thumb|Scène du film Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse (1921), l'un des films muets à très gros succès.
Le cinéma muet se caractérise par l’absence de dialogues enregistrés sur un support mécanique (disque ou pellicule) qui permettrait leur transport dans une salle et leur audition par un public en même temps qu'il regarderait les images, et par l’absence sur le même support de musique et de bruits ou d’ambiances sonores.
Les premiers films de Thomas Edison, réalisés par son assistant, William Kennedy Laurie Dickson, de 1891 à 1895, sont tournés sans le moindre son avec le kinétographe, et présentés au public en cet état grâce au kinétoscope, appareil de visionnage individuel. Leur durée est courte : pas plus de 50 secondes.
Dès 1892, Émile Reynaud organise des projections de fictions animées sur grand écran, devant un public assemblé, qui durent beaucoup plus, jusqu'à . Ce sont les pantomimes lumineuses, les premiers dessins animés de l'histoire, dessinés directement sur la pellicule. Persuadé qu'un tel spectacle se doit d'être accompagné par une musique soulignant les ambiances et expliquant les non-dits, Reynaud commande au pianiste Gaston Paulin qui les interprète à chaque séance, les premières musiques du cinéma, les premières bandes originalesDominique Auzel, « Émile Reynaud, et l’image s’anima », Dreamland éditeur, collection Image par image, Paris, 1998 .. Des contacts électriques, le long de sa bande image de de large, déclenchent la frappe d'un marteau, ou le tintement d'une cloche. Aussi, en principe, serait-il impossible d'affirmer que les projections de Reynaud (de 1892 à 1900) étaient « muettes », mais la période étant ainsi nommée, le Théâtre optique de Reynaud fait bien partie de cette ère dite du cinéma muet.
Lorsque sont présentées les vues photographiques animées réalisées par Louis Lumière à partir de 1895 avec le cinématographe, la durée de chaque projection est identique à celle des films américains : 30 à , beaucoup plus courte que les pantomimes lumineuses. Pour couvrir le bruit de cliquetis de l'appareil de projection, et détendre le public plongé dans la pénombre, les frères Lumière ont la bonne idée de faire comme Reynaud : un pianiste improvise en bas de l'écran, suivant les rythmes de l'image.
Le cinéma rencontre un succès grandissant. Il est encore muet, c'est ainsi que l'histoire le qualifiera, mais dans les salles qui projettent les films muets sur grand écran, les séances sont loin de se dérouler dans le silence. Elles sont le plus souvent accompagnées de bruitages réalisés en direct avec des instruments ingénieux dont certains, issus de la scène, sont encore de nos jours utilisés par les bruiteursExemples : vent, obtenu par un coupon de velours enroulé sur un cylindre qu’il frotte ; moteur thermique, obtenu par une roue à rayons en rotation heurtant par saccades un morceau de carton épais ; tonnerre, obtenu par une fine tôle métallique agitée ; galop du cheval, obtenu par deux demi-coques de noix de coco frappées sur une surface de nature variée ; etc.. Le plus souvent, l'opérateur qui instrumente la projection improvise des commentaires annonçant les sujets qu'il va passer. Durant la première décennie du cinéma, les bobineaux ne dépassent pas une minute chacun. Mais le projectionniste, déjà responsable de son stock de pellicules (il présente tour à tour une dizaine de bobineaux, qui constitue le spectacle) et du bon fonctionnement de sa machine, est très vite secondé par un bonimenteur qui lit le commentaire fourni avec le film, ou à défaut l’improvise.
Les films antérieurs à l’invention du cinéma sonore (1927) n'ont pas été qualifiés de muets par leurs contemporains, et pour cause, les dénominations cinéma muet et film muet ne datent que des années 1930, après que le cinéma sonore se fut imposéMadeleine Malthête-Méliès, « Préface du livret d’accompagnement », DVD Georges Méliès, Fechner Prod. et Studio Canal, 2007..
Le cinéma, attraction de foire et de quartier
La salle de cinéma primitive thumb|Kinetoscope Parlor à San Francisco (1894) Dans les Kinetoscope Parlors, qui sont des magasins qu’on pourrait comparer aux salles de machines à sous actuelles, s’alignent des rangées de Kinétoscope, de hauts coffres en bois au sommet desquels un œilleton permet de regarder en solitaire ou à deux des films Edison d’une durée maximale de . Seul s’entend le bruissement des moteurs électriques qui entraînent la pellicule mise en boucle. Mais, en 1895, Edison poursuit son rêve : coupler le son et l'image. Son réalisateur, Dickson, se filme en train de jouer (maladroitement) un air de violon qui entraîne une valse effectuée par deux collaborateurs d'Edison qui lance alors la production de quelques films accompagnés de musique que restituent des kinétoscopes contenant dans leurs flancs un phonographe qui démarre en même temps que la bande image. Mais les incidents sont nombreux et le public ne voit pas l'intérêt de ce mélange. Le cinéma dit muet emporte ainsi l'adhésion d'un public toujours plus nombreux, malgré d'autres tentatives qui resteront des curiosités sans avenir. Le cinéma restera donc muet de 1891 à 1927.
upright=0.5|left|thumb|Caméra et appareil de projection, le Cinématographe (1895)
Jusqu'en 1908 (voir plus bas Le spectacle du cinéma primitif), la durée des films augmente progressivement, atteignant couramment une dizaine ou une quinzaine de minutes (on parle alors de « films d'une bobine »). Ils font rarement plus. Il faut attendre les années 1910, quand les films sont constitués de plusieurs séquences composées de nombreux plans, pour que les films atteignent deux, trois ou quatre bobines, et que certains dépassent une heure, ouvrant la voie aux longs-métrages. Leur présentation au public nécessite alors de doter les cabines de projection de deux machines qui fonctionnent en alternance, d’une bobine à l’autre, et assurent la continuité du spectacle. La conception avant tournage de ces films de longue durée s’appuie sur un usage direct de la littérature : des textes courts sont écrits sur des cartons (d'où le nom de « carton » donné à ses intertitres), puis filmés et enfin introduits dans le montage. Ils précisent un lieu, une date, une ellipse temporelle, l’état d’esprit d’un personnage, un éclaircissement de l’action Les dialogues font aussi l’objet de cartons filmés intercalés entre les plans montrant les acteurs les prononçant en silence. Le bonimenteur, engagé par le propriétaire de la salle, les lit à haute voix, mais sa présence est bientôt jugée inutile et dispendieuse, car le public - du moins ceux qui savent lire - peut en prendre connaissance et les faire partager à toute la salle, de sorte que les projections des films muets sont plutôt bruyantes.
Dans ses mémoires, Billy Bitzer, le chef-opérateur de David Wark Griffith, raconte que vers les années 1908-1915, le réalisateur Billy Bitzer, « Billy Bitzer : his story », Farrar, Straus and Giroux, New York, 1973, traduit et cité par Jean Mottet (sous la direction de) : Colloque international sur D.W.Griffith, L’Harmattan, Paris, 1984.. Au début du vingtième siècle, les nickel-odéons sont les salles populaires américaines dont le prix d’entrée modique de (une pièce en nickel) permet de voir un ou plusieurs films courts. Ce sont des établissements semblables à nos petits magasins de quartier, ces salles n’ont rien de commun avec les vastes cinémas qui seront construits par la suite. On y vend des « images qui bougent », et non pas un film en particulier. Il y a des banquettes ou des fauteuils en bois, et de la place pour assister debout à la séance.
Une autre forme de ce spectacle populaire est le Phantom train ride (Hale's Tour), des salles décorées comme l’intérieur d’une voiture de train (ce qui donne une idée des dimensions du lieu), où les spectateurs font face à un écran sur lequel sont projetés des films très courts pris de l’avant d’un train, montrant la voie qui semble filer sous leurs pieds (sous des roues invisibles) et faisant découvrir différents paysages à un public pour qui les voyages en train sont une exception dispendieuseRichard Abel, « Encyclopædia of early cinema », Université du Michigan, Routledge Press, Londres, New York, 2005 .. Pour agrémenter le voyage sur place, un bruiteur, dissimulé derrière l’écran, reconstitue l’ambiance sonore de la course de la locomotive, vapeur, sifflet, cloche d’alarme, et bien sûr grondement des roues. Pourquoi Phantom ride (voyage de fantôme) ? Parce que les spectateurs de cette nouvelle invention qu’est le cinéma, ne sont pas conscients que cette image de la voie ferrée a été prise par un homme, moulinant la manivelle d’une caméra installée comme lui sur le chasse-buffleDispositif placé à l'avant des locomotives américaines pour chasser les animaux errants sur la voie d’une locomotive, et qu’ils ont la sensation magique de voler au-dessus des rails, comme de purs esprits, comme des fantômes…
En France, les principaux organisateurs de projections de films sont des forains qui achètent au mètre les bobineaux impressionnés que leur vendent les industriels du cinéma, en complément de l’appareil de projection dont ils doivent équiper leur baraque. Le cinéma est ainsi relégué au rang de curiosité des fêtes foraines, à l’égal d’un tour de manège.
Mais qui, en fait, assiste aux projections de films ? Les bourgeois sont plutôt réticents vis-à-vis de ce divertissement de seconde zone, et rechignent à se mêler au public populaire. Les premières projections du Cinématographe Lumière avaient pour spectateurs les gens riches, mais le drame de l’incendie du Bazar de la Charité en 1897, provoqué par une manipulation hasardeuse d’un projectionniste de cinéma, a fait fuir les classes aisées qui préfèrent pour le moment se tenir à l’écart. En France, comme aux États-Unis et dans le monde entier, le succès du cinéma est un succès populaire.
Le spectacle du cinéma primitif Avec leur Cinématographe, les frères Lumière s’adressent à des clients aisés, capables d’acquérir cette machine qui fait caméra de prise de vue, appareil de projection (avec une boîte à lumière) et tireuse de copies, pour filmer leur famille et organiser à domicile des projections pour l’éducation de leur progéniture. Cette stratégie commerciale définit le choix des sujets de leurs « vues photographiques animées » (c’est ainsi que Louis Lumière appelle chacun des bobineaux qu’il met en vente). Ce sont des répliques animées des « vues » fixes sur verre que les établissements Lumière commercialisent déjàMichelle Aubert et Jean-Claude Seguin (sous la direction de), La Production cinématographique des frères Lumière, Bifi-éd. Mémoires de cinéma, Paris, 1996 ..