Les Lettres persanes sont un roman épistolaire de Montesquieu rassemblant la correspondance fictive échangée entre deux voyageurs persans, Usbek et Rica, et leurs amis respectifs restés en Perse.. Leur séjour à l’étranger dure neuf ans.
Le roman est publié au printemps 1721 à Amsterdam, et Montesquieu, par prudence, n’avoue pas qu’il en est l’auteur. Selon lui, le recueil est anonyme et il se présente comme simple éditeur, ce qui lui permet de critiquer la société française de l'époque sans risquer la censure.
Résumé du livre vignette|Usbek, par Chas Laborde (1886-1941), dans Lettres persanes, publiées par les Éditions littéraires de France en 1941. Usbek, un grand seigneur persan, quitte Ispahan pour entreprendre, accompagné de son ami Rica, un long voyage à Paris. Il laisse derrière lui les cinq épouses de son sérail (Zachi, Zéphis, Fatmé, Zélis et Roxane) aux soins d’un certain nombre d’eunuques noirs et d'eunuques blancs.
Au cours de son voyage et de son séjour prolongé à Paris (1712-1720), Usbek tient une correspondance avec des amis rencontrés dans les pays traversés et des mollahs. Il y dépeint d’un œil faussement naïf les mœurs, les conditions et la vie de la société française au , la politique en particulier, se terminant par une satire mordante du système de Law.
Au fil du temps, divers troubles font surface dans le sérail et, à partir de 1717 (lettre 139 ), la situation se détériore : lorsque Usbek ordonne au chef de ses eunuques de sévir, son message arrive trop tard et une révolte entraîne la mort de la plupart des eunuques et de ses épouses, y compris le suicide par vengeance de sa favorite Roxane.
Le texte se décompose comme suit, selon la pagination usuelle des Lettres persanes établie à partir de l'édition de 1721., édition de Paul Vernière mise à jour par Catherine Volpilhac-Auger. complétée entre crochets par celle de l'édition de 1758. : Lettres 1-21 [1-23] : le voyage d’Ispahan à Paris, à ; Lettres 22-89 [24 -92] : Paris sous le règne de Louis XIV, 3 ans en tout (de à ) ; Lettres 90-137 [93 -143] ou [lettre supplémentaire 8 = 145] : la Régence de Philippe d’Orléans, qui couvre cinq années (de à ) ; Lettres 138-150 [146 -161] : l’effondrement du sérail d’Ispahan, 3 ans (1717-1720).
Le roman peut également se présenter comme une succession de séquences thématiques. :
Le voyage d'Usbek et Rica Le voyage d'Ispahan à Paris est retracé par 23 lettres d'Usbek. Il dure 13 mois 1/2, du au .
En ce qui concerne le calendrier, Montesquieu assimile les mois lunaires persans aux mois solaires du calendrier grégorien, comme l’a démontré Robert Shackleton en 1954..
+ Tableau de concordance des mois. Mois lunaires persans Mois solaires du calendrier grégorien Maharram Mars Saphar Avril Rebiab 1 Mai Rebiab 2 Juin Gemmadi 1 Juillet Gemmadi 2 Août Rhegeb Septembre Chahban Octobre Rhamazan Novembre Chalval Décembre Zilcadé Janvier Zilhagé Février
Montesquieu s'inspire principalement de deux récits de voyages dont il cite expressément les auteurs, invoquant .. Jean-Baptiste Tavernier (1605-1689) est un voyageur, pionnier français du commerce avec l'Inde. Il fait un premier voyage jusqu'à Ispahan avant de reprendre la route du retour par Bagdad, Alep, Alexandrette, Malte et l'Italie, et enfin Paris qu'il retrouve en 1633Les Six Voyages de Jean Baptiste Tavernier, écuyer baron d'Aubonne, qu'il a fait en Turquie, en Perse, et aux Indes, pendant l'espace de quarante ans, & par toutes les routes que l'on peut tenir : accompagnez d'observations particulieres sur la qualité, la religion, le gouvernement, les coutumes & le commerce de chaque païs ; avec les figures, le poids, & la valeur de monnoyes qui y ont court, Gervais Clouzier et Claude Barbin, Paris, 1676 lire en ligne [archive] sur Gallica [2 lire en ligne [archive] sur Gallica lire en ligne [archive] sur Gallica lire en ligne [archive] sur Gallica.Recueil de plusieurs relations et traitez singuliers et curieux de J.B. Tavernier, chevalier, baron d’Aubonne. Qui n’ont point esté mis dans ses six premiers voyages. Divisé en cinq parties. Avec la relation de l’intérieur du serrail du Grand Seigneur suivant la copie imprimée à Paris, Genève, Club des libraires de France, Le cercle du bibliophile, 1970 lire en ligne [archive] sur Gallica lire en ligne [archive] sur Gallica.. Jean Chardin (1643-1713), dit le « Chevalier Chardin », relate ses séjours en Perse et en Orient à la fin du et au début du Jean Chardin, Voyage de Paris à Ispahan I. De Paris à Tiflis. II. De Tiflis à Ispahan, introduction, notes et bibliographie de Stéphane Yerasimos, Paris, La Découverte, 1983, 320 et 320 p.. Montesquieu s'inspire aussi d'autres auteurs comme François Bernier (1620-1688), ou l'orientaliste André du Ryer (1580-1672), reprenant certaines de leurs descriptions et le calcul de la durée des étapes entre les villes parcouruesMontesquieu, Lettres persanes, Garnier, 1960, préf. de P. Vernière, p. XIX à XXI.. Mais Montesquieu ne s'attarde pas sur les conditions du voyage d'Usbek et Rica : « aucune mention du transport, des conditions, des accidents et des compagnons de voyage ni des livres qui auraient pu guider les PersansEleanora Barriat-Poncet, « Le “voyage” dans les Lettres persanes », in Christophe Martin (dir), Les Lettres persanes de Montesquieu, PUPS, 2013, p. 264.».
Le dénouement Bien qu’Usbek apprécie la liberté des relations entre hommes et femmes en Occident, il reste, en tant que maître d’un sérail, prisonnier de son passé. Ses femmes jouent le rôle de l’amoureux langoureux et solitaire, et lui celui de maître et d’amant, sans véritable communication et sans révéler grand-chose sur leur véritable moi. Le langage d’Usbek avec elles est aussi limité que le leur avec lui. Sachant, par ailleurs, dès son départ, qu’il n’est pas assuré de revenir en Perse, Usbek est aussi déjà désabusé au sujet de leur attitude (lettres 6 et 19 ). Le sérail est un vivier avec lequel il prend de plus en plus ses distances, se défiant autant de ses épouses que de ses eunuques (lettre 6).
Tout s’accélère brutalement dans les dernières lettres (139-150 [147-161]), grâce à un soudain retour en arrière de plus de trois ans par rapport aux lettres précédentes. De la lettre 69 (71) à la lettre 139 (147) – chronologiquement : de 1714 à 1720 – pas une seule lettre d’Usbek ne concerne le sérail, qui est passé sous silence des lettres 94 à 143 (et même dans l’édition de 1758, de la lettre supplémentaire 8 (97) à 145). Par ailleurs, toutes les lettres à partir de 126 (132) à 137 (148) sont de Rica, ce qui signifie que, pendant environ quinze mois (du au ), Usbek est totalement silencieux. Bien qu’il ait reçu des lettres pendant ce temps, le lecteur n’en prend connaissance qu’à la dernière série, qui est plus développée après l’ajout des lettres supplémentaires 9-11 (157, 158, 160) de 1758. Dès , Usbek a été informé que « le sérail est dans le désordre » (lettre 63 ), mais il ne sévit pas. Lorsque les progrès de l’esprit de rébellion le décident à agir, il est trop tard : le retard dans la transmission des lettres, dont certaines sont perdues, rend le mal sans remède.
Usbek se résigne apparemment, avec peu d’espoir, à la nécessité du retour en Perse. Le , il se lamente : « Je vais rapporter ma tête à mes ennemis » (147 ). Toutefois, à la fin de 1720, il se trouve toujours à Paris, car les lettres 134 à 137 (140-145), qui contiennent toute l’histoire du système de Law, sont en fait postérieures à la dernière missive de Roxane (datée du ), qu’il doit déjà avoir reçue – le délai habituel de livraison étant d’environ cinq mois – lorsqu’il écrit sa dernière lettre (lettre supplémentaire 8 et lettre 138 [145 et 146]), en octobre et .
Analyse Portée vignette|Usbek et Rica (vignette du titre de l'édition allemande - 1759). Le « regard étranger », dont Montesquieu donne ici un des premiers exemples éloquents, contribue ainsi à alimenter le relativisme culturel, qu’on devait voir ensuite illustré chez d’autres auteurs du . Mais ce roman par lettres vaut aussi en lui-même, en outre par sa peinture des contradictions déchirant le personnage central d’Usbek : partagé entre ses idées modernistes et sa foi musulmane, il se voit sévèrement condamné par la révolte des femmes de son sérail et le suicide de sa favorite, Roxane.
Le lecteur lisant ce roman épistolaire se moque un peu du Persan faisant preuve d’une naïveté à l’égard des modes occidentales. Mais il ne rit pas longtemps, car en continuant sa lecture il se rend compte que c’est de lui que l’on se moque. Car, notamment dans la « Lettre 100 - Rica à Rhédi à Venise », Montesquieu critique les manières de s’habiller des Français, surtout des Parisiens, en utilisant des hyperboles, des antithèses, des métaphores, des accumulations d’exemples... Mais la mode n’est pas son intérêt ; il s’en moque complètement. Si on lit entre les lignes, Montesquieu critique clairement de façon implicite le système monarchique sous lequel il vit. Cette « arme fatale » créée par Richelieu consiste à réunir les trois pouvoirs (législatif, judiciaire et exécutif) sur la tête d’une seule et même personne : le Roi. Dans ce texte, Montesquieu laisse entendre la vulnérabilité et la versatilité des Français face à leur souverain.
Un roman épistolaire vignette|Le seul modèle à l’époque des Lettres persanes. Montesquieu n’a jamais parlé des Lettres persanes comme d’un roman avant Quelques réflexions sur les Lettres persanes, qui commence ainsi : « Rien n’a plu davantage dans les Lettres persanes, que d’y trouver, sans y penser, une espèce de roman. On en voit le commencement, le progrès, la fin : les divers personnages sont placés dans une chaine qui les lie. » À l’origine, pour la plupart de ses premiers lecteurs, ainsi que pour leur auteur, les Lettres persanes n’étaient pas considérées principalement comme un roman, et encore moins comme un « roman épistolaire », genre sous lequel on le classe souvent aujourd’hui, car à cette époque, ce genre n’était pas encore un genre constitué.. En effet, les Lettres persanes ont peu en commun avec le seul modèle de l’époque, les Lettres portugaises de Guilleragues, datant de 1669. En 1721, un recueil de « lettres » aurait été susceptible d’évoquer la récente tradition essentiellement polémique et politique de périodiques, tels que les Lettres historiques (1692-1728), les célèbres Lettres édifiantes et curieuses des jésuites (1703-1776), sans parler des Lettres historiques et galantes d’Anne-Marguerite Dunoyer (1707-1717) qui fournit, sous la forme d’une correspondance entre deux femmes, une chronique de la fin du règne de Louis XIV et du début de la Régence. Les Lettres persanes ont donc permis de confirmer la vogue d’un format déjà établi. C’est, en revanche, à ses nombreuses imitations, comme les Lettres juives (1738) et les Lettres chinoises (1739) de Boyer d’Argens, les Lettres d’une Turque à Paris, écrites à sa sœur (1730) de Poullain de Saint-Foix (rééditées à de nombreuses reprises conjointement avec les Lettres persanes), et peut-être surtout les Lettres d'une Péruvienne de Françoise de Graffigny (1747) – pour ne pas mentionner les romans par lettres de Richardson – qui ont pour effet de transformer, entre 1721 et 1754, les Lettres persanes en « roman épistolaire », d’où cette remarque de Montesquieu dans Mes Pensées : « Mes Lettres persanes ont appris à faire des romans par lettres » ().