L’analyse institutionnelle est un courant de sociologie critique qui prend naissance à la fin des années 1960 et rassemble des sociologues, des psychosociologues, des psychanalystes et des pédagogues. C'est Georges Lapassade qui introduira l'expression « analyse institutionnelle » en 1962 et sa première définition est le fruit du travail conjoint de Georges Lapassade et de René Lourau..
Définition et présentation
Dans un document initialement publié en 2007 sur le site de l'association Le GrainLe GRAIN et republié dans une version remaniée sur le site de l'association Méta-ÉducMéta-Éduc, Francis Tilman définit l'analyse institutionnelle (AI) comme étant « une démarche d'analyse qui vise à mettre à jour les rapports de pouvoir réels qui se camouflent sous la fausse banalité de l'évidence ». Autrement dit, « c'est le rôle de l'analyse institutionnelle d'identifier le rapport de pouvoir implicite et sous-jacent à l'ordre des choses. C'est son rôle de mettre en évidence le "non-dit" des réalités se présentant comme allant de soi ». Selon René Lourau, l'« analyse institutionnelle ne prétend pas produire un super-savoir clandestin et mystérieux, plus complet, plus "vrai" que les autres savoirs fragmentaires. Ce qu’elle vise à produire, c’est un nouveau rapport au savoir, une conscience du non-savoir qui détermine notre action ».
L’analyse institutionnelle s’intéresse donc à la naissance, aux évolutions et aux dépérissements ou dissolutions des formes sociales et des comportements sociaux. Elle s’intéresse aux jeux de forces et de pouvoir qui participent de ces évolutions. Elle se propose d‘explorer les zones aveugles de la dynamique sociale. L’analyse institutionnelle promeut l’idée selon laquelle analyser et comprendre les situations et les enjeux et rapports de force qui les caractérisent permet de conduire l’évolution de ces situations et d’instituer de nouvelles formes. Elle a pour instrument et pour projet l’ensemble des protagonistes de la situation explorée. Sa méthode, dans la ligne de la recherche-action, est la socianalyse institutionnelle, un dispositif d’analyse collective. Selon Rémi Hess et Antoine Savoye : « L’AI partage avec la tradition de la recherche-action cinq principes : refus de l’objectivité comme but en soi et pour soi ; refus de la séparation stricte entre le chercheur et son objet ; volonté d’établir une relation permanente entre la recherche et le changement ; volonté de faire du processus de recherche un objectif de la recherche elle-même ; désir de mettre à la portée des praticiens les acquis de la recherche scientifique ».
René Lourau donne un sens nouveau au terme « institution », traditionnellement associé à la notion d’établissement, de forme sociale établie. Il articule le concept d’institution en trois moments (sur le modèle de la dialectique hégélienne), mettant ainsi en lumière le processus dialectique d’organisation de la société. L’objet de l’analyse institutionnelle est clairement une pratique, une dynamique.
Georges Lapassade et René Lourau montent et expérimentent à la fin des années soixante un dispositif destiné à produire cette analyse, la socianalyse institutionnelle, destiné à permettre une analyse institutionnelle en acte. Ce dispositif s’adresse plus particulièrement aux situations dans lesquelles une crise commence à poindre. Il a pour objet de permettre à l’ensemble des acteurs de produire eux-mêmes l’analyse, avec l’aide des analystes. Théories et pratiques ne cesseront par la suite de se développer.
Sources — racines — influences
Si l’analyse institutionnelle est présentée comme l’héritière directe de la psychothérapie institutionnelle et de la pédagogie institutionnelle, elle se situe cependant à la croisée de nombreux cheminements intellectuels et résulte de rencontres avec d’autres penseurs qui en sont les précurseurs. Georges Lapassade et René Lourau reprennent directement ces réflexions et travaux pour construire leur élaboration : ils récoltent et font fructifier les résultats élaborés par de nombreux chercheurs et praticiens : Il y a la voie ouverte par la pédagogie institutionnelle et la psychothérapie institutionnelle dont l’analyse institutionnelle se veut un élargissement sociologique. Ils en récoltent toutes les élaborations théoriques (par exemple, la notion de transversalité élaborée par Félix Guattari). Georges Lapassade fera faire à René Lourau un tour de France des lieux où se pratiquent la pédagogie institutionnelle et la psychothérapie institutionnelle. René Lourau est lui-même professeur de lettres, il est marqué par le dadaïsme et le surréalisme. Georges Lapassade est un chercheur philosophe de formation psychosociologique. Ils passeront tous les deux par « Socialisme ou barbarie ». C’est Cornelius Castoriadis qui, à la suite de Jean-Paul Sartre, reprendra les notions d’institué et d’instituant puis y ajoutera l’institutionnalisation. La mode est à l’époque au freudo-marxisme. L'instituant est, pour Cornelius Castoriadis, ce qui vient perturber l'institué dans une relation de réception/altération avec lui. Cornelius Castoriadis nous indique que l'histoire est auto-altération et que de ce fait la société est intrinsèquement histoire en tant qu'alternance perpétuelle entre institué et instituant, ce dernier venant à remplacer le premier et prendre son rôle jusqu'à l'apparition d'un nouvel instituant. C'est là l'essence même de la société, cette décomposition/recomposition répétée à l'infini, et cela nous donne le troisième temps dans la vie d'une organisation, celui qui fait le lien entre instituant et institué : l'institutionnalisation. René Lourau articulera ces notions en trois moments du concept d’institution. René Lourau et Georges Lapassade fréquentent aussi l’ARIPAssociation pour la recherche et l’intervention psychosociologiques, fondée en 1959 par des psychosociologues lewiniens : formation aux relations humaines, dynamique des groupes restreints, changement social, intervention dans les entreprises et autres établissements, sont les principaux objets de ces chercheurs praticiens. D’autre part, René Lourau et Georges Lapassade se formeront chez Jacques et Maria Van Bockstaele qui ont élaboré avec d’autres chercheurs une méthode d’intervention nommée socianalyse. C’est probablement de là que naîtra l’intérêt de René Lourau pour la cybernétique, Von Foester, la science-fiction, les théories quantiques, les états métastables, etc. La naissance de l’Université de Nanterre multiplie les angles d’analyse et les rencontres. Entre 1966 et 1968, l’aliénation est le principal thème de recherches du département de sociologie, sous la houlette d’Henri Lefebvre. Parmi les rencontres intellectuelles et amicales marquantes, citons aussi Jean Baudrillard (sociologue), Eugène Enriquez, Jean Dubost, psychosociologue de l’ARIP, Jean Rouch (ethnologie et cinéma), Maïté Clavel (ethnologue), Pierre Clastres (ethnologue, membre de Socialisme ou barbarie), Françoise Couchard (psychanalyste), François Gantheret (psychanalyste). Le mouvement du , acteur de , naîtra dans le département de sociologie dirigé par Henri Lefebvre qui dira dans un colloque voir dans l’analyse institutionnelle une continuité en acte du thème qui lui est cher : la critique de la vie quotidienne. Il y aura aussi le projet autogestionnaire soutenu par les mouvements sociaux de l’époque et traité par Socialisme ou barbarie, avec Y. Bourdet, Corpet.
Outre le surréalisme, l'anarchie fait aussi partie du référentiel affiché.
Tous ces éléments sont constitutifs théoriquement et socialement de l’analyse institutionnelle. Ils constituent sa genèse théorique et sociale.
L’analyse institutionnelle a son ancrage académique à l’université Paris-VIII alors à Vincennes, puis à Saint Denis, à partir de 1973 au département des sciences de l’éducation et une place au département de sciences politiques. Elle y est représentée par René Lourau, Georges Lapassade, Rémi Hess, Antoine Savoye, Patrice Ville, et Valentin Schaepelinck. Un séminaire hebdomadaire ouvert d’Analyse institutionnelle qui se voulait résolument international s’y tiendra de 1976 à 2013 sans discontinuer, regroupant tous les étudiants inscrits en master et doctorat, ou simplement chercheurs intéressés. Le séminaire et ses dispositifs périphériques seront lieu de l’élaboration collective et de développement des recherches du courant. Y passeront de nombreux invités.
La socianalyse institutionnelle dans sa pratique de recherche-action sera développée principalement par le Groupe d’analyse institutionnelle de Paris (le GAI avec Patrice Ville, Antoine Savoye, Laurence Gavarini), par le CRI (Centre de recherches institutionnelles avec Remi Hess, Michel Authier, Lucette Colin), puis au GRETS (Groupe de recherches énergie technologie société à EDF), et plus particulièrement au CAPP (Centre d’analyse des pratiques professionnelles avec Patrice Ville, Christiane Gilon, Dominique Jaillon et Fabienne Fillion).
Les secteurs d’intervention sont les secteurs sanitaires et sociaux, hôpitaux maisons d’enfants, instituts de travailleurs sociaux, centres éducatifs, centrales et parc nucléaires, innovations dans la production de médicaments à base de biodiversité au Brésil, milieux de l’éducation populaire politique en France et en Belgique.
La socianalyse s’est diversifiée en coaching socianalytique (Dominique Jaillon), socianalyse narrative (Renato Curcio en Italie avec Sensibili alle Foglie), cercles de parole (papo di roda de Lucia Ozorio dans les favelas au Brésil) liste non exhaustive.
Le courant de l’analyse institutionnelle sera traversé longtemps de soubresauts, divisions et attaques internes délétères.
Précisions sur la psychothérapie institutionnelle L'histoire débute à l'hôpital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole (Lozère) pendant la seconde guerre mondiale. C'est là que le psychiatre catalan Francesc Tosquelles Llaurado (François Tosquelles) développe ce que l'on nommera plus tard la psychothérapie institutionnelle. Notons ici que : (i) l'expression « psychothérapie institutionnelle » n'est apparue pour la première fois qu'en 1952 dans l'article « La psychothérapie institutionnelle française » (publié dans la revue Anais Portugueses de Psiquiatria) de Georges Daumezon et Philippe Koechlin ; (ii) cette pratique psychiatrique s'est mise en place peu à peu à différents endroits sans forcément de concertation entre les différents protagonistes mais il est de coutume de citer le travail de F. Tosquelles à Saint-Alban comme point de départ.
Militant du POUM et condamné à mort à ce titre par le régime de Franco, François Tosquelles fuit l'Espagne en 1939. Après un passage par le Camp de Septfonds il arrive à l'hôpital de Saint-Alban, qui porte aujourd'hui son nom, en 1940 ou 1941. Situé en région montagneuse et isolé géographiquement, l'hôpital de Saint-Alban est un lieu idéal où viennent se réfugier de nombreux résistants et clandestins. Parmi eux, des intellectuels, des médecins et des hommes de lettres tels que Paul Éluard, Tristan Tzara, Gaston Baissette ou Georges Canguilhem. La rencontre de ces individus issus d'horizons divers mais unis dans une même volonté de résistance à l'occupant nazi et les conditions difficiles imposées par la guerre amène François Tosquelles à s'interroger sur et à remettre en cause les conditions d'accueil et de traitement des patients de l'hôpital. À ce propos, Jean Oury dira que « les hôpitaux gardaient, en général, une structure concentrationnaire »Jean Oury, « La psychothérapie, de Saint-Alban-sur-Limagnole à La Borde », extrait d'une conférence faite à Poitiers le 15 mars 1970. C'est cette prise de conscience que l'institution elle-même engendre un mal-être chez les patients qui marque les débuts de la psychothérapie institutionnelle.