vignette|Affiche de propagande des armées blanches, dépeignant le juif Léon Trotski avec autour du cou une étoile rouge ressemblant à l'étoile de David. La légende indique : « Paix et Liberté en Sovdepie » (Sovdep était l'abréviation de Soviet des Députés : les Russes blancs désignaient ainsi l'État soviétique qui, pour eux, n'était plus la Russie).
Le judéo-bolchevismeThierry Féral, Le National-socialisme: vocabulaire et chronologie, L'Harmattan, 2000, page 71Lionel Richard, Nazisme et barbarie, Complexe, 2006, p. 176, existant également sous des variantes comme judéo-marxismeJean Ruhlmann, Histoire de l'Europe au : de 1918 à 1945, Complexe, 1999, p. 204 ou judéo-communismeSophie Cœuré, Sabine Dullin, Frontières du communisme : Mythologies et réalités de la division de l'Europe de la révolution d'octobre au mur de Berlin, La Découverte, 2007, p. 133Henry Rousso, Nicolas Werth, Stalinisme et nazisme: histoire et mémoire comparées, Complexe, 1999, p. 237, est une expression politique et polémique employée dans des discours alliant antisémitisme et anticommunisme. Le concept désigné par ce terme et ses variantes, très répandu dans l'entre-deux-guerres, vise à affirmer que les juifs sont, derrière ou parmi les bolcheviks, les maîtres d'œuvre de la prise de pouvoir par les bolcheviks en octobre 1917 et les véritables dirigeants de l'URSS ; plus largement, il les voit comme responsables du marxisme, ainsi que du mouvement communiste en général.
Le mythe du « judéo-bolchevisme » se diffuse après , notamment sous l'influence des Russes blancsMichael Kellogg, The Russian Roots of Nazism: White Emigre and the Making of National Socialism, 1917-1945, Cambridge University Press, Cambridge, 2005. : il est récupéré ensuite par le nazisme et par d'autres idéologies nationalistes d'extrême droite dans différents pays. Le concept apparaît alors comme un renouvellement de la théorie du complot juif qui se juxtapose, sans le remplacer, au mythe du juif comme responsable du capitalismeFrédéric Monier, Les obsessions d'Henri Béraud, Vingtième Siècle. Revue d'histoire , 1993Michel Winock, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Seuil, 2004, p. 184-185.
Contexte historique et origines
Naissance d'une mythologie politique Karl Popper a défini la « conspiration maléfique » en expliquant qu'elle Karl Popper, Prediction and Prophecy in Social Sciences, 1948, cité par Léon Poliakov, La Causalité diabolique, essai sur l'origine des persécutions, Paris, Calmann-Lévy, 1980, .. Deux thèmes centraux du mythe du complot surgissent ainsi aux s : la qui remonte au tout début du pour connaître son paroxysme à la fin du même siècle, et le qui se développe après 1917. L'extrême droite et les intégristes chrétiens effarés par les transformations qu'ils perçoivent comme une « décadence » politique et moraleHugh Trevor-Roper, « Catholics, Anglicans and Puritans », Seventeenth Century Essays, 1987, imaginent alors un « complot » qui vise à détruire la nation et la chrétienté par les trois moyens de la mondialisation, de la lutte des classes et de la révolutionRevue d'histoire de la Shoah, , septembre-décembre 2001, « Une passion sans fin : Entre Dreyfus et Vichy, aspects de l'antisémitisme français » ; voir en particulier l'article d'Emmanuel Debono, « Le visage de l'Anti-France dans la France des années Trente », .
L'amalgame entre les mouvements révolutionnaires et les Juifs est ancien et largement antérieur à la révolution russe et à l'émergence du mouvement communiste au sens contemporain du terme. Le fantasme du , apatride, Selon Robert Dreyfuss, cité par Pierre Jeanneret, Popistes: histoire du Parti ouvrier et populaire vaudois, 1943-2001, Presses Polytechniques, 2002, . est une des composantes de cet amalgame qui voit le Juif comme un « ferment désagrégateur » des sociétés occidentales.
La seule réalité sociale et économique qui a pu nourrir cet amalgame est la diffusion du progrès technique, scientifique et artistique, véhiculé le long des réseaux commerciaux, entre autres aussi par des Juifs : ainsi l'imprimeur ou le photographe juif de la fin du apporte-t-il une technologie, des connaissances, un art, des textes, et, partant des mœurs nouvelles, des images d'ailleurs qui déplaisent aux courants politiques traditionalistes déjà choqués par l'émancipation des Juifs ; tout le reste n'est que mythe et fantasmeHeinrich Graetz, Histoire des Juifs sur . Raoul Girardet, spécialiste de la naissance des mythes, constate en étudiant la mythologie du complot qu'Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Paris, Éditions du Seuil, 1986, ..
Implication des Juifs dans les mouvements révolutionnaires Au , l'Association internationale des travailleurs (ou Première internationale) est attaquée par des conservateurs antisémites qui soulignent les origines juives de Karl Marx et voient dans l'Internationale, à laquelle participent de nombreux Juifs, contrôlée par euxBernard Lazare, L'Antisémitisme : son histoire et ses causes, La Différence, édition de 1982, page 169. Ce fantasme conduit Édouard Drumont à écrire en 1887, dans La France juive, que Édouard Drumont, La France juive, C. Marpon & F. Flammarion, 1887, page 524. Dans son refus de la modernité, Drumont vit en effet sur le et de la décomposition de sous l'effet de l'action juive, qui sont à la base du nationalisme raciste de la fin du Lionel Richard, Nazisme et barbarie, Éditions Complexe, 2006, ..
C'est cependant en Russie que l'assimilation aux Juifs des révolutionnaires et des socialistes — puis plus tard des communistes — devient une idée très répandue. L'Empire russe, monarchie théocratique où le christianisme orthodoxe est religion d'État, génère, outre de profondes inégalités sociales, un très fort antisémitisme officiel, les Juifs étant la cible de législations discriminatoires. En conséquence, tandis que les idées marxistes gagnent rapidement en audience en Russie durant le dernier quart du , les mouvements révolutionnaires attirent de nombreux sympathisants et militants juifs. En 1881, après l'assassinat de l'empereur , une rumeur publique accuse du meurtre du souverain ; des centaines de pogroms ont lieu en Ukraine cette année-là. Le Comte de Witte, ministre réformateur de , estime en 1903 que les Juifs composent la moitié des effectifs des mouvements révolutionnaires et y voit une conséquence directe de l'oppression dont souffre cette population.
L'Union générale des travailleurs juifs (plus connue sous le nom de Bund), fondée en 1897, devient l'année suivante une faction constituante du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR). Victimes des politiques antisémites et antipolonaises (la plupart des Juifs sujets russes résidaient dans l'ancienne Zone de Résidence) menées par les autorités impériales russes, des membres de ces minorités se rapprochent naturellement des groupes politiques qui, sans nier leur spécificité culturelle, n'en tiennent pas forcément compte. Défendant une ligne internationaliste, le POSDR voit rapidement de nombreux Juifs et habitants de la Zone de Résidence, comme Grigori Zinoviev ou Léon Trotski, rejoindre ses rangs. Les Juifs ne forment cependant pas un groupe homogène au sein du mouvement marxiste russe, et des militants comme Martov, Axelrod ou Léon Trotski, eux-mêmes d'origine juive, sont en vif désaccord avec la ligne politique du Bund ; en rupture avec l'identité juive, ils se montrent très hostiles au concept d'un groupe marxiste spécifiquement juifRobert Service, Lenin: A Biography, Pan Books, 2000, p. 153-154. Plus généralement, l'historien Orlando Figes souligne que si de nombreux révolutionnaires russes de l'époque ont des ascendances juives, en revanche peu de Juifs russes sont révolutionnaires. Quand le POSDR se divise, on trouve des Juifs chez les mencheviks comme chez les bolcheviks. Léon Trotsky lui-même livre une explication assez prosaïque de la surreprésentation des Juifs dans le mouvement révolutionnaire russe : pour lui, la raison s'en trouve tout simplement dans le fait que les populations juives, en Russie, résident essentiellement dans les villes, et que les principaux foyers de contestation contre le régime tsariste se trouvent également en milieu urbainRobert Service, Trotsky: A Biography, Pan Books, 2009, p. 206.
Les Protocoles des Sages de Sion, matrice de l'idée d'un « complot juif » En 1901, l'Okhrana (police secrète russe) fait rédiger par un faussaire Les Protocoles des Sages de Sion, ouvrage censé émaner d'un complot des Juifs et des francs-maçons et détaillant un plan de conquête du monde. Ce faux, destiné à influencer le tsar et à favoriser les politiques antijuives, permet a posteriori — l'ouvrage n'étant largement diffusé qu'après 1917 — un rapprochement entre deux mythes antisémites : l'existence d'un complot juif mondial et le marxisme comme pensée juive. Si Nicolas II identifie rapidement Les Protocoles comme étant un fauxPierre-André Taguieff, « Les protocoles des sages de Sion, histoire d'un faux », il n'en est pas moins convaincu, après la révolution de 1905, que les Juifs composent les des rangs révolutionnaires. Plus de 600 pogroms ont lieu en Russie après cette première révolution : les autorités tsaristes ne font rien pour s'y opposer, la police prêtant parfois même main-forte aux émeutiers antisémites. Dès cette époque, l'antisémitisme devient l'un des principaux arguments des monarchistes russes pour inciter la population à s'opposer aux révolutionnaires. Soutenues par une copieuse littérature, les théories antisémites font florès en Russie dans les années qui séparent la révolution de 1905 de la Première Guerre mondiale : Witte considère à l'époque que l'antisémitisme est devenu parmi les élites russes. Dans la population, les groupes antisémites comme l'Union du peuple russe connaissent leur apogée.
Lecture antisémite de la révolution russe
Durant la révolution russe, et dès les journées de juillet 1917, la presse de droite dénonce les bolcheviks comme un mouvement essentiellement contrôlé par des Juifs. Après la Révolution d'Octobre et durant la guerre civile russe, l'antisémitisme devient progressivement un élément essentiel de la propagande des Armées blanches. Des affiches et pamphlets publiés par les Blancs dénoncent Vladimir Ilitch Lénine et Léon Trotski comme les agents d'une conspiration juive internationale dirigée contre la Russie et plus largement contre la civilisationRobert Service, Lenin: A Biography, Pan Books, 2000, p. 394 et affirment que pratiquement tous les dirigeants bolcheviks sont juifs. Ce mythe gagne également les milieux occidentaux : le général Holman, attaché militaire britannique auprès du général Dénikine, est lui-même convaincu que Lénine est le seul membre du Conseil des commissaires du peuple à ne pas être juif. Léon Trotski, du fait de sa notoriété et de son rôle de fondateur de l'Armée rouge, est une cible privilégiée de la propagande des Armées blanches, qui insistent tout particulièrement sur ses origines juivesRobert Service, Trotsky: A Biography, Pan Books, 2009, p. 205-206. En Russie, les Juifs se voient collectivement reprocher le massacre de la famille impériale, la persécution de l'Église orthodoxe et la Terreur rouge. Comme dans le cas des précédentes générations de révolutionnaires russes, si un grand nombre de dirigeants bolcheviks sont effectivement juifs, les bolcheviks ne représentent cependant qu'une minorité au sein de la population juive de Russie : à ce sujet, l'on prête au grand rabbin de Moscou de l'époque le mot selon lequel .