Les Limitanei (litt : soldats des frontières) aussi appelés Ripenses ou Riparienses milites (litt : soldats sur les rives [du Rhin au Danube]) étaient des unités qui, après les réorganisations des empereurs Dioclétien et Constantin, composaient avec les comitatenses (litt : ceux qui accompagnent [l’empereur]), l’armée romaine de l’Antiquité tardive. Contrairement aux comitatenses, palatini et scholae, utilisés aux quatre coins de l’empire lors de conflits majeurs, les limitanei étaient stationnées le long des frontières qu’ils avaient pour mission de protéger.

Le rôle des limitanei semble s’être transformé considérablement entre le moment de leur création aux et et leur disparition aux et Treadgold 1995 Strobel (2011) .. Avec l’extension de l’empire sous les premiers empereurs, il devint bientôt nécessaire d’en protéger les frontières de plus en plus éloignées, menacées par les invasions germaniques ou perses qui se multiplièrent au début de l’Antiquité tardive. Les anciens camps que montaient tous les jours les légionnaires au cours de leurs campagnes, faits de palissades de bois et de remblais de terre, se transformèrent progressivement en camps fortifiés en pierre avec larges fossés défensifs et les tentes des légionnaires firent place à des baraques en dur et à divers édifices servant à l’administrationLa dimension des forts construits au , entre autres en Grande-Bretagne, démontre que la taille des légions de l’Antiquité tardive était très inférieure à celle du début du principat (de par légion chez les comitatenses on serait passé aux environs de ). Toutefois, nous n’avons pas d’indication sur la taille effective des unités de limitanei(Goldsworthy (2003) ). Soldats répartis entre fantassins, cavaliers et marinsTreadgold (1995) ., les légionnaires servant dans ces forts avaient comme principale fonction de protéger les frontières des invasions des tribus avoisinantes; d’autres tâches administratives s’y ajoutèrent progressivement rendant difficile leur retrait pour des campagnes militaires les envahisseurs potentiels profitant de leur absence. De plus en plus recrutés localement, ils reçurent non seulement la permission de se marier et de vivre avec leurs familles même pendant leur service militaire, mais encore se virent attribuer des terrains qu’ils pouvaient cultiver, si bien qu’ils furent longtemps considérés comme des « soldats-paysans ».

Cette image est toutefois maintenant remise en question, même si le rôle précis des limitanei demeure incertainSouthern & Dixon (1996) .. La recherche antérieure insistait surtout sur la différence entre la mobilité des forces qui participaient aux grandes campagnes militaires (palatini et comitatenses) et la sédentarité des armées de frontières. La recherche contemporaine, tout en reconnaissant la validité de cette distinction, démontre que les limitanei pouvaient être intégrés à l’occasion au sein des forces mobiles (les pseudocomitatenses) et que des forces mobiles pouvaient être rétrogradées au rang de limitanei; elle met donc l’accent sur la différence de qualité entre les forces d’élite (palatini), les troupes de choc (comitatenses) et les unités régulières (limitanei), les premières participant évidemment plus souvent aux grandes campagnes militaires que les dernières, ce qui explique également leur statut et leur solde supérieurs.

Création et développement

thumb|right|Carte de l’Empire romain après sa division en diocèses vers 400.

Depuis le principat et l’extension de l’empire sous Auguste, les principales troupes de défense des frontières étaient les alae (litt: "ailes" en référence au fait qu'elles étaient utilisées sur les côtés des armées) des forces auxiliaires de cavalerie ainsi que les cohortes d’infanterie auxquels s’ajoutèrent plus tard les numeri de tribus ethniques alliées. La mobilité essentielle à la défense militaire des frontières convenaient mieux à ces unités mobiles qu’aux légions qui avaient, elles, la tâche d’assurer la défense politique de celles-ci par la vertu de leur seule présenceAdkins (1994) ..

Arrivé au pouvoir grâce à l’armée, Septime Sévère (r. 193-211), accorda aux légionnaires de nombreux privilèges qui eurent des répercussions profondes sur l’organisation même de l’armée romaine. Entre autres, les soldats ayant la citoyenneté romaine et dont la solde fut augmentée reçurent la permission de vivre hors des camps avec leur famille, leur mariage étant reconnu en 197Adkins (1994) .Zosso (2009) . De plus, le nombre de légions situées aux frontières de l’empire fut augmenté : de six à onze en Orient, de sept à douze sur le Danube. Seules les légions stationnées sur le Rhin diminuèrent, passant de huit à quatre, les invasions germaniques étant moins dangereuses que celles des Parthes. Les unités étant de plus en plus composées de légionnaires recrutés sur place, les troupes frontalières devinrent, chose impossible aux siècles précédents, sédentaires. Sous Sévère Alexandre (r. 222-235), ces privilèges continueront à croître. Au moment de la conquête, la possession de terres confisquées par Rome pour la construction de colonies de peuplement et dont les légionnaires n’avaient jusque-là que la jouissance devint héréditaires. Ces terres doivent dès lors être cultivées, de nouveaux foyers construits et protégés, les légionnaires devinrent non seulement soldats, mais aussi agriculteurs. De plus, des camps et forteresses furent construits le long des frontières naturelles aux abords des territoires conquis, si bien que se constitua au cours des décennies une armée des frontières (limitaneus, pluriel limitanei).

Si le terme de limitanei n’apparait pour la première fois qu’en 363 dans le code de ThéodoseCodex Theodosianus, 12, 1, 56., leur existence était depuis un certain temps devenue réalité : les garde-frontières stationnés le long d’un fleuve ou d’une rivière sont souvent qualifiés dans les sources de Ripenses ou de Riparienses milites (litt. ceux qui observent les rives; de ripa = rivière, fleuve), ceux qui gardent les forts de « castellani » et ceux qui protègent les villages, « burgarii »Adkins (1994) ..

C’est aux réformes en profondeur de l’armée commencées par Dioclétien (r. 284-305) et terminées par Constantin (r. 306-337) que l’on doit la division définitive entre « armée mobile » et « armée de frontière ». Dioclétien consacra beaucoup d’efforts et d’argent au renforcement du limesÀ l’origine, le mot limes (pl : limites) désignait une route empruntée par les légions aux confins de l’empire et des territoires barbares. Ces routes suivaient généralement des accidents géographiques (fleuves en Europe comme le Danube et le Rhin, déserts en Afrique et en Égypte). Il désigna progressivement la série de tours de garde érigées à intervalle plus ou moins réguliers le long de ces routes et permettant de contrôler l’accès au territoire impérial. Sous Hadrien, on construisit de véritables murs le long de cette frontière en Rhétie, en Germanie supérieure en Numidie; le plus célèbre demeura celui de Bretagne. Finalement, avec la création d’une armée affectée spécifiquement à la garde des frontières (limitanei), il en viendra à désigner la frontière elle-même.. Dioclétien fragmentera les provinces existantes ou en créera de nouvelles, celles-ci passant de 47 à 85. Parallèlement, les légions virent leurs effectifs réduits, passant de et le mode de recrutement fut étendu aux soldats de la frontière qui eurent désormais l'obligation de faire entrer un fils dans l'armée, les populations rurales devant fournir des recrues à titre d’obligation fiscale. Par ailleurs, il sépara plus clairement les fonctions civiles et militaires, les limitanei se voyant en partie soustraits à l’autorité du gouverneur de la province (praeses provinciae) et mises sous celles de « duces » (sing. dux), militaires de carrièreAdkins (1994) ..

C’est toutefois Constantin qui créera par une loi de 325 un corps d’armée central, dont les légionnaires (comitatenses) auront des privilèges supérieurs aux ripenses, les légionnaires des régions périphériquesJones (1964) .. Selon un édit datant de 372, les recrues qui ne seront pas aptes à intégrer l’armée mobile ou armée de campagne seront affectés aux garde-frontièresCodex Theodosianus 7, 22,8.. On en viendra à ce que l’une des punitions pour un soldat de l’armée mobile pourra être la dégradation au rang de garde-frontièreSynesius, Epistel 78, rapporté par Jones (1964) ..

Selon Denis van Berchem, les gouverneurs des anciennes provinces conservèrent jusqu’à Constantin la responsabilité des ailes et des cohortes qui appartenaient traditionnellement aux troupes auxiliaires (auxiliae). Toutefois, toutes les nouvelles unités que ce soit de fantassins ou de cavalerie (equites) plus nombreuses mais aux effectifs réduits passèrent sous l’autorité du dux afin de décharger celui-ci de la supervision des éléments non mobiles de l’armée et de se consacrer davantage à la supervision et à l’entrainement des petits groupes utilisés en cas d’attaques surprisesvan Berchem (1955) . Luttwark (1976) ..

Par ailleurs, les auxiliae , unités formées à l’origine de guerriers recrutés dans les tribus alliées aux Romains sur le territoire où se tenait la campagne, et qui constituaient au la plus grande partie des troupes cantonnées sur les « limites », ne sont pratiquement plus mentionnées dans les sourcesLe Bohec (2017) .. Avec le début de l’Antiquité tardive, les soldats recrutés aux termes de traités de paix passés avec d’anciens ennemis, entrèrent directement dans l’armée, ce qui explique la présence d’un grand nombre de Germains dans l’armée y compris dans les rangs supérieurs, contribuant ainsi à ce que l’on a appelé la « barbarisation » de l’arméeAdkins (1994) .Le Bohec (2017) 533-534..

Dans l’Empire romain d’Occident, les unités de limitanei n’existent pratiquement plus dès la fin du , soit que l’État ne soit plus en mesure de les payer, soit qu’elles aient été intégrées dans les royaumes visigoths, burgondes et ostrogoths qui se sont constitués sur les anciens territoires de l’empireJones (1964) .. Dans l’Empire romain d’Orient, on les retrouve en Cyrénaïque (en partie sous le nom de kastresianoi), en PalestineNovelle C III 3, § 1; Malalas 426,3., et dans les provinces à l’ouest de l’Afrique du nord, jusque vers la fin du Codex Iustinianus 35, 14; Jones (1964) .. Après la destruction du royaume vandale, Justinien y installa de nouvelles unités en 534. Leur mission demeurait la même, soit qu’elles soient attachées à la garnison d’un fort ou à la protection d’une portion de limes, leurs unités ou numeri (forces précédemment irrégulières, maintenant intégrées dans l’armée avec leurs propres armes et leurs propres commandants) étant placées sous le commandement d’un dux, le commandant en chef portant le titre de magister militum per Africam. Leurs privilèges fiscaux étaient également maintenusCodex Iustinianus 11, 60, 3; voir aussi Hartmann (1889) .. Leur désignation ne changea guère : limitanei, castresiani, riparenses castricianiCodex Iustianianus 12, 35, 14. et castellani Codex Iustianianus 11, 60.. Procope affirme cependant quelques années plus tard que Justinien avait donné aux limitanei leur « caractère militaire » sur le front perse. À moins que les informations de Procope ne soient sujettes à caution sur ce point, il s’agit presque certainement de mesures de nature financière qui ne furent mises en application que dans quelques régions notamment parce que Justinien, après la « paix éternelle » de 532 croyait à tort avoir pacifié ce front de façon durable. Les dernières unités de limitanei devaient également disparaitre dans la foulée de la progression des conquérants arabes à partir de 630.

Organisation, fonctions et tactiques