vignette|452x452px|Dessin satirique par illustrateur autrichien (1883)
Les monopoles du savoir se forment quand la classe dominante de la société maintien le pouvoir politique grâce à son contrôle des technologies de communication de cette société. Pour Harold Innis, professeur canadien d'économie politique connu pour ses ouvrages sur les médias et la théorie de la communication, le contrôle des moyens de communication et de la diffusion de l'information garantit le pouvoir. En ce sens, ceux qui détiennent le pouvoir ont intérêt à restreindre l'accès des masses à l'information.
Selon Innis, la connaissance ou les idées cruciales nécessaires à la création et à la stabilité et le pouvoir d'expansion d'un empire sont intrinsèquement liées à la force requise à maintenir ou favoriser ses monopoles du savoir.
Naissance du concept
Le concept des monopoles du savoir émane de l'inclusion de la culture et de la politique au concept de monopole économique. La monopolisation des ressources désigne la centralisation du capital et le contrôle d’une ressource par une seule entité. L'analyse d'une société doit inclure l'analyse de son historique communicationnel propre. Pour ce faire, Innis avance que les types de communication favorisés par une société nous informent sur les types de pouvoir qu'elle préconise. Son concept de biais spatial et biais temporel fait la distinction entre deux tendances : les médias à biais temporel, qui favorisent la pérennité dans leur préservation de l'information ; et les médias à biais spatial, qui favorisent la diffusion de l'information. Le biais temporel est présent dans les sociétés qui cherchent à perdurer dans le temps et à transmettre leurs savoirs à postérité, tandis que le biais spatial est présent dans les empires qui souhaitent prendre de l'expansion physique et supplanter les autres cultures. Pour Innis, le succès et la longévité d'un empire dépendent de l'adoption d'un équilibre dynamique entre le biais spatial et le biais temporel.
Histoire
Les traditions orales
La tradition orale fait référence à la transmission des histoires d’une culture de bouche à oreille à travers les générations. Dans plusieurs cultures et sociétés, il y a une personne ou un groupe des personnes qui ont comme mission de préserver et transmettre ces histoires orales, créant en effet un monopole de savoir en gardant ce pouvoir intellectuel et les souvenirs de la culture limité à un seul groupe ou une seule personne. Ce rôle est souvent institutionnalisé, en relation avec l’état. Par exemple, l’histoire royale d’un pays peut être gardé par des fonctionnaires de l’état, qui ont comme rôle de mémoriser et de transmettre les histoires lors d’occasions formelles. Aussitôt que les souvenirs collectifs d’un événement devient institutionnalisé, l’histoire s’ajoute au corpus des savoirs qui sont déjà tenus par l’institution et sont adaptés pour correspondre à l’image souhaitée de l’état.
Des groupes fermés des gardiens d’histoires et de conteurs remontent à l’Antiquité et au temps de Homère. En Grèce antique, des bardes illettrés, appelés aoidoi, interprétaient des chansons, appelés aoidai, dont les sujets comprenaient les histoires récentes et anciennes, ainsi que des histoires mythologiques. Les épopées de Homére, l’Illiade et l’Odyssée étaient en circulation comme traditions orales pour des siècles avant qu’elles soient mis sur papier, des produits d’un processus qui a duré des générations et qui a changé le contenu de l’histoire en passant de conteur à conteur. A cet effet, il existe une théorie que Homère ne soit pas une figure historique veritable, mais une légende qui personnifie la tradition orale des épopées grecques.
Les scaldes jouaient le rôle de conteur et gardiennes de l’histoire dans les anciennes sociétés scandinaves. Elles récitaient de la poésie, soit des histoires réelles, la mythologie ou le folklore, ou des louanges. Le talent de la scalde reposait sur sa capacité à ressentir le sentiment de la foule et de changemr son poème en conséquence. Ce pouvoir de changer l’histoire à volonté et être en même temps un des seuls groupes qui avaient accès à cette histoire les placent parfaitement dans le rôle de détenteur du monopole de savoir. En effet, le rôle de scalde était parfois un heritage familial passé de génération en générations dans certaines familles bien connectés à la royauté. Autrefois, le rôle était transmis par l’apprentissage. Il faut cependant mentionner que les sociétés scandinaves du IXe au XIIIe siècles n’étaient pas complètement sans écriture. L’écriture Norse existait, mais était seulement utilisé pour des inscriptions courtes dans des conditions rituelles et pas pour documenter l’histoire ou d’autres types de savoirs.
D’autres groupes qui créaient des monopoles de savoir dans des contextes oraux étaient les griots, des conteurs et chanteurs professionnels des états de l’Afrique de l’Ouest, les Ha’a Ngotā Motū’s, des conteurs spécialistes de l’histoire et des contes royals de clans du Tonga, et les baba elegun de la ville Yoruba de Ketu, qui avaient comme rôle d’interpréter l’histoire officielle de leur état.
L'écriture
Dans la majorité des cas, l'écriture permet l'accumulation du savoir et la comparaison des idées. Ce qu'Harold Innis identifie comme la montée des Empires est le développement d'une culture alphabétisée, dont le mode d'organisation sociale s'appuie sur la bureaucratie et la centralisation du pouvoir. Cette bureaucratie et l’existence d’une élite lettrée ne font pas partie des sociétés qui privilégient la tradition orale, par contre elles peuvent quand même contenir des monopoles de savoir.
Les premiers documents écrits se présentaient sous la forme de pictogrammes requérant des compétences élevées dérivées d’une formation exclusive. Cette formation donna à un groupe limité la capacité d’écrire et d’interpréter l'information ce qui favorisa invariablement les monopoles du savoir.
L'empire égyptien exerçait une puissance impériale en utilisant un monopole du savoir sur le mode de communication hiéroglyphique. Dans la théorie Innisienne, l'empire égyptien était biaisé en faveur de sa liaison avec le temporel vu que les moyens de communication sur de la pierre fournissent à l’information une durabilité maximale. Le bias égyptien possédait également une composante spatiale, puisqu’ils ont pu atteindre des zones de plus en plus éloignées, en érigeant des monuments dans des terres acquises par la guerre.
Cette capacité de communiquer plus loin dans l’espace et dans le temps que les modes de communication exclusivement oraux permettent des opportunités pour une cohésion sociale qui a son tour inspirait sa propre expansion impériale. L'alphabet phonétique, par exemple, remettait en cause la monopolie de la classe dirigeante des sociétés orales. L'introduction du papyrus était aussi un support de communication écrit plus portable et facile à produire émancipatoire par sa forme. Ces écrits ont aidé notamment les Israélites à conserver leur culture et leur religion et finalement à s'organiser pour s'enfuir de leur asservissement.
L'imprimerie La presse à imprimer est le développement le plus révolutionnaire de l’histoire des médias. La production mécanique des livres a permis une plus grande diffusion des savoirsMcDaniel, R. (2015). The Spread of Knowledge via Print. In Western Oregon University. (2015). Disrupting society from tablet to tablet. Monmouth, Oregon: Western Oregon University., le début de l’industrialisation, et la démocratisation de l’accès à l’information. Par son caractère reproductible et portable, le livre fut le premier moyen de communication de masse. De plus, l’imprimerie était capable de produire des livres, des brochures et des journaux plus rapidement et a une fraction du coût qu’avant, qui l’a rendu encore plus accessible à la population alphabétisée, qui, en conséquence, commençait à grandir. Ainsi, en favorisant une société plus littéraire et alphabétisée, la presse à imprimer a contribué à une citoyenneté plus active et engagée, ce qui à son tour aide à démanteler les monopoles de savoir. La production et la reproduction des nouvelles et l’établissement d’une presse indépendante a aussi été facilitée par cette technologie. La presse de Gutenberg a joué un grand rôle dans le développement des premières brochures de nouvelles qui donnaient à la population générale une mise à jour sur les affaires politiques, les évènements du jour et les affaires culturelles. De plus, cette révolution technologique a mis fin au monopole du savoir tenu par le clergé et la noblesse dans le derniers siècles en Europe et a alimenté les révolutions culturelles et intellectuelles qui étaient à venir, telles que la Renaissance et le Siècle de lumières.
Cependant, avec la disparition des vieux monopoles de savoir associés avec l’Église, l’imprimerie a permis a de nouveaux acteurs de prendre le pouvoir de la transmission de l’information. Des monopoles de langue se sont établis, où l’anglais et l’industrie d’imprimerie qui y était associée se sépara de plus en plus avec le reste de l’Europe, culminant à un élément culturel minime qui a influencé la Première Guerre mondiale.
De plus, l’industrie de l’imprimerie favorisa les livres avec un attrait généralisé qui aura le plus grand nombre d’acheteurs par-dessus les livres par des artistes et des écrivains qui cherchaient à s’améliorer. Selon Walter Benjamin, la presse à imprimer représente la dévaluation de l’art par sa duplicationBenjamin, W. (2008). The Work of art in the age of Mechanical Reproduction. London: Penguin Books..
Application politique L'acquisition constante et la remise en question des monopoles de connaissances et de contrôle est le lieu où la culture est enracinée. En revanche, l’ethnologue français, Jean-Pierre Warnier perçoit la culture et son dérivé, la culture matérielle, comme étant invariablement un instrument de domination.
Les monopoles du savoir d’Innis et la théorie de l’hégémonie culturelle de Antonio Gramsci adressent ensemble la question du contrôle social par l’emprise culturelle. Le concept d’hégémonie culturelle veut que la classe dirigeante dicte le cadre culturel d’une société et use de cette influence pour diriger la pensée des masses et les exploiter.. Innis s’était lui aussi intéressé aux modèles de centralisation du pouvoir dans son étude de la communication unidirectionnelle allant du centre vers les périphéries d’un empire.. Les deux théories laissent entendre l’idée d’un groupe marginalisé dont le statut est réduit par une incapacité à participer à la culture dominante.
Semblablement, Lévi-Strauss s’intéressait au rôle de l’expression écrite dans l’asservissement des cultures non-européennes.. Il argumente que l’intention première de l’écriture est l’oppression, que tout intérêt autre relié à l’écriture n’a pour but que de dissimuler l’intention principale.
Rôle des institutions académiques