Charles Stewart Parnell, dit « le roi sans couronne d'Irlande », né à Avondale (comté de Wicklow) le et mort à Brighton le , est un homme politique irlandais, figure de proue du nationalisme.
Un parfait représentant du "landlordisme" protestant Charles Stewart Parnell est issu d'une famille de propriétaires terriens protestants du comté de Wicklow. Une de ses sœurs est Fanny Parnell, qui deviendra une poète et une pamphlétaire nationaliste. Son père, John Henry Parnell, est un riche propriétaire terrien d'Avondale House. Sa mère, Delia Stewart, une Américaine, est la fille d'un héros de la marine américaine, le commandant Charles Stewartlors de la guerre de 1812 le Congrès des États-Unis a octroyé à son grand-père la médaille d'or du courage. John Henry Parnell est aussi le cousin d'un des principaux aristocrates irlandais, Lord Powerscourt.
Le profil de Charles Stewart Parnell ne semble donc pas le destiner à la contestation de l'ordre anglais établi : il est grand propriétaire terrien, « parfait représentant du landlordisme », protestant anglican en tant que membre de l'Église établie d'Irlande (composée essentiellement d'unionistes), lié à l'aristocratie par ses cousins, les Powerscourt, et même, de manière lointaine, à la famille royale. Cependant, c'est en tant que leader du nationalisme irlandais qu'il bâtit sa réputation.
Le jeune Parnell étudie au Magdalene College de Cambridge et, en 1874, devient sheriff du comté de Wicklow.
Entrée au Parlement thumb|left|redresse|Portrait et citation de Parnell : « La propriété est faite pour l'homme, et non l'homme pour la propriété ». Parnell est élu pour la première fois au Parlement à 29 ans dans le comté de Meath, en avril 1875, à l'occasion d'une élection partielle. Parnell est ensuite élu, en 1880, député de la ville de Cork. Jean Lozes, lexique d'histoire et de civilisation irlandaises, Ellipses, 1999, p. 165. Il rejoint à cette occasion le parti indépendantiste irlandais, le Home Rule Party, dirigé par Isaac Butt. Même s'il étudie surtout en Angleterre, Parnell, à son entrée au Parlement, exprime ses sentiments anti-Anglais en adoptant à la Chambre des communes la tactique d'obstruction systématique conçue par un autre député irlandais, lié aux Fenians, Joseph Biggar. Cette tactique, qui permet à Parnell de démontrer son habileté à exploiter toutes les ressources de la procédure, revient à faire des discours extrêmement longs et ennuyeux sur n'importe quel sujet qui arrive à la Chambre, y compris ceux qui n'ont rien à voir avec l'Irlande ou l'Empire. Les députés irlandais sont les premiers à adopter cette stratégie au sein d'une assemblée, en s'appuyant sur le fait que le temps de parole des orateurs n'est pas limité et que le speaker ne peut les interrompre. Le scandale que cela provoque a les effets souhaités : la question irlandaise revient au centre des débats et les obstructionnistes deviennent très populaires en Irlande.
Le « roi sans couronne » d'Irlande Parnell se révèle un habile organisateur. À partir de 1880, il remplace Isaac Butt et William Shaw à la présidence de l'Irish Parliamentary Party, anciennement Home Rule PartyJean Lozes, op.cit., p. 165. Le fait qu'il soit protestant donne au mouvement une « façade d'œcuménisme »Sean Duffy (dir), Atlas historique de l'Irlande, éditions Autrement, 2002, p. 106, mais elle est trompeuse dans la mesure où « le nationalisme irlandais s'identifie de plus en plus à la communauté catholique majoritaire, une évolution que reflète le soutien croissant des protestants au maintien de l'Acte d'Union (1800)».
Sous sa présidence, l'Irish Parliamentary Party devient une formation politique particulièrement bien organisée : il instaure la sélection professionnelle des candidats, avec des délégués élus au sein du parti, qui s'est jusque-là distingué par son manque d'unité.
Parnell devient le leader incontesté du mouvement nationaliste irlandais durant les années 1880-1882 ; on l'appelle alors le « roi sans couronne » d'Irlande. Il reçoit des soutiens financiers considérables, en provenance des États-Unis. Parnell, en 1880, se rend ainsi aux États-Unis avec John Dillon et y collecte plus de livres.
Question agraire et agitation nationaliste thumb|redresse|Parnell s'adressant à un meeting politique en 1881. Malgré sa volonté nationaliste de fer, Parnell n'est en rien un démocrate et se caractérise par son conservatisme social, et notamment son fort attachement au droit de propriété privée. Comme le souligne François Bédarida, pour unir sous son égide les forces des plus modérés comme des plus extrémistes des nationalistes irlandais, « son habileté consiste, tout en soutenant une politique relativement modérée quant au fond, à ne pas hésiter à user d'un langage audacieux, voire violent ». Cela lui permet en outre de mieux contrôler les initiatives des plus radicaux des patriotes irlandais, notamment en termes de réforme agraire. En effet, s'il est convaincu que résoudre la question des terres doit être le premier pas vers une autonomie de l'Irlande, Parnell, fidèle aux intérêts de son milieu social d'origine, ne souhaite pas de remise à plat radicale de la propriété des terres en Irlande telle que l'envisagent certains. C'est pourquoi lorsque le , à Dublin, Michael Davitt, ancien Fenian issu du prolétariat et rêvant « d'une Irlande à la fois libre et égalitaire dans laquelle la propriété individuelle des terres serait abolie et le sol nationalisé », fonda l'Irish National Land League (qu'on peut traduire par Ligue nationale irlandaise de la terre ou Ligue pour un territoire national irlandais), Parnell veille à en saisir la présidence en s'appuyant sur son indéniable popularité.
Les principaux objectifs de la ligue se résument dans l'expression des « 3 F » : Fair rent, c'est-à-dire fixation équitable de la rente versée par les paysans irlandais au propriétaire de la terre qu'ils exploitent, y compris si nécessaire en faisant appel à l'arbitrage ; Fixity of tenure, soit l'assurance pour tout locataire qu'il ne pourrait être exclu de sa tenure s'il verse régulièrement le loyer ; et enfin Free sale, c'est-à-dire la possibilité pour un fermier de céder son bail s'il le souhaite au prix du marché. L'objectif à long terme est de permettre aux paysans d'accéder à la propriété des terres. En encourageant les paysans irlandais à défendre leurs droits et à en revendiquer de nouveaux, la Land League devient bientôt un mouvement très populaire.
Dans un contexte de crise agraire profonde, l'agitation autour de la question des terres grandit, déclenchant des vagues de violence. Les difficultés économiques du moment renforcent le caractère explosif de la situation politique de l'Irlande : « les tensions sociales se mêlèrent aux fermentations nationalistes, en exerçant naturellement un effet multiplicateur ». La montée des tensions se manifeste dans la radicalité de la stratégie utilisée par la Ligue agraire, reposant sur le boycottage, stratégie nommée ainsi en référence au traitement qui est réservé au capitaine Boycott, le régisseur d'un landlord du comté de Mayo. Parnell en explique le principe lors d'un discours à Ennis, le : « Quand un homme a pris une ferme d'un autre qui a été renvoyé, [...] vous devez l'éviter dans les rues du village, vous devez l'éviter dans les boutiques, vous devez l'éviter dans le parc et sur la place du marché, et même au lieu de culte, en le laissant seul, en le mettant en « quarantaine morale », en l'isolant du reste de son pays comme s'il était le lépreux de nos ancêtres, vous devez lui montrer votre dégoût pour le crime qu'il a commis. » Ce type de « quarantaine morale » à l'égard de ceux qui expulseraient un fermier locataire ou même accepteraient d'en reprendre la tenure prit rapidement, « dans un pays de communauté villageoise aussi fortement structurées que l'Irlande, [...] une redoutable signification ».
En , le premier ministre libéral William Ewart Gladstone propose au Parlement une nouvelle loi, le « », destinée à combattre la ligue. Malgré l'opposition de Parnell et des députés irlandais qui « le combattirent par une obstruction désespérée mais furent finalement expulsés de la Chambre des communes après une séance de 46 heures de discours ininterrompus », la loi est votée, ce qui permet l'arrestation des chefs de la Ligue agraire, Parnell et Davitt, mais également John Dillon, Tim Healy et William O'Brien. Gladstone trouve finalement un accord avec Parnell en , par le traité « Kilmainham », du nom de la prison où Parnell est retenu. Les prisonniers sont libérés, l'agitation s'interrompt et la politique de réforme des terres commencée avec le Land Act de 1881 peut se poursuivre. À la libération de Parnell, et afin de marquer une nouvelle ère de paix, Lord Frederick Cavendish est envoyé en Irlande en tant que secrétaire en chef. Mais, le jour de son arrivée, le , il est assassiné, ainsi que son sous-secrétaire Thomas Henry Burke, dans le Phoenix Park par des membres d'une société secrète, les Invincibles. Parnell condamne les meurtres et, malgré ce revers, l'attitude de Gladstone reste inchangée.
Le bloc irlandais unifié de Parnell parvient à dominer la scène politique britannique, dans le milieu des années 1880, faisant et défaisant les gouvernements libéraux et conservateurs, afin d'aboutir à la reconnaissance d'un gouvernement autonome de l'Irlande au sein du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande, le « Home Rule » (qu'on pourrait traduire par « autonomie »). À cette époque, le chef du parti libéral, William Ewart Gladstone engage son parti à soutenir la cause de l'« Irish Home Rule », en proposant la première loi dans ce sens en 1886, la « Home Rule Bill », qui rencontre une vive opposition de la part des Conservateurs, qui voient là une trahison envers l'empire, ainsi qu'envers les loyalistes et les protestants d'Irlande. Gladstone perd son poste lors des élections générales de 1886, devenant ainsi le premier, en Grande-Bretagne, à être battu sur la question de l'autonomie. Cela marque un tournant capital dans les relations entre la Grande-Bretagne et l'Irlande : pour la première fois, un parti politique important s'est battu pour accorder à terme un gouvernement autonome à l'Irlande.
Les faux Pigott En mars 1887, une série de lettres, publiées dans The Times sous le titre accusateur « Le parnellisme et le crime », accusent Parnell d'avoir été impliqué dans le meurtre de Lord Frederick Cavendish et de son sous-secrétaire. The Times publie des fac-similés de lettres signées de la main de Parnell, dont l'une semble excuser ou fermer les yeux sur les meurtres qu'il a à l'époque publiquement condamnés. Immédiatement, Parnell dénonce ses lettres comme des faux. Le gouvernement crée une commission spéciale pour examiner les charges à son encontre et à l'encontre de son parti. La commission siège pendant près de deux ans. En février 1889, l'un des témoins, Richard Pigott, avoue avoir contrefait les lettres ; il s'enfuit peu après à Madrid, où il se suicide. Parnell est totalement blanchi, et The Times lui verse une importante somme d'argent en dédommagement. Cette affaire est restée sous le nom de « Piggot Forgeries » (les faux Piggot), p. 227..
Dans les derniers mois de 1889, la popularité de Parnell atteint son apogée. Il reçoit ainsi une ovation debout à la Chambre des communes, est présenté à la foule à Édimbourg et est reçu à Hawarden par Gladstone.
Madame O'Shea thumb|left|230px|Statue de Parnell sur O'Connell Street à Dublin.