Zizim, nom francisé de Djem (en turc : Cem), né le à Edirne et mort le à Naples, est le fils du sultan ottoman Mehmed II et un prétendant au trône de l'Empire ottoman contre son frère Bayezid II.

Après une courte guerre de succession qui tourne à son désavantage, il est forcé à l'exil en 1483 et, confié à la garde des Hospitaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, passe les dernières années de sa vie en Europe, devenu aux mains de différentes autorités politiques un instrument pour la diplomatie vis-à-vis de l'Empire ottoman.

Biographie Guerre de succession Né le à Edirne, troisième fils de Mehmed II, Djem est le plus jeune frère du sultan Bayezid II (Bajazet). Suivant la coutume ottomane, Djem est nommé gouverneur de la province de Kastamonu en 1469 et est circoncis à Constantinople en . À la suite du décès de son frère le Şehzade Muṣṭafā en , Djem est nommé gouverneur de Karaman à Konya.

À la mort de le le grand vizir Karamani Mehmed Pacha, qui semble avoir favorisé les prétentions de Djem à la succession, envoie des émissaires prévenir secrètement ce dernier ainsi que son frère Bayezid, alors gouverneur des provinces d'Amasya. Mais dès le lendemain, les janissaires ayant appris la nouvelle et probablement plus favorables à Bayezid, assassinent le grand vizir tandis que les hommes de Sinan, beylerbey d’Anatolie et proche parent de Bayezid, interceptent à Kütahya le courrier destiné à Djem qui n'est averti de la mort de son père que quatre jours après son frère aîné. Un fils de Bayezid, Korkud, alors âgé de onze ans, est nommé régent par le vizir Ishak Pacha, dans l'attente de l'arrivée de son père à Constantinople. Ce dernier y parvient à le et y est proclamé sultan deux jours plus tard., recevant l'approbation de la plupart des hauts dignitaires et le soutien des janissaires.

Djem prend alors le contrôle de la ville d'İnegöl avec une armée de et défait le les troupes envoyées contre lui par son frère. Il se déclare alors sultan d'Anatolie, fait de Bursa sa capitale et propose à son frère de partager l'empire — l'Anatolie pour lui, les provinces européennes pour Bayezid — qui refuse. Dans la guerre de succession qui s'ensuit, une bataille décisive entre les deux frères se déroule près de la ville de Yenişehir le et les troupes de Djem sont taillées en pièces. Ce dernier s'enfuit alors vers Le Caire pour tenter d'obtenir le soutien du Sultanat mamelouk d'Égypte.

Au Caire, accueilli avec les fastes dus à son rang par le sultan Qait Bay, Djem saisit l'opportunité pour faire le pèlerinage de la Mecque ; il est en cela le seul prince ottoman à l'avoir effectué. Son frère lui propose alors d'akçe (la monnaie ottomane) pour sa renonciation au trône mais le prince refuse l'offre et, avec le soutien du Bey karamanide Kasim et du gouverneur d'Ankara Trabzonlu Mehmed Bey, il s'engage au printemps 1482 dans une nouvelle campagne en Anatolie, qui se solde par une nouvelle série de revers.

Exil européen thumb|left|Arrivée de Djem à Rhodes La situation militaire des forces de Djem devient précaire et les négociations avec Bayezid n'aboutissent pas, bien que ce dernier, tout en refusant tout partage de l'Empire, renouvelle à son frère la proposition d'une confortable rente à condition qu’il se retire et demeure à Jérusalem. C'est alors que le Bey Kasim évoque, plutôt qu'un retrait du jeune prince vers la Kamamanide ou la Perse, un départ vers l'Europe, à l'instar de ce qu'avait fait précédemment Musa Çelebi, fils de Bayezid : l'idée est de rejoindre le Royaume de Hongrie, afin de rallier son souverain Matthias Corvin à sa cause et obtenir des appuis pour reprendre la lutte contre son frère à partir de la frontière nord du territoire ottoman.

C'est dans ce dessein que Djem envoie un émissaire sur l'île de Rhodes, alors détenue par les Hospitaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, afin de négocier un sauf-conduit auprès du grand maître Pierre d'Aubusson. Ce dernier reçoit le sultan sur l'île en grande pompe le et le convainc que le plus sûr chemin pour rallier la Hongrie est de passer par l'ouest de l'Europe via les possessions françaises et germaniques de l'Ordre, évitant l'Adriatique contrôlé étroitement par les Vénitiens alors alliés du Sultan.

thumb|upright|Djem reçu à la table du grand maître Pierre d'Aubusson à Rhodes. Le prince ottoman, après avoir autorisé d’Aubusson à négocier avec son frère et promis des avantages aux chevaliers de Rhodes s'il venait à remonter sur le trône, quitte Rhodes le , accompagné de trois chevaliers de l’Ordre chargés le surveiller — Guy de Blanchefort, neveu du grand maître, Merle Piozasco, prieur de Lombardie et Charles Alleman — et d'une troupe de trois cents hommes chargés le maintenir dans l’état de semi-claustration convenu avec Bayezid: en effet, d’Aubusson, voyant en Djem une précieuse monnaie d'échange, a entretemps établi avec le sultan un traité de non-agression de Rhodes à condition que le prince « [soit] détenu de manière à ne causer aucun ennui au sultan », ce dernier s’engageant en outre à verser annuellement à l’Ordre quarante cinq mille ducats pour l’entretien du prince défait et de sa suite. Par ailleurs et ainsi qu'il l'écrit au pape Sixte IV, le grand maître voit dans celui dont le sort s'apparente de plus en plus à celui d'un otage, une pièce « qui pourrait servir à la destruction de l’empire ottoman ».

Otage en Limousin Empêchée de débarquer à Marseille où sévit la peste, la nef sur laquelle le prince ottoman est accompagné d'une suite composée de trente compagnons et d'une vingtaine d'esclaves turcs accoste le 16 octobre 1482 à Villefranche, alors dans le duché de Savoie. La troupe passe une partie de l’hiver à Nice qui est bientôt atteinte par la peste, l'obligeant en février 1483 à se replier vers la commanderie savoyarde des Échelles. C'est durant ces semaines que le prince déchu apprend vraisemblablement l'exécution à Constantinople de son fils à peine âgé de trois ans, ainsi que de plusieurs hauts fonctionnaires soupçonnés de lui être favorables tandis que de multiples espions sont envoyés par son frère en Italie et en Savoie. Djem se voit dès lors déplacé de forteresse en forteresse, pour à la fois prévenir toute évasion et le protéger des tentatives d'enlèvement ou d'assassinat par les hommes de Bayezid, dont l'un est d'ailleurs arrêté à Chambéry et exécuté.vignette|upright|La Tour Zizim à Bourganeuf (Creuse).En , les gardiens de Djem doivent précipitamment quitter Les Échelles à la suite d'une tentative d'évasion fomentée par le jeune Charles de Savoie et René de Lorraine, dont la troupe est arrêtée par les soldats du roi de France : le prince ottoman est alors déplacé en royaume de France vers la commanderie que les Hospitaliers possèdent à le Poët-Laval, près de Montélimar où la garde est renforcée et d'où vingt-neuf membres de la suite princière sont renvoyés à Rhodes. Pendant ce temps, afin de s'assurer de la neutralisation de Djem, son frère envoie avec le soutien des Hospitaliers un ambassadeur en France pour rencontrer le « roi des Francs ». Si la rencontre n'a pas lieu, du fait de l'état de santé de Louis XI, cette ambassade constitue néanmoins un effort sans précédent de la part d’un sultan ottoman pour établir des relations diplomatiques avec un roi de France.

Quand, le , survient la mort de Louis XI avec lequel les Hospitaliers faisaient par ailleurs miroiter à Djem une rencontre — bien que le souverain se soit toujours refusé à voir un musulman « souiller » ses terres— et l'arrivée du tout jeune Charles VIII sur le trône de France, la position de ces derniers s'infléchit : de prince à étroitement surveiller, Djem devient une prestigieuse monnaie d'échange.

Craignant des troubles durant l'interrègne, les Hospitaliers réduisent encore la suite du sultan et le déplacent avec une vingtaine de Turcs vers le prieuré hospitalier de Bourganeuf, au cœur du Massif central, où il réside deux mois mais dont la sécurité ne semble pas assez assurée : décision est prise par l'Ordre de construire sur place un bâtiment suffisamment sécurisé et confortable pour accueillir le prince en résidence forcée, une grosse tour que la postérité connait sous le nom de « Tour Zizim ».

Pendant l'édification du bâtiment, Djem et sa suite sont déplacés dans différentes places fortes de l'Ordre : deux mois au Monteil-au-Vicomte, patrie de Pierre d'Aubusson, deux autres à la commanderie de Morterolles, possiblement quelques semaines aussi au château de Rochechinard, appartenant à Charles Alleman et enfin deux années, jusqu'en 1486, au château de Bois-Lamy, propriété d'Antoine Blanchefort, frère de Guy et neveu de d'Aubusson. De retour à Bourganeuf, il réside dans la grosse tour de six étages bâtie à son intention et de ce qu'il reste de sa suite, tour dont la conception, pour confortable qu'elle puisse être, le maintient à l'écart du monde : on y accède en effet par une galerie située à de haut au départ d'une tour voisine située dans l'enceinte de la commanderie.

Djem bénéficie néanmoins de l'ensemble du quatrième étage et sa suite de l'étage inférieur. Il tente alors, vainement, d'entrer en contact avec le roi de Hongrie tandis qu'un nouveau projet d'évasion, préparé cette fois avec le duc Jean II de Bourbon, échoue, occasionnant un durcissement des conditions de détention, qui s'apparentent cette fois à une incarcération pure et simple. C'est probablement à cette époque qu'il apprend avec ses gardiens la « langue franque », peut-être le français mais plus vraisemblablement une forme d'italien.

Otage disputé vignette|191x191px|Matthias Corvin, huile sur panneau d'Andrea Mantega, seconde moitié du , Musée des Beaux-Arts de Budapest. Djem est désormais un prisonnier que l'on se dispute, une « proie lucrative », monnaie d’échange voire possible source de profits car, même isolé et détenu au centre de la France, le frère du Grand Turc en place conserve une valeur stratégique et diplomatique d'importance ; c'est pourquoi différents monarques souhaitent l'utiliser à des fins politiques.

Ainsi, à partir de 1486, Mathias Corvin, estimant que la présence du prétendant ottoman à ses côtés en Hongrie pourrait servir son projet d'invasion de la Roumélie en troublant le camp du Sultan, lance une campagne diplomatique vers la France où il envoie plusieurs ambassades pour tenter d'obtenir le transfert de DjemVoir à ce sujet .. Mais celles-ci se heurtent à plusieurs factions de la cour française motivées par des intérêts divergents où s'opposent l'influent amiral de Graville et l'archevêque de Bordeaux André d’Espinay au cardinal de la Balue, protecteur des Hospitaliers. Le souverain hongrois, apparemment obsédé par le transfert du prince ottoman, engage des négociations directement vers les Hospitaliers mais c'est alors Pierre d’Aubusson, auquel le Vatican a promis une barrette cardinalice, qui fait obstacle à un transfert.

Si le sultan mamelouk Qait Bay convoite également Djem comme atout à ses côtés dans le cadre du conflit qui l'oppose à Bayezid, tant les Hospitaliers que la république de Venise voient plutôt en lui un moyen de prévenir les attaques ottomanes contre leurs intérêts respectifs ; le prince ottoman aiguise également l'intérêt du roi Ferdinand de Naples ainsi que du successeur de Sixte IV, Innocent VIII, pape qui ambitionne une nouvelle croisade pour la propagande de laquelle Djem serait grandement utile. À la cour de France, au terme de ces tractations tous azimuts, ce sont les nonces du pape qui semblent remporter la mise auprès de l'amiral de Grandville, avec l'accord des Hospitaliers et de Charles VIII : les premiers obtiennent un droit de regard et la garde du prince, ainsi qu'ils conservent un quart de la pension; le second, la garantie qu’au cas où le pape le livrerait à une tierce puissance, le souverain recevrait un dédommagement de mille livres d’or.