La république des conseils de Bavière (), dite aussi république des conseils de Munich (), nom également traduit par République soviétique bavaroiseBranko M. Lazić, Lénine et la , Éditions de la Baconnière, 1951, . ou république soviétique de BavièrePierre Frank, Histoire de l'Internationale communiste, 1919-1943, , La Brèche, 1979, ., est un gouvernement d'inspiration socialiste et communiste proclamé en Bavière durant la révolution de 1918-1919 par des conseils ouvriers, gouvernement qui dure du au et s'effondre dans la violence et la confusion.

À la fin de la Première Guerre mondiale, la fin du régime impérial, le , entraîne la chute des autres dynasties allemandes : les Wittelsbach quittent le pouvoir en Bavière. Presque partout en Allemagne, des conseils ouvriers se forment. Les mois qui suivent la révolution bavaroise sont troublés : le gouvernement est dirigé par le socialiste indépendant Kurt Eisner, assassiné le , auquel succède le social-démocrate .

La « république des conseils » est proclamée en par des communistes bavarois. Les Conseils d'Augsbourg se prononcent, en présence d'Ernst Niekisch et des socialistes libertaires ou anarchistes Erich Mühsam et Gustav Landauer, en faveur d'une république des conseils de Bavière. Dans la nuit du au , cette revendication est reprise par le conseil central de Munich : une proclamation, signée par Ernst Niekisch, annonce l'avènement de la république des conseils de Bavière, la dissolution du Landtag et la déchéance du gouvernement Hoffmann.

Mais en quelques jours, le régime des conseils montre son impréparation à gouverner. Le , une troupe improvisée de volontaires formée par le gouvernement Hoffmann tente de reprendre Munich, mais est repoussée par l' bavaroise aidée des communistes. Le soir même, des communistes allemands, menés par les militants Eugen Leviné et Max Levien, décrètent de leur propre initiative la fin du gouvernement de Toller et prennent le pouvoir à Munich, inaugurant une seconde phase de la république des conseils de Bavière.

Le , la république des conseils de Bavière est définitivement écrasée. Les institutions du pays se stabilisent lors de l'adoption de la constitution de Weimar le , première constitution démocratique appliquée dans l’histoire allemande.

Contexte

vignette|Timbre de la république de Bavière à l'effigie de , comportant la surcharge Volksstaat Bayern – État populaire de Bavière – après la chute du roi. vignette|200px|Kurt Eisner en 1919.

À la fin de la Première Guerre mondiale, la famine et les pénuries en Allemagne entraînent un mécontentement général, tant chez les classes moyennes qu'au sein de la classe ouvrière. Une réforme du système politique, destinée à instaurer une démocratie parlementaire, est mise en œuvre, mais n'empêche pas une insurrection d'éclater. Les mutineries de Kiel, déclenchées le par les marins de la flotte de guerre impériale, dégénèrent en véritable soulèvement dans les premiers jours du mois de novembre. Les marins et ouvriers révoltés prennent le contrôle de plusieurs villes ; des conseils ouvriers apparaissent, certains s'arrogeant une autorité politique.

À Munich, le , lors d'une manifestation organisée en faveur de la paix par le Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD), le journaliste Kurt Eisner, membre du Parti social-démocrate indépendant d'Allemagne (USPD) et récemment libéré de la prison que lui avait valu son militantisme contre la guerre, monte sur l'estrade occupée par les orateurs et incite la foule à occuper les casernes des soldats et à prendre le contrôle de la ville. Accompagné d'un groupe de partisans, Eisner s'empare des bâtiments, sans rencontrer de résistance de la part de la troupe. Le roi et la maison de Wittelsbach prennent la fuite, le souverain bavarois devenant le premier monarque des États de l'Empire allemand à abandonner le pouvoir.

Le , un conseil d'ouvriers et de soldats confie le pouvoir à Eisner qui, avec l'accord des membres du conseil, proclame la . Eisner assure de son intention de ne pas prendre de mesures de type communiste, mais il est détesté par une partie de l'opinion, qui le considère comme un extrémiste ; juif, socialiste et militant pacifiste durant la guerre, il est la cible idéale pour les tenants de la thèse du coup de poignard dans le dos qui attribuent la défaite allemande à la gauche et aux Juifs. Son gouvernement se montre en outre incompétent pour assurer le ravitaillement, gérer la démobilisation des troupes et faire fonctionner le système de transports publics. Les paysans bavarois, conservateurs dans leur majorité, et choqués par les évènements de Munich, refusent de distribuer leurs produits ; les Alliés ont par ailleurs réquisitionné la plupart des locomotives du réseau de chemins de fer. Le désordre règne à Munich, et les ouvriers commencent à huer Eisner lors de ses apparitions publiques.

Le , des élections législatives ont lieu, qui se soldent par une défaite humiliante pour l'USPD et le gouvernement Eisner : le SPD obtient une très large majorité au Landtag de Bavière. Le , alors qu'il se rend au Landtag, Eisner est assassiné par un jeune aristocrate, le comte Anton Graf von Arco auf Valley, sympathisant du groupe antisémite de la société Thulé. Le meurtre s'avère avoir été totalement inutile : on retrouve dans la poche de Kurt Eisner le brouillon de sa lettre de démission. L'assassinat de Eisner entraîne aussitôt une émeute dans Munich et un communiste tire sur le principal adversaire politique d'Eisner, le SPD , le blessant grièvementJacques Droz (dir.), Histoire générale du socialisme, tome 3 : de 1918 à 1945, Presses universitaires de France, 1977, page 206. Le lendemain, une assemblée générale des Conseils munichois élit un , composé de représentants du SPD, de l'USPD, du KPD et des conseils paysans, et nomme à sa tête le social-démocrate de gauche Ernst Niekisch ; le Conseil central désigne un gouvernement, qui refuse cependant de servir. Début mars, après une période de vide politique, le Conseil central cède à nouveau l'autorité politique au LandtagNancy Cartwright, Otto Neurath: Philosophy Between Science and Politics, Cambridge University Press, 2008, page 45 qui, par crainte des violences, avait suspendu ses travaux. Le parlement nomme sans vote un nouveau gouvernement de coalition, dirigé par le SPD , qui échoue cependant à rétablir l'ordre. Dans la situation de confusion régnant à Munich, des armes et des munitions sont distribuées aux Conseils d'ouvriers et de soldats.

Début avril, la nouvelle de la proclamation de la république des conseils de Hongrie galvanise les éléments radicaux. Le , l'assemblée des Conseils d'Augsbourg se prononce, en présence d'Ernst Niekisch, pour une . Dans la nuit du 6 au , le Conseil central de Munich reprend cette revendication à son compte et une proclamation, signée par Niekisch, annonce la dissolution du Landtag, , et la déposition du gouvernement Hoffmann, remplacé par la .

Dans la foulée du Conseil central révolutionnaire de Munich, la république des conseils de Bavière est proclamée le 7 et le dans de nombreuses villes du Land. À l'exception de Nuremberg, toutes les grandes villes de Bavière au sud du Danube, de nombreuses villes et communautés plus petites comme Memmingen et Dießen rejoignent la Räterepublik. Cependant, dans la plupart des cas, la réaction se met en branle dès le . À l'instigation des représentants du SPD, de nombreux conseils rompent leurs liens avec Munich, certains conseils locaux, comme la Würzburger Räterepublik, ont été complètement éliminés par les militaires et les groupes d'extrême-droite, tandis que l'aile droite de l'Union paysanne autour de Georg Eisenberger a pu isoler le Conseil central des paysans de Munich et reprendre le contrôle des conseils paysans de la province. Dès le 12, la zone d'influence de la république des conseils se limite à l'axe Augsbourg-Munich-Rosenheim...

Histoire

La première phase de la république des conseils s'ouvre avec la proclamation d'un gouvernement dirigé par Ernst Toller, dramaturge et poète alors âgé de 25 ans, et composé de onze (Volksbeauftragte). Soutenu par les Conseils d'ouvriers et de soldats de Munich, mais non encore reconnu par le Parti communiste, Toller s'entoure d'autres intellectuels, comme les écrivains Erich Mühsam et Gustav Landauer, eux-mêmes militants anarchistes ; ou encore Ret Marut, le futur B. Traven, qui s'occupera de la presseF. M. Djanov, Rêve-olte dans la révolution, .. Le gouvernement de la république des conseils, composé en grande partie de lettrés du quartier de Schwabing, a une tonalité nettement plus anarchiste que socialiste, ce qui lui vaut d'être rapidement surnommé dans la ville . , réfugié à Bamberg, refuse entretemps de s'incliner.

En quelques jours, le gouvernement d'Ernst Toller devient, selon les termes de l'historien Heinrich August Winkler, . Nullement préparés à gouverner, sans liens avec les autres milieux socialistes d'Allemagne et d'Autriche et sans idées claires quant à l'avenir de la Bavière, les dirigeants de la république munichoise prennent une série de décisions incohérentes. Le gouvernement Toller annonce la rupture des relations diplomaques avec le Reich, et proclame pour triompher du capitalisme. Un télégramme est envoyé à Lénine pour l'informer de l'union du prolétariat de Haute Bavière. Les délinquants de droit commun sont libérés de prison, ce qui entraîne une montée en flèche de l'insécurité dans la ville. Le gouvernement s'arroge en parallèle l'autorité économique suprême, ce qui entraîne la fermeture immédiate de tous les petits commerces, surprenant les gouvernants eux-mêmes. Tandis que Toller annonce une réforme des arts, les affaires étrangères de la Bavière sont confiées au journaliste Franz Lipp (1855-1937) qui, mentalement instable, ridiculise le gouvernement par ses excentricités : le Wurtemberg et la Suisse ayant refusé de prêter soixante locomotives à la Bavière, Lipp annonce son intention de leur déclarer la guerre. Devant le comportement du délégué aux affaires étrangères, Toller et Mühsam finissent par le pousser à la démission, quelques jours après sa nominationMichael Seligmann, Aufstand der Räte. Die erste bayerische Räterepublik vom 7 April 1919, , Grafenau-Döffingen, Trotzdem-Verlag, coll. « Reihe libertäre Wissenschaft » (no 8), 1989 , .. Si le régime ne commet pas d'actes sanglants, l'annonce, le , de la création de dont les jugements seront exécutés sur-le-champ sans possibilité d'appel contribue à semer l'effroi au sein de la bourgeoisie bavaroise. Hoffmann dénonce la , qui ferait rage à MunichErnst Nolte, La Guerre civile européenne : National-socialisme et bolchevisme 1917-1945, Perrin, 2011, ..

Le , une troupe de soldats républicains, mise sur pied à la hâte, intervient à Munich avec l'accord du gouvernement Hoffmann pour tenter de renverser le gouvernement des conseils : l'assaut est repoussé par l' rouge formée par les communistes munichois. Les combats font douze morts. Le soir même, les membres munichois du KPD, qui avaient initialement refusé de reconnaître la république des conseils, prennent le pouvoir : Eugen Leviné et Max Levien, deux militants communistes d'origine juive russe, prennent la tête du nouveau gouvernement, dont Toller et Landauer reconnaissent l'autorité.

En prenant le pouvoir, Leviné et Levien agissent de leur propre chef, sans l'accord de la centrale berlinoise du KPD. Ils ne tardent cependant pas à recevoir l'aval de Lénine lui-même : le , le chef du gouvernement de la Russie bolchevique télégraphie à Leviné pour lui demander si les révolutionnaires munichois ont déjà nationalisé les banques et pris des otages dans les rangs de la bourgeoisie.