Entre avril et juillet 1994, Première phrase du rapport de l'ONU sur le génocide au Rwanda page 3 hommes, femmes et enfants principalement Tutsis, ont été massacrés durant le génocide au RwandaL'estimation du nombre des victimes oscille entre et 1 million. cf Rapport de la mission d'information sur le Rwanda . La qualification de génocide pour désigner ces crimes et la conclusion que l'Organisation des Nations unies (ONU) n'a su ni l'empêcher ni le faire cesser plus tôt sont retenues, en , dans la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU qui institue le Tribunal pénal international pour le RwandaRésolution 955Le rapporteur spécial de la commission des droits de l'homme de l'ONU, René Degni-Ségui avait qualifié les événements de génocide dans son rapport remis en octobre 1994 : « Les faits incriminés revêtent une triple nature : un génocide résultant des massacres des Tutsis, des assassinats politiques de Hutus, et des atteintes diverses aux droits de l'homme »., puis en 1999, par la commission mandatée par le secrétaire général de l'ONU, Kofi AnnanRapport de l'ONU, 1999, 3.
Les causes de ce génocide furent multiples: outre l'accumulation de haines entre les communautés Hutu et Tutsi au fil des années et l'enchaînement des événements déclencheurs, d'autres causes ou responsabilités, intérieures ou extérieures, ont été évoquées par les différentes commissions d'enquêtes.
La construction du projet génocidaire De nombreuses tentatives de compréhension de la « mécanique génocidaire » ont été faites :
Une de ces tentatives s'inspire d'une perception endogène de cet événement : la cause du génocide résiderait uniquement dans un certain nombre de facteurs inventoriés, dont les principaux seraient une « haine ethnique » et l'attentat déclencheur.
D'autres analyses, évoquées plus loin, ont aussi relevé des éléments extérieurs qui auraient favorisé le projet génocidaire, notamment les suites de la colonisation, le soutien de la Belgique à la République mono-ethnique Hutu, la possible implication de la France, la non-application des accords d'Arusha, les événements du Burundi, l'attitude des Églises et les inconséquences de la communauté internationale.
L’inspiration du génocide L'inspiration du génocide trouve sa source principale dans le retournement politique de 1959 qu'on a appelé « la révolution sociale » et qui a débouché sur la fuite de plusieurs dizaines de milliers de Tutsi, la création de la première République et l'indépendance du Rwanda.
À la suite de ces événements, liés à la fois à l'organisation sociale traditionnelle du Rwanda, et à la politique qu'a menée la Belgique pour administrer le territoire avant son indépendance, de nombreux Tutsi partirent en exil pour fuir les massacres et furent perçus comme une menace permanente par les dirigeants Hutu, qui craignaient leur désir de reconquérir le pouvoir. L'extermination des Tutsi était « dans l'air », dans le prolongement des événements de 1959, 1963 et 1973, qui balisent l'histoire du Rwanda post-colonial, augmentant à chaque fois la diaspora des exilés. Déjà le , un article du journal Le Monde était titré : « L'extermination des Tutsis, les massacres du Ruanda sont la manifestation d'une haine raciale soigneusement entretenue »Photo du titre de la page 16 du journal Le Monde du 4 février 1964.
Le retour armé des exilés Tutsi, organisés au sein du FPR, en marquant le début de la guerre civile rwandaise, va déclencher sur ce terreau historique et culturel l'idée puis la montée en puissance d'une idéologie anti-Tutsi. Ce mouvement sera amplifié par les événements graves du Burundi en 1992, puis l'assassinat en du premier président Hutu burundais élu, Melchior Ndadaye et le soutien stratégique de la France, notamment la mise en œuvre de sa doctrine militaire de la guerre contre-révolutionnaire, qui donne au régime rwandais la caution politique de la « Patrie des Droits de l'homme », en particulier dans le processus d'organisation autour de la « désignation de l'ennemi »Patrick de Saint-Exupéry, Complices de l'inavouable, Les Arènes - COMMISSION D’ENQUÊTE CITOYENNE (Rapport) Coret Laure & Verschave François-Xavier, L'horreur qui nous prend au visage, Karthala - Peries Gabriel, Servenay David, Une guerre noire, Découverte, 2007 - Morel Jacques, La France au cœur du génocide des Tutsi, Izuba édition - L'Esprit frappeur, 2010.
Le chanteur-compositeur Simon Bikindi membre du MRND, qui chantait l'extermination des Tutsi dès la fin des années 1980Trial Watch, ou le colonel Rwagafilita que le général français Jean Varret a entendu en 1990 dire à propos des Tutsi : « ils sont très peu nombreux, nous allons les liquider »Rapport des députés français sur « la tragédie rwandaise », la création du journal extrémiste Kangura (en ), celle de la Radio télévision libre des Mille Collines, sont autant d'éléments, parmi beaucoup d'autres, qui montrent une commune inspiration et l'expression d'un objectif : se débarrasser des Tutsi.
La perception de l’histoire du Rwanda L’« ethnisme » Selon l'historien Jean-Pierre Chrétien et l'anthropologue André Guichaoua, avant la colonisation, Tutsi, Hutu et Twa n'étaient pas des ethnies au sens propre du terme, mais plutôt des catégories sociales liées à l'activité exercée : les Tutsi sont les propriétaires de troupeaux ; les Hutu sont les agriculteurs ; les Twa sont les artisans et ouvriersRapport Quilès, .
Avant la colonisation, et aujourd'hui encore, tous les Rwandais parlent la même langue, ce qui est peu fréquent dans les pays d’Afrique, ont la même foi traditionnelle en un dieu unique, Imana, la même culture et vivent ensemble sur les collines. Ils se marient parfois entre eux et continueront à le faire par la suite, malgré les pressions politiques existant depuis les indépendances. L’ethnisme rwandais ne répond donc pas à des caractéristiques ethnologiques fondées.
Ne relevant ni des ethnies, ni des classes sociales, la distinction entre Hutus et Tutsis correspond à des groupes structurés à partir de leur activité. Elle évoque celle des « ordres » dans l’Europe d’avant 1789, ce qui n'exclut pas l'éventualité que des groupes d'origines diverses aient immigré au Rwanda dans un passé lointain, sans qu'ils recouvrent nécessairement la distinction Hutu-Tutsi, avant de s'assimiler les uns aux autres par le biais du mariage. Avant la colonisation, un Hutu qui possédait plusieurs têtes de bétail pouvait, de ce fait, devenir TutsiRapport Quilès, . Réciproquement, un Tutsi pouvait devenir Hutu Des Rwandais ont raconté à Albert Hilbold qu'une reine mère qui avait été renversée de sa chaise par un de ses porteurs tutsi, lui avait retiré ses vaches. Il était devenu Hutu de ce fait. Quelques années plus tard son fils retrouva les faveurs royales, reçut des vaches et redevint Tutsi. Albert Hilbold, annexe de Puissiez vous dormir avec des puces : Journal de l'après-génocide au Rwanda, Homnisphères (2003), récit de voyage après le génocide, de retour au Rwanda où il a vécu longtemps dans les années 1960.
Les Rwandais expliquent qu'il y avait traditionnellement d'autres références sociales : les clans, qui regroupaient toutes les catégories socio-professionnelles et faisaient aussi ressortir des clivages régionauxJean-Pierre Chrétien, L'Afrique des Grands Lacs : deux mille ans d'histoire, Aubier, 2000, 411 p..
L'ethnisme au Rwanda apparaît donc comme une « évidence idéologique » de « racialiser » la perception de la société et de la diviser d'une manière qui servit ensuite de levier pour justifier les massacres.
L’influence belge et de courants idéologiques occidentaux du début du L’ethnisme au Rwanda date du temps du colonisateur allemand, puis belge. Ce dernier, après avoir battu les troupes de l'Allemagne impériale à Tabora, reçoit de la Société des Nations le mandat de gérer le Rwanda dans la structure créée par l'Allemagne. L'ethnisme reste donc l’élément structurant de l’organisation sociale et politique mise en place dès la fin du dix-neuvième siècle et maintenue dans les années 1920 et 1930.
Jusqu'à la fin des années 1950, les enseignants, les intellectuels, les ethnologues et les universitaires accréditent le mythe d'une société rwandaise composée de Tutsis évolués et de Hutus faits pour obéir, engendrant de grandes frustrations chez ces derniers.
Des observateurs ont aussi vu dans le problème rwandais une réplique induite du conflit linguistique belge. Il est indéniable que les Wallons, qui étaient majoritaires au début au Rwanda, et les Flamands continueront sur le sol rwandais leurs luttes idéologiques et d'influence. En 1958, le basculement du soutien belge aux Tutsi vers un soutien aux Hutu est articulé à la fois sur les demandes des Tutsi d'indépendance politique, comme partout en Afrique, et sur le développement de la présence des Flamands au Rwanda qui verront dans les Hutu un peuple opprimé comme eux-Christian Terras et Mehdi Ba - Rwanda, l'honneur perdu de l'Église - Golias.-« Cette intronisation du premier roi chrétien modifia la situation: il s'ensuivit une vague de conversions restée dans les mémoires sous le nom de Tornade. Signe éclatant de l’implantation du catholicisme au Rwanda: en vingt ans, plus de 90 % des Rwandais devinrent catholiques. Le français demeura la langue officielle, car, la plupart des missionnaires étaient francophones. Cependant, une nouvelle génération de prêtres flamands, d’origine plus modeste que leurs collègues francophones, s’identifia davantage aux Hutus et entreprit de former une contre-élite hutue, et leur apprit le néerlandais. Ces Hutus devinrent les leaders de la «nation hutue» et s’impliquèrent dans la politique active. » Page Rwanda chapitre 3.2 sur le site de l'Université de Laval au Canada - « Trésor de la langue française au Québec ».-Lire aussi à ce sujet la conférence de Willy Fabre - Le complexe Rwanda - sur le site belge, Wihogora.
Influence de la colonisation allemande (1885-1916) : Les Allemands, premiers colonisateurs, s’appuyaient principalement sur l’aristocratie Tutsi pour administrer le territoire. Ils considéraient les Tutsis comme une “race supérieure”, une perception qui, a jeté les bases pour la division accrue sous la colonisation belge.
La lecture révolutionnaire de la société rwandaise
La Révolution française a aussi servi de référence dans ce basculement politique entre les Tutsi et les Hutuvoir le livre de Dominique Franche : Rwanda. Généalogie d’un génocide.
L'Église catholique, belge et suisse surtout, plus influente peut être que dans aucun autre pays, avait consacré le Rwanda au « Christ roi ». La dimension religieuse est indispensable pour comprendre le Rwanda, tant ce pays est imprégné de sentiments religieux, et tant la place sociale de l'Église catholique y était importante dans les structures politiques, sociales et éducatives« Les violences débutèrent à la fin de 1959. Déjà le climat politique était tendu, à la suite du décès du roi dans des circonstances mystérieuses au milieu de l’année. Sous la direction de Grégoire Kayibanda, diplômé du séminaire catholique et cosignataire du Manifeste des Bahutu, un parti à prédominance Hutu apparut, le Mouvement démocratique rwandais/Parti du Mouvement de l’Émancipation Hutu, ou encore Parmehutu. De jeunes Tutsi ayant molesté un militant du parti, les Hutu saisirent instantanément l’occasion pour riposter et une guerre civile éclata. À la fois les Belges et les dirigeants ecclésiastiques prirent ouvertement le parti de leurs nouveaux amis Hutu. Les Pères Blancs donnèrent quelques conseils stratégiques aux dirigeants Hutu et en général soutinrent leur cause. En parallèle, le plus haut gradé militaire belge sur le terrain dirigeait les opérations au nom des Hutu et ses propres troupes, lorsqu’elles se décidaient à intervenir, encourageaient les attaques des Hutu contre les Tutsi » Rapport de l'OUA 3.10..