Bertrand de Jouvenel est un écrivain et journaliste français, né le à Paris, où il est mort le .
D'abord homme du centre-gauche, il se serait fait le défenseur d'un fascisme français dans les années 1930 et milite au Parti populaire français (PPF) jusqu'en 1938. Penseur libéral après la Seconde Guerre mondiale, il fut, avec Gaston Berger, l'un des pionniers et théoriciens de la prospective en France. Il fonda la revue Futuribles, consacrée à la réflexion sur les futurs possibles au 5 rue des Saints-Pères, et fut romancier à ses heures sous le nom de plume de Guillaume Champlitte. Juriste, politologue et économiste, il fut également un pionnier de l'écologie politique.
Biographie Édouard Bertrand de Jouvenel des Ursins est le fils d'Henry de Jouvenel (1876-1935), homme politique et journaliste français, rédacteur en chef du journal Le Matin, et de sa première femme, Sarah Boas, d'origine juive. Il était fier de sa naissance « parce qu’elle est le fruit d’une campagne pro-Dreyfus de mon père Henry de Jouvenel, campagne qui le fit remarquer par Alfred Boas, industriel, infirme d’une blessure de guerre en 1870. Suivit le mariage avec Sarah Boas, ma mère »..
Après des études scientifiques et juridiques, il devient correspondant diplomatique, puis correspondant pour divers journaux, avant d'entamer une carrière universitaire.
Parcours politique En 1925, il s'inscrit au Parti radical où il milite aux côtés des « Jeunes Turcs ». Son livre L'Économie dirigée, publié en 1928, défend les vertus du dirigisme contre le capitalisme libéral. Homme de gauche, pacifiste et partisan convaincu de la réconciliation franco-allemande, Jouvenel est avec Jean Luchaire à Notre temps à la fin des années 1920. Il est aussi rédacteur en chef de La Voix d'Émile RocheOlivier Dard, Bertrand de Jouvenel, Perrin, 2008, et collabore au quotidien La République, dirigé aussi par Roche ; il est chargé des questions économiques. Il quitte ce journal après le Gilles Le Béguec, Christine Manigand (dir.), Henry, Robert et Bertrand de Jouvenel. Crise et métamorphoses de l’État démocratique (1900-1935), PULIM, 172 p., 2004, .
Dans Vers les États-Unis d'Europe, écrit en 1930, Jouvenel prend parti pour la réconciliation franco-allemande.
Impressionné par l’émeute organisée par les ligues antiparlementaires, le 6 février 1934, et convaincu de l'inefficacité des partis politiques traditionnels, il quitte le Parti radical, préférant agir comme un « électron libre ». Il lance alors avec Pierre Andreu l'hebdomadaire La Lutte des jeunes, qui fustige la « corruption du régime », tout en multipliant ses collaborations à d'autres journaux, parmi lesquels l’hebdomadaire Gringoire pour lequel il couvre en 1935 le Congrès du Parti nazi qui adopte les Lois de Nuremberg. Il fréquente alors tous les milieux y compris royalistes et nationalistesLe siècle des intellectuels de Michel Winock, ed. Seuil, . et des intellectuels comme le socialiste Henri de Man ou les écrivains André Malraux et Pierre Drieu la Rochelle.
Il continue à militer pour le rapprochement franco-allemand et fait partie des fondateurs du Comité France-Allemagne en ; il siège ensuite à son conseil d'administration. C'est à cette occasion qu'il se lie d'amitié avec Otto Abetz, futur ambassadeur d'Allemagne à Paris sous l'Occupation. Il évoque d'ailleurs la naissance du comité et l'action d'Otto Abetz dans un article publié par Le Petit Journal et intitulé « Une politique de rapprochement franco-allemand est-elle possible ? »Le Petit Journal, 16 novembre 1935Gilbert Joseph, Fernand de Brinon, l'aristocrate de la collaboration, Paris, Albin Michel, 2002, . En , il réalise une interview d'Adolf Hitler, publiée dans le journal Paris-Midi (après que Paris-Soir l'a refusée), dans laquelle il insiste sur la volonté de paix du chancelier allemandParis-Midi, 28 février 1936. Cette interview lui sera reprochée après la guerre, et contribuera à sa marginalisation... Il en tire une conférence donnée en mars à Paris, sous le titre « Le vrai visage de Hitler »Paris-Midi, 15 mars 1936.
Il est parfois présenté comme un des fondateurs avec Georges Suarez du « Cercle du grand pavois », une association mondaine qui appuie le Comité France-AllemagnePascal Ory, Les Collaborateurs, 1940-1945, Paris, Éditions du Seuil, 1976. Ce cercle, ou plutôt ce club, est créé selon les sources en 1935L'Année Céline, vol. 1995, , 1936Annie Lacroix-Riz, Le Choix de la défaite, Les élites françaises dans les années 1930, Dunod poche, 2024 (L'auteure n'évoque pas B. de Jouvenel à propos de la fondation de ce cercle) : fondation le 8 mai et statuts déposés en juin. ou 1937Guy Rossi-Landi, La Drôle de guerre : la vie politique en France, 2 septembre 1939-10 mai 1940, Paris, Armand Colin, 1971, Cédric Meletta, Jean Luchaire. l'enfant perdu des années sombres (1901-1946), Paris, Perrin, 2013 : Présidé par le comte Jacques de Pourtalès, ce cercle mondain rassemble des .. Le « club du grand pavois » est installé à Paris au dernier étage du 52, avenue des Champs-ÉlyséesGilbert Joseph, Fernand de Brinon, l'aristocrate de la collaboration, op. cit. (L'auteur n'évoque ni B. de Jouvenel, ni Suarez dans sa description du club ).
Opposé à la politique du Front populaire et préoccupé par le rôle de la France dans le monde, il rejoint la même année le Parti populaire français (PPF) créé par l'ancien cadre du Parti communiste Jacques DoriotLaurent Kestel, « L’engagement de Bertrand de Jouvenel au PPF de 1936 à 1939, intellectuel de parti et entrepreneur politique », French Historical Studies, n.30, hiver 2007, .. Il devient alors rédacteur en chef du journal de ce mouvement, L'Émancipation nationale, dans lequel il fait l'éloge du fascisme. Visitant l’Allemagne en , il est impressionné par la puissance allemande et le mythe du surhomme repris par le national-socialisme : « on n’a rien vu de semblable depuis Mahomet » écrira-t-ilSimon Epstein, Un paradoxe français. Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, éd. Albin Michel, 2008, ..
Cependant, il rompt avec le PPF en 1938 quand Doriot approuve les accords de Munich qui laisse l'Allemagne s'emparer de la Tchécoslovaquie, à la naissance de laquelle il avait été mêlé à travers le rôle de sa mère Claire Boas, amie de Tomáš Masaryk et hôtesse avec son salon des dirigeants tchécoslovaques lorsqu'ils venaient à Paris après la Première Guerre mondiale. Il démissionne aussi du Comité France-Allemagne et le fait savoir à la presse« Au comité France-Allemagne », Journal des débats, 5 octobre 1938.
Pendant l'Occupation, Bertrand de Jouvenel travaille un temps pour le SR, le Service de renseignement de l'Armée de l'armistice, qui fournit des renseignements aux Britanniques. Il discute à diverses reprises avec André Malraux et Pierre Drieu la Rochelle sur l'option à prendre, puis menacé d'arrestation par la Gestapo, il s'exile en Suisse en et décide d'abandonner la politique pour se consacrer à l'économie, à la sociologie politique et aux questions d'environnement. À son retour en France, à la Libération, du fait de sa collaboration avec le SR, il échappe à l'épuration, mais se voit considéré, selon sa propre expression, comme un « pestiféré ».
En France, son essai Du Pouvoir est ignoré à sa sortie. Il n'a de relations presque qu’avec les milieux issus des « relèves années trente », représentés par le groupement La Fédération (et sa revue du même nom), et avec ceux des épurés : il publie des articles dans leur revue, les Écrits de ParisOlivier Dard, « Bertrand de Jouvenel : pouvoir, souveraineté, principat », academiesciencesmoralesetpolitiques.fr, 27 janvier 2020. Il collabore occasionnellement aussi au Courrier français.
En revanche, son essai obtient une reconnaissance certaine au Royaume-Uni et aux États-Unis où il est traduit et publié en 1949.
Son parcours jusqu'à la Seconde Guerre mondiale sera sévèrement critiqué par l'historien Zeev Sternhell qui pour illustrer sa thèse ambiguë et contestée d'un fascisme français né au sein des écrivains « anticonformistes » veut voir en Jouvenel l'un des intellectuels français les plus engagés en faveur du fascismeZeev Sternhell, Ni Droite ni Gauche, l'idéologie fasciste en France, Le Seuil, Paris, 1983.. Cette opinion conduit Jouvenel à poursuivre en justice Sternhell qui sera condamné pour diffamation. Le témoignage émouvant et fraternel le de Raymond Aron, qui devait mourir d'un arrêt cardiaque quelques heures plus tard, a été sans doute décisif. Sternhell maintient ses accusations par la suite.
Un économiste atypique Parmi ses trente-sept livres, Du pouvoir reste une référence. Jouvenel est d'ailleurs, avec Friedrich Hayek et Jacques Rueff, le fondateur du club d'intellectuels libéraux, la société du Mont-Pèlerin. Nombre de jeunes économistes ont senti poindre leur vocation en découvrant son analyse des États et en suivant ses cours.
Selon Ivo Rens dans Bertrand de Jouvenel (1903-1987), pionnier méconnu de l'écologie politiqueArticle publié dans l’ouvrage dirigé par Alain Clavien et Bertrand Muller, Le Goût de l'histoire, des idées et des hommes, Mélanges offerts au professeur Jean-Pierre Aguet, Vevey, Éditions de l'Aire, 1996 ; aussi in Ivo Rens, éd., Le Droit international face à l'éthique et à la politique de l'environnement, Genève, Éditions Georg, 1996. Lire en ligne., il a compris le premier que la gestion de l'environnement revêtait une importance politique. Enfin, il s'est fait le promoteur de la prospective.
Vie privée
Vers 1920, à dix-sept ans, Bertrand de Jouvenel vit une aventure amoureuse qui dure cinq ans avec la seconde épouse de son père, l'écrivaine Colette, qui s'inspirera de cette relation pour écrire l'un de ses romans : Le Blé en herbe.
Il a été marié deux ou trois fois :
avec l'écrivaine Marcelle Prat (1896-1971), de douze ans plus âgée que lui. Le mariage a lieu le . Les témoins sont, pour lui : Édouard Bénès, alors ministre des Affaires étrangères de la Tchécoslovaquie, et le diplomate Philippe Berthelot (proche de sa mère, il fit jouer à cette dernière un rôle d'hôtesse officieuse de la diplomatie française ; Benès fréquenta son salon parisienEric Roussel, Bertrand de Jouvenel, itinéraire (1928-1976), Plon, 1993, Olivier Dard, Bertrand de Jouvenel, Perrin, 2008, ) ; pour son épouse : René Renoult, ministre de la justice, et le romancier Maurice Leblanc, son oncle« Mariages », Le Figaro, 12 décembre 1925Olivier Dard, op. cit., . Le couple a un fils, Roland (1931-1946), mort à 14 ans de la fièvre typhoïde et qui aurait dicté après sa mort à sa mère, par le biais de l'écriture automatique, des textes philosophiques et scientifiques que celle-ci publiera. Malgré leur séparation, son épouse a longtemps refusé le divorce, alors que Bertrand de Jouvenel avait d'autres compagnes, Martha Gellhorn dans les années 1930, puis Hélène Duseigneur à partir des années 1940, ce qui lui causa des problèmes. À la fin des années 1940 et au début des années 1950, il déplore dans sa correspondance le refus de sa première épouse de mettre fin aux faux-semblants de leur mariageDaniel Knegt, Fascism, Liberalism and Europeanism in the Political Thought of Bertrand de Jouvenel and Alfred Fabre-Luce, Amsterdam University Press, 2027, .