expressions faciales renforcent ou modulent l'intensité ou l'émotion d'un signe. Ce paramètre, absent des langues parlées, joue un rôle crucial dans l’expression grammaticale. Exemples en LSF : alt=schéma d'une personne signante. l'espace de signation équivaux à un rond autour du buste de la personne allant, pour l'axe horizontal,d'une longueur de bras vers l'avant, une longueur d'avant-bras sur les côtés jusqu’à l'arrière des épaules et pour l'axe vertical, du bassin jusqu’à une hauteur de main au dessus de la tête.|vignette|Figure 1: Schéma de l'espace de signation. (Laurent Verlaine, 2023) alt=l'espace du signeur est découpé en plusieurs parties permettant de signifier des termes indéfini, défini, inanimé, animé.|vignette|Figure 2 : Schéma de l'usage sémantique de l'espace en LS. (Laurent Verlaine, 2023)

Syntaxe