Un schibboleth, de La graphie shibboleth, souvent rencontrée, étant celle de l’anglais ; on rencontre aussi quelquefois la graphie totalement francisée chibolet., prononcé en françaisLe Petit Robert 2013.Littré., est une phrase ou un mot qui ne peut être utilisé – ou prononcé – correctement que par les membres d'un groupe Gian Luigi Beccaria, Dizionario di linguistica.. Il révèle l'appartenance d'une personne à un groupe national, social, professionnel ou autre. Autrement dit, un schibboleth représente un signe de reconnaissance verbalVoir diverses utilisations dans le Trésor de la langue française..
Dans la Bible, le mot schibboleth signifie « épi », « branche » (Genèse 41:7« השבלים : Les épis. », Job 24:24, Zacharie 4:12) (à rapprocher de l'arabe senbala « épi »), ou encore « flot », « torrent » (Psaumes 69:2« ושבלת שטפתני : Et le flot m'a submergé. »).
Dans l'époque contemporaine, le mot peut être employé comme synonyme de jargon, de formule magique voire parfois de mantra.
Origine Le schibboleth apparaît dans le Livre des Juges 12:4-6. Dans cet épisode, les Guiléadites utilisent ce terme pour distinguer leurs ennemis éphraïmites parmi les fuyards. Les Éphraïmites se trompant sur la façon de prononcer la lettre shin, ils écorchaient là le dernier mot de leur vieLa lettre hébraïque ש (schin’ ou sin’) peut se lire sch ou s selon les cas et le mot schibboleth dépend de la prononciation dialectale..
Lorsque Jephté, chef des hommes de Galaad, eut défait les Éphraïmites et pris les gués du Jourdain, de nombreux fugitifs voulurent traverser le fleuve. Juges 12:5-6..
Histoire et légendes Au Moyen Âge
Plusieurs schibboleths interviennent d'une manière similaire au cours du Moyen Âge et de la Renaissance.
Une légende veut que la prononciation du mot sicilien ciciri (« pois chiche ») ait permis aux Siciliens de reconnaître leurs ennemis angevins et donc de les exécuter lors des Vêpres siciliennesJulien Théry, « Les Vêpres siciliennes », dans Les trente nuits qui ont fait l'histoire, Belin, 2014, p. 89-103, en ligne. . de 1282.
La prononciation de l'expression Schild en vriend (« bouclier et ami », mais plus probablement 's gildenvriend, « ami des corporations ») joua un rôle identique pendant les Matines brugeoises de 1302.
Au début du , le guerrier frison Pier Gerlofs Donia eut recours à un stratagème comparable pour distinguer ses alliés de ses ennemis. Selon la légende, afin de faire le tri entre les vrais Frisons et les Hollandais et Germains infiltrés dans ses rangs, Grutte Pier les force à répéter ce schibboleth : « Bûter, brea en griene tsiis: wa't dat net sizze kin, is gjin oprjochte Fries » (« beurre, pain et fromage vert : qui ne peut point dire cela n'est pas un vrai Frison Switching Languages: Translingual Writers Reflect on Their Craft par Steven G. Kellman, publié en 2003 chez University of Nebraska Press - Page 10. »
Première Guerre mondiale Durant la Première Guerre mondiale, les Alsaciens eurent leur schibboleth. Des prisonniers allemands tentaient de se faire passer pour des Alsaciens, afin de bénéficier du régime spécial qui leur était accordé. Comme il était relativement facile à un Badois ou à un Souabe de contrefaire le dialecte alsacien car ils sont originaires de deux régions allemandes limitrophes de l'Alsace, le chanoine Wetterlé eut l'idée originale de les démasquer en leur présentant un parapluie et en leur demandant : « Was esch das ? » (« Qu'est-ce que c'est ? »). Les Souabes répondaient « Regenschirm » (parapluie en allemand standard), les Badois « Schirm », et seuls les Alsaciens répondaient « Barabli »Germain Muller et l'origine du mot barabli - INA.fr(modification phonétique du mot parapluie où l'accent alsacien transforme les p en b).
C'est en souvenir de cet événement que l'artiste Germain Muller eut l'idée de baptiser son cabaret Le Barabli.
Pays-Bas, Première et Seconde guerres mondiales Durant les deux guerres mondiales, les Pays-Bas et la Belgique furent occupés par les troupes allemandes. Dans un tel contexte, des agents de renseignement allemands ont tenté de se faire passer pour natifs des Pays-Bas et, durant la Seconde Guerre mondiale, d'infiltrer les réseaux de résistance néerlandais.
Linguistiquement, les deux idiomes sont très proches, et la prononciation assez voisine, surtout pour les natifs des régions proches de la Hollande, comme les Frisons. Cependant la prononciation du mot Scheveningen (une ville côtière et station balnéaire néerlandaise) faisait en général « fourcher la langue » des germanophones et était utilisée comme test pour démasquer les espions..
Tremblement de terre de Kantō
Lors du tremblement de terre de Kantō, en 1923, au Japon, une rumeur se développa accusant les Coréens résidant au Japon de tirer parti de la catastrophe pour piller et rançonner, d'empoisonner les puits et d'allumer des incendies. Les nombreux feux présents un peu partout renforcèrent cette rumeur, et des milices populaires commencèrent alors à tuer les résidents coréens, en particulier dans les villes de Tokyo et Yokohama. Certains Coréens prononçant le son « g » ou « j » avec un accent, des barrages ont été mis en place dans les villes, où les mots « 15 円 » (jū-go-en), « 50 銭 » (go-jus-sen) et がぎぐげご (gagigugego) étaient utilisés comme schibboleths. Ceux qui ne prononçaient pas correctement ces mots étaient battus, voire tués, et de nombreux Chinois, Okinawais ou Japonais d'autres régions ont été identifiés à tort comme Coréens.
« Opération persil » à Haïti
Dans les années 1930, de nombreux travailleurs haïtiens étaient entrés en République dominicaine pour travailler dans les champs de canne à sucre.
Prétextant des craintes d'infiltrations et de tentatives de coup d'État par des Dominicains en exil et leurs alliés haïtiens, le président de la République dominicaine Rafael Trujillo décida d'éliminer physiquement dès le les membres de la communauté haïtienne travaillant dans les plantations dominicaines le long de la frontière avec Haïti.
Les Haïtiens et les Dominicains étant difficilement différenciables d'après leur seule apparence physique et leur habillement, les soldats de l'armée de Trujillo usèrent d'un stratagème de schibboleth en demandant aux Haïtiens de dire perejil (« persil » en français), un mot espagnol difficile à prononcer correctement pour un francophoneChronique du Dr Hugues Saint-Fort sur « la question de l'accent » - ToutHaïti.com« Perejil », le mot qui tue - Le Kiosque Médias. En effet, perejil contient en espagnol les sons [r] et [x] (ou jota), absents en créole haïtien comme en français. Comme tout locuteur confronté à un son étranger, les locuteurs du créole haïtien tendent à « [faire] passer les phonèmes étrangers dans le moule phonologique » de leur langue. Ainsi, « au lieu de /perexil/, comme on l’attendrait d’un « hispanophone natif », ils réalisent [pelehil] », dans lequel un /h/ remplace le [x] et un [l] remplace le /r/.
Une mauvaise prononciation identifiait immanquablement les Haïtiens et signait leur arrêt de mort. Ce carnage à la machette, connu sous le nom de « Massacre du persil », causa environ morts selon les sources, certaines évoquant même plus de morts.
La tomate de Sabra et Shatila
Guerre des Malouines Durant la guerre des Malouines les Britanniques ont utilisé le mot de passe « Hey Jimmy », nom que les Argentins prononçaient immanquablement « Yimmy »
Guerre de Yougoslavie Durant les Guerres de Yougoslavie, des soldats demandaient à des enfants d'un village qu'ils investissaient de faire un signe de croix ou de réciter un Ave Maria comme schibboleth pour identifier la communauté à laquelle on avait affaire (Serbes orthodoxes, Croates catholiques, Bosniaques musulmans) pour décider ensuite de son sort... parfois dramatique.
Invasion de l'Ukraine par la Russie Lors de l’invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022, le mot palianytsia (type de pain ukrainien) est utilisé comme schibboleth dans la langue ukrainienne, pour identifier les personnes dont l'ukrainien n'est pas la langue maternelle. Les Russes, même ceux qui sont parfaitement ukrainophones, ont tendance à prononcer en remplaçant le son ukrainien и (y) par і (i), et parfois l'ukrainien я (ia) par а (a), ressemblant davantage à ([pɐlʲɪˈnʲit͡sə]). Le mot est devenu l'un de ceux proposés pour identifier les groupes de reconnaissance ennemis subversifs.
Littérature Victor Hugo fait allusion à l'épisode biblique dans Cromwell :
Terry Pratchett donne deux interprétations de shibboleth dans le roman Je m'habillerai de nuit, cinquième volume indépendant de la série « Les Annales du Disque-monde ».
Un garde du château, Preston, explique l’impossibilité de vérifier la réponse « Ami » ou « Ennemi » lorsque lui-même demande « Qui va là, ami ou ennemi ? ». Mais il explique que les autres gardes ont mis au point un shibboleth permettant de répondre à la question : « Sors-toi le nez de ce bouquin Preston, et fais-nous entrer tout de suite ! » Ici, le shibboleth ne repose donc pas sur la capacité de prononciation, mais sur une réponse, sans lien avec la question, et qu’on ne peut penser à donner qu’en connaissant de près le gardien de la porte.
Peu après, le même garde donne la signification du terme shibboleth par « un mot ou une expression que l’ennemi n’arrive pas à prononcer ». Il poursuit, en donnant un exemple : pour se prémunir contre la duchesse, personnage odieux et condescendant, il suggère que ce serait une bonne idée de choisir le shibboleth « s’il vous plaît ». Ici, le shibboleth consiste donc en une expression de politesse que « l’ennemi » n’envisagerait jamais de prononcer.
Mohamed Mbougar Sarr évoque un schibboleth entre Mossane et le père de Siga D., dans son roman La Plus Secrète Mémoire des hommes : « Ma question était devenue un rituel. Une salutation. Elle opérait comme un schibboleth dont nous étions les deux seules personnes au monde à connaître le sens. »
Philosophie Un ouvrage de Jacques Derrida est intitulé Schibboleth : pour Paul Celan et s'inspire en partie du recueil de poésie philosophique La Rose de personne, écrit par ce dernier.
Sociologie En Grande-Bretagne, des auteurs comme Nancy Mitford ou John Betjeman ont illustré la notion de schibboleth social : certains mots anglais sont jugés « U », et d'autres « non-U ». Ces deux abréviations renvoient respectivement à Upper class (élégant) et à Non-Upper class. Par exemple, le mot « lunettes » se traduit par spectacles en anglais « U » et par glasses en anglais « non-U ». Il existe ainsi toute une liste de termes dûment répertoriés par les analystes du snobisme.
Les Britanniques se servent aussi de mots qui se prononcent très différemment de ce qu'ils s'écrivent pour détecter d'éventuels intrus. Par exemple, tout Britannique bien éduqué sait que le Magdalene College à Cambridge se prononce en fait Môd-lin', tout comme le nom du diariste Samuel Pepys se prononce Pîps et non Pè-pis'''.
Psychanalyse Sigmund Freud estime, en 1932, que la compréhension des mécanismes qui font le rêve, compréhension sans laquelle il n'est pas selon lui d'interprétation possible, constitue le schibboleth qui doit différencier le « vrai » psychanalyste de celui qui se prétend tel sans l'êtreVoir sur cairn.info..
Musique
Dans Cronaca del Luogo de Luciano Berio, œuvre évoquant par différents points de vue l'histoire du peuple juif, le terme schibboleth revient plusieurs fois, scandé par le chœur, notamment dans l'avant-dernière scène, La Casa.
Télévision
L'épisode 8 de la saison 2 de la série À la Maison-Blanche s'intitule Shibboleth''. Un groupe de réfugiés chinois découverts dans un conteneur affirment être persécutés en Chine à cause de leur chrétienté et demandent l’asile religieux aux États-Unis. Interrogé par son chef de cabinet adjoint sur la manière dont il compte tester la foi de leur représentant, le président, Jed Bartlet, répond : «Je vais lui demander de dire "schibboleth".»
Notes et références
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