Les divers toponymes de Lorraine sont souvent connus par des noms très différents selon la langue dans laquelle on s'exprime. Cet article permet de comprendre l'origine linguistique et historique de cette diversité et liste un certain nombre de correspondances.
Aspects linguistiques Le Déterminant-déterminé des Romano-Francs L'origine des toponymes est parfois sujette à controverses. C'est encore plus le cas en Lorraine où les occupations successives ou simultanées par des peuples différents et les changements de nationalité ont souvent plus qu'ailleurs influencé la toponymie.
Comme dans toutes les régions marquées par l'influence germanique, les adjectifs ou les appellatifs précédent le plus souvent le nom déterminé. Une grande partie de ces noms de lieux est formée avec le nom d'un seigneur ou propriétaire local. Il semble cependant que certains aspects topographiques, religieux ou historiques particuliers aient pu jouer un rôle plus important qu'il est difficile de déterminer dans les formations d'origine gallo-romaine notamment. Si les toponymes gaulois sont souvent mal éclaircis, faute d'une connaissance suffisante de cette langue, les toponymes romans jouent souvent le rôle de DecknamenXavier Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, éditions errance 2003. de ces toponymes celtiques plus anciens qui ont été rhabillés à la romane.
Les Francs rhénans et saliens, un certain temps aussi les Alamans en Lorraine orientale ont introduit des toponymes germaniques. Une pratique patronymique romano-franque s’est développée à partir de l’époque mérovingienne en fusionnant des habitudes romaines et germaniques.
La règle germanique de la composition des mots de droite à gauche, c'est-à-dire l'ordre déterminant-déterminé, régit largement la formation des toponymes lorrains, aussi bien en langue germanique qu’en dialecte roman. Car le patois lorrain place par exemple l’adjectif épithète avant le nom qu’il qualifie. Un « blanc rupt » est « un ruisseau blanc » (sous-entendu clair et transparent). Cela vaut surtout pour les oronymes et les toponymes des lieux-dits qui ont beaucoup recours au patois local. Gérardmer (Giraumouè) est le « Lac de Gerold », qui peut donc se traduire dans le même ordre en langue allemande : Geroldsee. L'usage de Geroltzsee est d'ailleurs attesté localement dès 1484Archives de Meurthe-et-Moselle, B 739, Paul Marichal, Dictionnaire topographique du département des Vosges, comprenant les noms de lieux anciens et modernes, Paris : Imprimerie nationale, 1941 () en ligne..
Cette donnée est fondamentale dans la toponymie romane et l'ordre déterminant-déterminémal analysé par Henriette Walter, dont les cartes sont inexactes. Par exemple, elle confond Villequier avec un nom en ville-, donc précédé du déterminé, alors qu'il s'agit d'un nom en -quier qui est le déterminé. est la règle en Normandie (sauf Avranchin), Picardie, Nord-Pas-de-Calais, Champagne-Ardenne, nord de la Franche-Comté et de l'Île-de-France, il n'est donc pas étonnant que l'on retrouve ce mode de composition en Lorraine romane. Dans l'ouest et le sud, l'ordre inverse déterminé-déterminant domine nettement. Ainsi oppose-t-on par exemple les , , , du nord, aux , , et plus au sud. Même si un Lorrain ne se sent pas tout à fait en terre connue en Flandre à cause des formes flamandes (-kerque, -em, -hem, -hout, -brouck, -berghe, -dorp) légèrement différentes des formes allemandes, et encore un peu plus en Normandie avec les appellatifs anglo-norrois (-crique-, -ham, -londe, brique- [?], hougue / hogue, Torp(s) / -tour(ps)), il peut ressentir sans difficulté une pratique commune (-kirch, -om, -heim, -holtz, -bruck, -berg, -troff / -droff).
En Lorraine germanophone, le mot dorf « village » est souvent passé à troff par durcissement de /d/ en /t/ et métathèse de /r/.
thumb|La terminaison -ange et -anges en France. Les toponymes en -ange (< germanique commun -ing) sont typiquement lorrains et correspondent à un recul relativement récent des parlers germaniques en Lorraine. Ailleurs cette forme est exceptionnelle si l'on excepte le Luxembourg et la partie luxembourgeoise de la Wallonie. En Flandre et en Artois, -inge, -in, -ain, ses correspondants, sont aussi l'expression d'un recul du flamand ou du moins d'une volonté de francisation des toponymes. En zone romane, où les parlers germaniques ont disparu très tôt, on trouve le suffixe sous les formes -ans en Franche-Comté ou en Bourgogne, dans le Sud-Ouest et un peu le Languedoc sous les formes -eins, -ens, -ein et parfois aussi -ans. Ce suffixe est beaucoup plus rare à l'ouest, où il revêt parfois la forme -an ou -anges. Son absence est remarquable en Picardie septentrionale, région où la toponymie romane est la plus « germanisée » de France par ailleurs.
Paradoxalement, on ne rencontre pas en Lorraine romane toute une série d'appellatifs communs au nord et au nord ouest, dont l'origine germanique est avérée. Ainsi ne trouve-t-on pas ces types fréquent fréquents : Husdinium de *husidinja (abri) dans Hodeng, Hodent, Houdan, Hesdin, etc. ; ou encore en hlar (friche) dans Mouflers, , Meulers, etc.; ala(c)h (temple) dans Neauphe, Neaufles, Neauphle ou Niafles et Boffles, Bouafles, etc. ; afisna / avisna (pâturage) dans les , Avernes, etc ; *Rosbaki (ruisseau au roseaux) a évolué en lorraine francique en Rohrbach, Rorbach, ailleurs au nord et au nord ouest, on trouve Robecq, Rebecques, Rebais ou Rebets, etc.
On rencontre des toponymes en -court en gros du Doubs à la Normandie, de l’Île-de-France à la Belgique wallonne. Aux toponymes en -court ont succédé chronologiquement les toponymes en -ville dont la Lorraine romane est le second « pourvoyeur » après la Normandie et avant la zone d'exception de la Beauce. On en trouve aussi un peu dans les Charentes et dans le sud-ouest autour de Toulouse.
La diglossie lorraine La Lorraine ducale indépendante comportait un bailliage d'Allemagne qui dépassait la frontière actuelle de la Moselle au nord. Les Lorrains romans désignaient tous ceux qui parlaient un dialecte germanique par le nom d' « Allemands » par opposition à leur langue romane. Donc un Allemand (ou Ollemand) pour un Lorrain roman peut aussi être un Lorrain du bailliage d’Allemagne ou un Alsacien, ou toute personne habitant au-delà. Inversement, les gens de langue allemande voisins nommaient souvent les romanophones des (ou Welches). C’est aussi le cas en Suisse.
Aussi, la toponymie lorraine ne se résume pas seulement à un chassé-croisé entre la forme allemande et la forme française, plus spécifique aux deux derniers siècles. Elle est plus ancienne. Elle témoigne aussi d'une sensibilité commune à tout l’est de la France où la paire « déterminant-déterminé » domine largement tout en respectant des habitudes et des règles qui font fi de la langue d’origine.
Dans la Lorraine de l’Ancien Régime, la cohabitation d’une forme romane et germanique pour un même lieu n’était pas rare. Ce n’est qu’avec l'intégration à la France sous Stanislas puis sous le régime jacobin et l’impérialisme prussien que la langue comme le toponyme prennent une valeur politique, patriotique, symbolique et identitaire. Auparavant, le duc de Lorraine reconnaissait l'existence officielle de l'allemand et du français sur ses terres au risque de devoir faire traduire dans un sens ou dans un autre les actes et chartes les plus importants. Dans les régions de passage entre l'aire germanique et le bassin roman, un même lieu-dit était nommé dans la langue du locuteur respectif. C'est le cas des Hautes Chaumes dans les Vosges dont le nom en patois vosgien diffère de la forme alsacienne initiale.
Le patois lorrain permet plus que le français standard une lecture croisée des toponymes de la région et permet d'établir une correspondance entre les deux familles de langues présentes sur le territoire lorrain. C'est ce qui fait l'une des caractéristiques de la Lorraine, sa vocation de région-tampon, ou d'Entre-Deux.
Aspects historiques Définition des termes Le sujet est très sensible. Il est lié à l'histoire récente. La définition des termes est donc importante. Comme on ne peut « germaniser » ce qui est déjà germanique, il faut comprendre le terme de "germanisation" pour les périodes de 1870-1918 et 1940-1945 comme une adaptation de la forme ou de la graphie à l'allemand standard ou littéraire tel qu'ont voulu le répandre les chefs d'état des derniers empires allemands. Les Anglo-saxons parlent d'ailleurs ici plutôt de prussification pour éviter la confusion. D'ailleurs, nombreux toponymes mosellans, caractéristiques du dialecte francique lorrain, existent également en Allemagne ou en Autriche. Pour un Francophone, Merlebach n'est objectivement pas moins germanique que Merlenbach.
Le phénomène n'est, en effet, pas spécifique à la Moselle, une grande partie de l'Allemagne, notamment du sud, a dû adopter bon gré mal gré les noms allemands standards pour leurs panneaux officiels, mais sur le terrain, les habitants ont continué à désigner leur village sous la forme locale. Personne ne s'attend aujourd'hui à un panneau d'agglomération Stuegert en lieu et place de Stuttgart. Aujourd'hui encore, un Alsacien et un Mosellan ont leur forme locale pour désigner leur agglomération. Cela vaut aussi pour les noms de village en patois lorrain et au-delà pour toutes les régions de France dans les langues, dialectes et patois locaux..
La différence est que la Moselle a subi l'arrivée de la prussification comme un déni de sa spécificité compte tenu de la brutalité de certaines mesures qui ont suivi l'annexion de fait après l'abandon des territoires par le parlement réuni à Bordeaux en . Cette annexion fut vécue difficilement dans toute la Moselle annexée en raison de la volonté de prussifier les mosellans en gommant les spécificités. Cela fut vécu comme une contrainte même dans les secteurs parlant le francique lorrain (germanique). Il faut aussi dire qu'une partie de la Moselle annexée a toujours été romane, essentiellement le Pays messin et le Saulnois (sauf anciennement la région de Dieuze). Ici, la germanisation du toponyme est un fait réel indiscutable (Fresnes - Eschen). On a forcé les habitants du lieu à changer de nom. C'est pourquoi, il faut toujours garder à l'esprit que le phénomène de "germanisation" ne recouvre la même chose suivant qu'on part d'un toponyme originellement roman ou historiquement germanique.
Le français et le Francique lorrain servent à faire la rupture idéologique et politique avec tout ce qui sonnera "prussien" ou "allemand standardisé" (Même chose en Alsace). Car les occupants les interdisaient ou les combattaient. Ainsi, un simple "N" à la fin d'un toponyme patois suffit à le "germaniser" alors qu'il est germanique : Thedinge devient Thedingen. Par ailleurs, le français francise en enlevant le "E" dialectal pour donner Théding. L'accent rajoute encore un peu de gallicité. De même qu'il inverse fréquemment les -er en -re. Les signes diacritiques comme les accents et les trémas ont effectivement joué un rôle dans la francisation ou la germanisation. (Buding - Büdingen) De même, l'accentuation des noms est centrale. Le francique lorrain et l'allemand accentuent au même endroit par parenté linguistique, c'est-à-dire place un accent tonique à l'initiale des mots, en général. En revanche, le nom français est inaccentué et se caractérise par une élévation du ton sur la finale du mot. À l'oreille, on entend donc la différence entre la forme germanique et française.
Vagues de francisation et germanisation successives Il y a par exemple au Sud du Pays de Nied, d'actuels toponymes en -court qui ont été anciennement des -troff / -torff : Arraincourt = Armestroff, Thicourt = Diederstroff, Thonville = OderstroffPaul Auguste Piémont - La toponymie (1969), Hernicourt (à Herny) = Hermerstorf.