Abu Hamid Muhammad ibn Muhammad Al-Ghazali al-Tusi al-Nisaburipersan : ابوحامد محمد غزالی abū ḥāmid Imām muḥammad-e ġazālīy, en arabe : أبو حامد محمد الغزّالي الطوسي النيسابوري) (أبو حامد الغزالي en arabe) (1058-1111), connu en Occident sous les noms latinisés d'Algazel ou Algazelus, est un philosophe, théologien, logicien, juriste et mystique musulman d'origine perseExtrait de : Mohamed Nabil Nofal, « Al-Ghazali (1058-1111) », Perspectives: revue trimestrielle d'éducation comparée (Paris, UNESCO : Bureau international d'éducation), vol. XXIII, , 1993, .. Il est une figure majeure de la pensée musulmane.

Al-Ghazali considère que la tradition spirituelle islamique était, en son temps, devenue moribonde et que les sciences spirituelles enseignées par la première génération de musulmans avaient été oubliées, ce qui l'a conduit à écrire son magnum opus intitulé Iḥyā' 'ulūm ad-dīn (La revivification des sciences de la religion).

Al-Ghazali a une formation philosophique très poussée. Il écrit un essai, intitulé Maqāṣid al-falāsifa (Les intentions des philosophes), tentant de résumer la pensée de philosophes musulmans déjà célèbres (Al-Kindi, Rhazès, Al-Fârâbî et plus particulièrement Avicenne).

Déçu dans sa recherche d'une vérité philosophique finale, il s'oriente vers un mysticisme profond et se montre extrêmement critique envers les philosophes, plus spécialement les métaphysiciens.

Sa critique vise particulièrement l'aristotélisme, dont Avicenne fut le plus éminent représentant. Tahāfut al-falāsifa (L'Incohérence des philosophes) constitue un jalon important dans l'histoire de la philosophie, faisant avancer la critique de la science aristotélicienne développée plus tard dans l'Europe du ..

Henry Corbin dit à son sujet : « Tout en se gardant de certaines hyperboles, on admettra volontiers que ce Khorassanien ait été une des plus fortes personnalités, une des têtes les mieux organisées qui aient paru en Islam ».

Contexte

Historique et politique L'existence d'Al-Ghazali s'inscrit dans le tumulte d'une époque charnière, marquée par la succession de trois califes abbassides siégeant à Bagdad, dont le jeune al-Mustazhir, qui accéda au pouvoir en 487/1094 à la suite du trépas de son père al-Muqtadi. Nonobstant la centralité du califat, l'empire ployait sous les affres d'une gouvernance fragmentée, la véritable hégémonie politique ayant inexorablement chu entre les mains de la dynastie seldjoukide naissante.

L'avènement de cet ordre turc s'accompagna initialement, sous le joug de Toghrul-Beg, d'une âpre persécution à l'encontre des oulémas acharites dans la province du Khorassan, contraignant des figures tutélaires telles qu'al-Juwaynî à s'exiler vers le Hedjaz vers 445/1053. Le trépas du sultan en 455/1063 sonna fort heureusement le glas de ces exactions. Sous l'égide de son successeur Alp Arslan, puis de Malik Shah, l'omnipotent grand vizir Nizâm al-Mulk instaura une doctrine politique radicalement dissemblable. Ce dignitaire perspicace s'érigea en mécène de l'acharisme, conviant al-Juwaynî à réintégrer Nichapur pour l'introniser à la tête de la prestigieuse madrasa Nizamiyya, érigée à son instigation. Reconnaissant l'érudition incommensurable du jeune Al-Ghazali, Nizâm al-Mulk le nomma en 1091 à la chaire de la Nizamiyya de Bagdad, le propulsant au faîte de la reconnaissance académique.

Cette ère d'effervescence intellectuelle fut brutalement endeuillée par une conjoncture funeste : l'assassinat de Nizâm al-Mulk en 485/1092, promptement suivi par la disparition de Malik Shah. L'empire seldjoukide sombra alors dans des querelles intestines de succession, opposant notamment les partisans des jeunes fils Berk-Yaruq et Mahmûd, dont les mères respectives rivalisaient d'influence. Berk-Yaruq finit par s'imposer en tant que sultan de l'empire en 487/1094.

Parallèlement à cette déliquescence politique, l'autorité de Bagdad subissait les assauts pernicieux d'une puissance antagoniste : le contre-califat fatimide du Caire, qui s'appuyait sur l'idéologie chiite ismaélienne. Loin de se cantonner à une rivalité purement dogmatique, cette faction dissidente dépêchait des émissaires pour essaimer une propagande ésotérique farouche afin d'ébranler la légitimité religieuse et temporelle sunnite. Ces redoutables adversaires, partisans d'une exégèse occulte et ésotérique (bâtin) du Coran, furent désignés par Al-Ghazali sous le vocable de Bâtinites. En réponse aux menaces pressantes que faisaient peser ces Ismaéliens — dont la faction irano-irakienne s'était affranchie du Caire pour élaborer une « nouvelle propagande » redoutable — le calife al-Mustazhir commandita personnellement à Al-Ghazali un traité polémique, al-Mustazhiri, voué à anéantir de façon péremptoire leurs doctrines.

Religieux et intellectuel L'élaboration du dogme sunnite orthodoxe constitue une dynamique intellectuelle majeure de cette période. La théologie (kalâm) acharite classique, structurée notamment par l'imam al-Juwaynî se développe initialement en réponse à l'école mutazilite. À la fin du XIe siècle, le mutazilisme perd de son influence politique, principalement en raison des politiques pro-sunnites menées par la dynastie seldjoukide. Le dogme acharite se distingue en soutenant l'éternité de la parole divine (le Coran incréé) et la réalité des attributs de Dieu (tels que la connaissance, la puissance et la volonté). L'acharisme affirme que ces attributs subsistent éternellement et sont distincts de l'essence divine, une position catégoriquement rejetée par les mutazilites et les philosophes pour préserver l'unité absolue de DieuTan, Johan (2009) AL-GHAZALI AND THOMAS AQUINAS ON THE DOCTRINE OF DIVINE SIMPLICITY/TAWHID. (Voir les notes 30 et 31 (pages 29-30) ainsi que la section sur les sept attributs essentiels d'al-Ghazâlî (page 45), concernant l'opposition entre la vision acharite des attributs divins et celle de la falsafa / du mutazilisme.). Dans la région de Nichapur, l'enseignement dispensé par al-Juwaynî à la madrasa Nizamiyya consolide les liens entre cette théologie acharite et l'école de jurisprudence chaféite.

Parallèlement, le soufisme s'étend en tant que voie mystique orientée vers l'ascèse, la purification du cœur et l'amour exclusif de DieuDe Vos, Idrîs (trad.). Le livre de l'amour (Imam Abû Hâmid Al-Ghazâlî). Albouraq, 2012. Voir la table des matières et les pages 19-30 pour la centralité de la notion d'amour du Seigneur comme finalité spirituelle.. Si les premiers lieux de rassemblement et couvents soufis apparaissent dès le Xe siècle, l'organisation de cette spiritualité en confréries institutionnalisées (tariqas) ne s'opérera véritablement qu'à partir du XIIe siècle, postérieurement au décès d'Al-Ghazali.

Les philosophes de tradition arabe (falâsifa), dont les figures de proue sont al-Fârâbî, Ibn Sînâ (Avicenne) et Miskawayh, conçoivent des systèmes métaphysiques visant à articuler la révélation islamique avec les sciences grecques, adoptant souvent une lecture néoplatonicienne de l'aristotélismeGriffel, Frank. « al-Ghazali », Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2007 (révisé en 2026). Voir l'introduction (paragraphe 1) sur la naturalisation de l'aristotélisme et de la logique avicennienne au sein de la théologie musulmane (kalâm) initiée par al-Ghazâlî face aux traditions de la falsafa.. Si les mutazilites avaient ponctuellement intégré certains concepts philosophiques à leur doctrine, les théologiens acharites maintiennent initialement une stricte distance avec la falsafa. Toutefois, al-Juwaynî étudie les thèses avicenniennes et y sensibilise son disciple Al-Ghazali. Ce dernier deviendra par la suite l'artisan principal de l'intégration de la logique formelle aristotélicienne et de certains éléments de l'épistémologie d'Avicenne au sein même de la théologie islamique, tout en en réfutant plusieurs thèses métaphysiques.

Biographie

De Tous à Bagdad La question de la chronologie et de l'origine d'Abû Hâmid Muhammad Al-Ghazali a fait l'objet de révisions historiographiques notables. La tradition médiévale, en s'appuyant sur les écrits du biographe Ibn al-Jawzi, a longtemps fixé sa naissance en 450 de l'hégire, correspondant aux années 1058-1059 du calendrier grégorien. Des recherches contemporaines, menées à partir de la correspondance d'Al-Ghazali et d'éléments autobiographiques, suggèrent une naissance antérieure, vers 448 de l'hégire, soit 1055-1056(Griffel, Frank. Al-Ghazālī’s Philosophical Theology, Oxford University Press, 2009. p. 23-25). Il naît dans la province du Khorassan, au sein du district de Tous, une circonscription territoriale englobant les centres urbains de Tabaran et Nuqan ainsi qu'un réseau de villages environnants.

L'étymologie exacte de son nom, la nisba, divise les chercheurs. Des auteurs classiques, à l'instar de l'historien al-Subkî, soutiennent que la graphie « al-Ghazzâlî » (avec un double « z ») dérive de la profession de son père, identifié comme tisserand (ghazzâl). L'historiographie moderne remet en cause cette lecture, la qualifiant de déduction construite a posteriori sur une association d'idées. L'hypothèse toponymique est aujourd'hui privilégiée : la nisba « Al-Ghazali » ferait référence à un village spécifique du district, bien que la destruction de Tûs en 1389 complique l'identification matérielle d'une bourgade nommée Ghazalah. L'argument central réside dans les pratiques onomastiques locales, la désignation par le métier n'étant pas une convention courante dans la région de Tûs à cette époqueSa'ari, Che Zarrina. « A Chronology of Abu Hamid Al-Ghazali's life and writings », Jurnal Usuluddin, 1999. p. 17-18.

Al-Ghazali et son frère cadet, Ahmad, effectuent leur apprentissage initial à Tous. À la suite du décès prématuré de leur père, leur tutelle est temporairement assumée par un ami de la famille, un soufi. Le père avait consigné un modeste héritage pour subvenir à leurs besoins matériels. Lorsque ces fonds sont épuisés, le tuteur soufi leur indique de s'inscrire dans une madrasa, ce type d'institution offrant à ses étudiants l'hébergement et la prise en charge alimentaire. Cette contrainte économique détermine l'orientation institutionnelle d'Al-GhazaliGriffel, Frank. Al-Ghazālī’s Philosophical Theology, Oxford University Press, 2009. p. 23-25.. Vers 461/1069, il se rend à Nichapur pour intégrer la madrasa Nizamiyya de la ville. Il y suit les cours de l'imam al-Juwaynî, le représentant principal de la théologie acharite de ce siècle. Le cursus est structuré autour de la jurisprudence de rite chaféite, mais al-Juwaynî l'instruit également en théologie dialectique (kalâm), en logique formelle et lui expose les concepts de la philosophieGriffel, Frank. Al-Ghazālī’s Philosophical Theology, Oxford University Press, 2009. p. xi-xii..

Le décès de ses professeurs, al-Juwaynî et le maître soufi al-Faramidhi, survient en 478/1085. Al-Ghazali quitte alors Nichapur pour s'insérer dans le camp militaire et administratif (al-mu'askar) du grand-vizir seldjoukide Nizâm al-Mulk. Ce camp itinérant opère comme l'épicentre du pouvoir politique et du mécénat intellectuel. Al-Ghazali y demeure six années, participant aux controverses théologiques et établissant sa légitimité auprès de l'appareil d'ÉtatGriffel, Frank. Al-Ghazālī’s Philosophical Theology, Oxford University Press, 2009. p. xi-xii. En 484/1091, Nizâm al-Mulk le nomme à la chaire d'enseignement de la madrasa Nizamiyya de Bagdad, une fondation parrainée par le vizir lui-même.