Edward Joseph Ruscha IV, dit Ed Ruscha, né le à Omaha, est un peintre, dessinateur, graveur, photographe, cinéaste et éditeur américain.
Installé à Los Angeles depuis 1956, il développe une œuvre fondée sur les relations entre langage, image, typographie, architecture et culture automobile. Associé au pop art et à l’art conceptuel, il est notamment connu pour ses peintures de mots, ses représentations de stations-service et ses livres photographiques consacrés aux architectures ordinaires de Los Angeles et de la route 66.
Son premier livre, Twentysix Gasoline Stations, publié en 1963, contribue au développement du livre d'artiste imprimé industriellement. Every Building on the Sunset Strip (1966) assemble quant à lui les façades des deux côtés du Sunset Strip sous la forme d’un long livre accordéon.
Biographie
Edward Joseph Ruscha IV naît le à Omaha, dans le Nebraska. Il grandit dans une famille catholique, avec sa sœur aînée Shelby et son frère cadet Paul. Son père, Edward Ruscha Sr., travaille pour la compagnie d’assurance The Hartford, tandis que sa mère, Dorothy, encourage son intérêt pour l’art. Sa famille s’installe en 1942 à Oklahoma City, où il passe son enfance et son adolescence. Il s’intéresse au dessin, à la bande dessinée, puis à la typographie et aux procédés d’impression.
En 1956, Ruscha quitte Oklahoma City et rejoint Los Angeles en empruntant la route 66. Il étudie jusqu’en 1960 au Chouinard Art Institute, devenu par la suite une composante du California Institute of the Arts. Il s’y forme notamment aux arts graphiques et au graphisme commercial.
Pendant ses études, il travaille durant six mois à l’imprimerie Plantin Press, où il apprend à composer les caractères et à utiliser les presses. Il participe également à la conception et à la publication de la revue étudiante Orb, parue en 1959-1960. Après l’obtention de son diplôme, il travaille comme maquettiste pour l’agence publicitaire Carson-Roberts à Los Angeles. Il exerce ensuite cette activité pour le magazine Artforum, sous le pseudonyme « Eddie Russia ».
En 1961, il voyage en Europe, notamment à Paris, où il réalise de petites peintures et des collages inspirés des enseignes et des inscriptions urbaines. Son travail est marqué par Marcel Duchamp, Kurt Schwitters, Jasper Johns et Robert Rauschenberg. Au début des années 1960, il développe des peintures associant des mots ou des images du quotidien à des fonds monochromes.
En 1962, son travail figure dans l’exposition New Painting of Common Objects, organisée par Walter Hopps au Pasadena Art Museum. Cette manifestation, qui rassemble notamment Roy Lichtenstein, Andy Warhol et Joe Goode, est considérée comme l’une des premières présentations muséales du pop art américain.
Sa première exposition personnelle est organisée en 1963 à la Ferus Gallery de Los Angeles. Il y présente notamment Large Trademark with Eight Spotlights et Noise, Pencil, Broken Pencil, Cheap Western.
La même année, il publie son premier livre photographique, Twentysix Gasoline Stations, qui rassemble des vues de stations-service prises le long de la route 66, entre Los Angeles et Oklahoma City. Entre 1963 et 1978, il réalise seize livres photographiques imprimés industriellement et diffusés en éditions importantes. Consacrés notamment aux stations-service, aux immeubles et aux rues de Los Angeles, ces ouvrages privilégient des prises de vue ordinaires et des mises en page simples. Leur conception s’écarte du modèle du livre d’artiste artisanal à tirage limité et contribue au renouvellement du livre d'artiste.
En 1965, Ruscha rencontre Danna Knego, animatrice au studio Hanna-Barbera. Ils se marient en 1967, se séparent en 1972 et se remarient en 1988 à Las Vegas. Ruscha a deux enfants, Edward « Eddie » Ruscha et Sonny Bjornson.
Dans les années 1970, il réalise deux courts métrages en , Premium (1970) et Miracle (1975).
En 2005, Ruscha représente les États-Unis à la Biennale de Venise avec Course of Empire. Cet ensemble confronte cinq peintures de paysages industriels réalisées en noir et blanc en 1992 à cinq nouvelles versions en couleur des mêmes sites.
En 2023-2024, le Museum of Modern Art de New York puis le Los Angeles County Museum of Art présentent ED RUSCHA / NOW THEN, sa première rétrospective couvrant l’ensemble de ses médiums depuis plus de vingt ans. L’exposition rassemble plus de deux cents œuvres, parmi lesquelles des peintures, des dessins, des estampes, des photographies, des films, des livres d’artiste et des installations.
Œuvre
Entre pop art et art conceptuel
Ed Ruscha est fréquemment associé au pop art en raison de son recours aux marques, aux emballages, aux stations-service, aux automobiles et aux codes de la publicité. Ses premières peintures partagent avec celles de Warhol et de Lichtenstein une attention aux objets et aux images de la culture populaire.
Son travail se distingue toutefois par la place centrale accordée au langage, au livre, à la série, à la photographie descriptive et aux systèmes de classement. Ces éléments le rapprochent également de l’art conceptuel, même s’il maintient une importante pratique picturale et matérielle.
Ruscha ne cherche pas principalement à reproduire les objets de consommation. Il s’intéresse à la manière dont un mot, une enseigne ou une architecture devient une image mentale. Les titres simples et descriptifs de ses livres — Twentysix Gasoline Stations, Some Los Angeles Apartments, Nine Swimming Pools and a Broken Glass — fonctionnent presque comme des instructions définissant à l’avance ce qui sera montré.
La neutralité apparente de ces classifications est cependant déjouée par l’humour, les omissions, les répétitions et la sélection subjective des sujets. Une série annoncée comme exhaustive demeure toujours partielle.
Le mot comme image
Le langage constitue l’un des motifs les plus constants de l’œuvre de Ruscha. À partir de la fin des années 1950, il introduit dans ses collages, peintures et dessins des mots isolés, des onomatopées, des noms de marques, des phrases entendues et des expressions familières.
Dans Boss (1961), OOF (1962-1963), Honk (1961-1962) ou Smash (1963), le mot remplit presque toute la toile. Il peut être lu comme un élément linguistique, mais aussi regardé comme une forme faite de lettres, de contours, de couleurs et de rapports d’échelle.
Le sens d’un mot demeure souvent incertain. OOF peut évoquer un bruit, une exclamation, un choc ou une simple combinaison de lettres. La peinture ne fournit pas de contexte narratif qui permettrait d’en stabiliser l’interprétation.
Ruscha emploie aussi des expressions plus longues, dont le ton peut être familier, menaçant, poétique ou absurde. Leur signification dépend du fond sur lequel elles apparaissent, de la typographie et de la manière dont elles peuvent être prononcées intérieurement par le spectateur.
Le mot possède ainsi plusieurs existences simultanées : information lisible, dessin, son potentiel, souvenir culturel et objet matériel déposé sur une surface.
Typographie et graphisme commercial
La formation de Ruscha au graphisme joue un rôle déterminant dans son œuvre. Il utilise les caractères typographiques, la composition publicitaire, les génériques de cinéma et les enseignes routières sans établir de frontière rigide entre arts graphiques et beaux-arts.
Dans Large Trademark with Eight Spotlights (1962), le logo de la 20th Century Fox est considérablement agrandi et placé dans un format horizontal rappelant à la fois le panneau publicitaire et l’écran de cinéma. Les faisceaux des projecteurs construisent une image spectaculaire autour d’une marque déjà destinée à annoncer un spectacle.
L’œuvre ne constitue ni une reproduction fidèle du logo ni une parodie clairement critique. Elle examine le pouvoir visuel d’une identité graphique capable de devenir immédiatement reconnaissable.
Ruscha invente également ses propres caractères. À partir des années 1980, il emploie notamment une typographie anguleuse et sans courbes qu’il nomme Boy Scout Utility Modern. Les lettres paraissent fonctionnelles, impersonnelles et légèrement maladroites, à mi-chemin entre signalisation publique, pochoir et dessin manuel.
Los Angeles et le paysage urbain
Los Angeles constitue le principal environnement de l’œuvre de Ruscha. Il en photographie et en peint les rues, les stations-service, les parkings, les immeubles, les enseignes, les studios de cinéma, les palmiers et les infrastructures routières.
La ville n’est généralement pas représentée à travers ses monuments officiels. Ruscha choisit des architectures ordinaires, commerciales ou transitoires : façades d’appartements, terrains de stationnement, stations-service, entrepôts et longues bandes de constructions alignées le long des rues.
Cette attention participe à la reconnaissance de Los Angeles comme centre artistique distinct de New York. L’étendue horizontale de la ville, la dépendance à l’automobile et la présence constante des mots dans l’espace urbain influencent les formats et les motifs de son travail.
La route est à la fois un moyen de déplacement et un dispositif visuel. Depuis une voiture, les bâtiments, logos et panneaux apparaissent brièvement et sont souvent perçus de biais. Les peintures de Ruscha accentuent ces effets de perspective et de vitesse.
Route 66 et stations-service
En 1962, Ruscha photographie les stations-service situées entre Los Angeles et Oklahoma City, trajet qu’il effectue régulièrement pour rendre visite à sa famille. Les images sont publiées l’année suivante dans Twentysix Gasoline Stations.
Les photographies sont frontales, peu spectaculaires et accompagnées de légendes indiquant la marque et le lieu. Les enseignes de Standard, Phillips 66, Texaco, Shell ou Fina sont présentées comme des éléments ordinaires du paysage routier.
Le livre ne propose ni récit de voyage ni analyse économique de l’industrie pétrolière. La succession des stations produit une forme de déplacement abstrait à travers les marques, les architectures et les noms de lieux.
Une photographie de la station Standard Oil d’Amarillo devient le point de départ de plusieurs peintures et estampes. Dans Standard Station, Amarillo, Texas (1963), l’architecture est transformée par une perspective fortement diagonale. La station semble projetée vers le spectateur sous un ciel construit comme un décor cinématographique.
Ruscha reprend ensuite cette composition sous différentes formes, notamment dans les estampes Standard Station (1966), Mocha Standard (1969), Double Standard (1969) et Cheese Mold Standard with Olive (1969). La répétition transforme le bâtiment en motif disponible, soumis à des variations de couleur, de matière et de contexte.
Livres photographiques
Entre 1963 et 1978, Ruscha publie seize livres de photographies, parmi lesquels :
Twentysix Gasoline Stations (1963) ; Various Small Fires and Milk (1964) ; Some Los Angeles Apartments (1965) ; Every Building on the Sunset Strip (1966) ; Thirtyfour Parking Lots in Los Angeles (1967) ; Nine Swimming Pools and a Broken Glass (1968) ; Real Estate Opportunities (1970) ; A Few Palm Trees (1971) ; Records (1971) ; Colored People (1972).
Contrairement au livre d’artiste traditionnel conçu comme un objet rare et fabriqué à la main, ces ouvrages sont imprimés par des procédés commerciaux, en plusieurs centaines ou milliers d’exemplaires. Leur format et leur prix initial sont proches de ceux d’une publication ordinaire.
Les photographies sont généralement réalisées avec un appareil Yashica de moyen format. Elles sont ensuite reproduites sans recherche apparente d’effet expressif, selon des mises en page régulières et des séquences simples.
La banalité revendiquée des images ne signifie pas qu’elles soient dépourvues de construction. Le choix des catégories, l’ordre des photographies, le rapport entre le titre et les images, ainsi que les espaces laissés vides produisent la forme du livre.