Francesco di Marco Datini (1335 - 1410), né et mort à Prato, en Toscane, était négociant, banquier, producteur de laine et spéculateur. La société qu'il a fondée et entretenue pendant des décennies a surtout été active dans la Méditerranée occidentale mais également en Angleterre, dans les Flandres et en Crimée. Il a dirigé de nombreuses autres sociétés dans leur regroupement Le terme consacré aujourd'hui est holding mais avec d'autres contraintes réglementaires. Cette structure a été fortement privilégiée par les grossistes toscans mais seuls quelques-uns se sont aventurés dans le secteur bancaire ou la spéculation sur les devises.
Toutefois, Datini est devenu célèbre d'une part par une fondation pour les pauvres de Prato qui existe encore aujourd'hui et d'autre part du fait que quasiment toute sa correspondance a pu être conservée, soit lettres au total dont privées.. Elle est la base de l'un des plus importants instituts scientifiques de l'histoire économique du Moyen Âge tardifOn parle de l'Institut international d'histoire économique "F. Datini" à Prato et donne des aperçus très précis du quotidien de l'époque.
Biographie Francesco naquit à Prato, en 1335. Son père et sa mère qui tenaient taverne en cette cité toscane étant morts de la peste noire, il vécut alors avec son autre frère sous la férule d’un tuteur acariâtre et de Piera Boschetti qu'il appellera sa « mère de remplacement ».
Son installation à Avignon Ayant exigé sa part d’héritage, il quitta sa ville natale pour Pise et, de là, il partit s’installer à Avignon. Il arriva dans la cité des papes le . Francesco, qui avant son départ de Toscane avait lié de solides relations dans sa province, mit en place un réseau de petites affaires entre l’Italie et Avignon.
Un négociant avisé De 1363 à 1365, il s’associa avec Niccoli di Bernardo pour vendre, auprès de la Cour pontificale, des articles venus des villes lombardes et toscanes. On aurait pu croire le moment mal choisi.
En effet, le , Urbain V, après avoir été informé de la victoire de Solaro remporté sur les Visconti, annonça son intention de retourner à Rome. Le lendemain, pour respecter le principe de l’indigénat, Foulques d’Agoult fut renommé Sénéchal de Provence par la Reine Jeanne en remplacement de Ruggero San-Severino.
Personne ne se serait risqué à prédire à Datini un brillant avenir commercial avec un pape sur le départ et un sénéchal d'origine provençale. Un an plus tard, il fonda une société au capital de 5 000 florins pour commercer avec Florence avec un nouvel associé, le Florentin Toro di Alberto. Cette association allait durer cinq ans. Le temps pour lui de devenir le plus important et le plus riche marchand de son époque.
Une seule devise : « Au nom de Dieu et du profit » Éclectique dans ses affaires, il faisait venir des armures de Milan et des armes de Liège, il s’approvisionnait en broderie venue de Flandre ou de Venise et en lainage de Florence. L’indispensable négociant faisait aussi venir de cette cité des coffres peints, des émaux, des ornements sacerdotaux de Crémone, des draps fins de Gênes, des voiles de coton de Venise, des soieries d’Espagne, des épices.
Pour satisfaire sa clientèle il vendit aussi des toiles de Bourgogne et de Bourg-en-Bresse, des chaperons de couleur de Paris, de la laine d’Arles, de l’huile de Béziers, du blé de Nîmes, et des objets métalliques de Lyon.
Francesco devint le fournisseur des prélats le plus en vue de la Curie et du Sacré Collège. Il entretint d’excellentes relations avec la famille de Grégoire XI, en particulier avec Aymar d'Aigrefeuille, le maréchal pontifical, ainsi qu’avec ses fils Jean de Gramat et le cardinal Guillaume d'Aigrefeuille le Jeune.
Plus tard, il eut comme pratique les cardinaux Tommaso Ammanati et Pierre d'AillyDatini eut aussi la clientèle du cardinal Baldassare Cossa, futur antipape Jean XXIII.. Ces clients fidèles et assidus firent sa renommée et sa richesse en lui achetant les fameux orfrois pour chapes et chasubles que Lucques lui fournissait ainsi que les tableaux à caractères religieux que le marchand obtenait à bas prix de Florence. Il n’hésita pas à donner un sens à son négoce en prenant pour devise Au nom de Dieu et du profit !
Ses boutiques avignonnaises thumb|410px|Emplacement de la première boutique de Datini, à l'angle de la rue du Puits-des-Bœufs et de la place de l’Horlogethumb|150px|Emplacement de la seconde boutique de Datini, à l'angle de la rue des Marchands et de la rue du Petit-Change
En 1367, Datini ouvrit sa première maison de commerce à Avignon dans la Loge des Cavaliers à l’angle des rues de la Mirallerie et de la LancerieAujourd’hui, angle de la rue du Puits-des-Bœufs et de la place de l’Horloge.. Cet établissement servit de modèle à tous ceux que le marchand allait fonder tout au long de sa fructueuse carrière. Il comprenait un entrepôt pour les marchandises en transit, une boutique de vente au détail, une table de changeur, une hostellerie et une taverne.
Il fut le premier à profiter d'une bulle pontificale daté du et signée Rome. par Urbain V Afin d'éviter la récession économique, le pontife conseillait à Philippe de Cabassolle, recteur du Comtat Venaissin et gouverneur d'Avignon, d'accorder libertés et privilèges aux marchands et négociants en laine avec exemption de taille ainsi qu'aux meniers s'installant sur les rives de la Sorgue et de la DuranceMichel Hayez, Éviter la récession économique, souci des papes Urbain V et Grégoire XI au départ d'Avignon, in Avignon au Moyen Âge, textes et documents, IREBMA, Faculté de Lettres d'Avignon, 1989. ..
En 1374, il se fit construire, sur la place du Change, une superbe maison décorée de fleurs de lys jaune sur fond bleu dans laquelle il ouvrit une nouvelle boutiqueSa correspondance note : bella chasa et boteglia..
Une chance inespérée Le , lors d’un consistoire, Grégoire XI jeta l’interdit sur Florence, Pise, Lucques et Bologne en révolte contre la papauté à l’annonce de son retour à Rome. Les six cents banquiers et marchands florentins résidant à Avignon furent donc expulsés. Ce faisant, le pontife venait de se priver des ressources financières qu’il pouvait espérer des banques florentines et qui étaient fort nécessaires à son départ pour l’Italie.
Il trouva toutefois un palliatif en demandant à Andrea de Tici et à Datini de se substituer aux Florentins pour créditer la Révérende Chambre Apostolique. Ces deux négociants-banquiers, protégés de l’interdit car originaires de Pistoia et de Prato, restèrent les seuls sur la place et l’aisance de leurs affaires ne fit que croître.
Surtout pour Francesco qui, le , passa avec Nastagio di ser Tommaso un contrat d’association pour exploiter les salines de Peccais en CamargueLes salines de Peccais (Salinæ de Peccaysio) se situait en Petite Camargue près d’Aigues-Mortes.. Ce sel fut entreposé et vendu à Beaucaire, Orange et Pont-Saint-EspritLe négoce du sel assit définitivement la puissance économique et la fortune du marchand avignonnais. De 1367 à 1379, il s’était associé avec Pons de Biordon et les drapiers installés dans la ville du Saint-Esprit depuis le début des années 1360. Leur consortium avait ouvert six boutiques pour revendre le sel qui remontait le Rhône depuis les marais dont ils exploitaient à ferme les salines. Dans cette association, le spiripontain Pons de Biordon, fils d’une poissonnière de la ville, qui s’était fortement enrichi, avait été anobli – cas patent de noblesse de blouse – et nommé visiteur général des gabelles..
Le retour à Prato thumb|Le Palazzo Datini à Prato Datini, fortune faite, profita de l’expédition militaire de Louis d'Anjou parti conquérir le royaume de Naples pour revenir en Toscane. Les dernières troupes du frère du roi de France quittèrent Avignon le . Pour suivre le duc, le marchand laissait sa boutique avignonnaise à ses facteurs Francesco Boninsegna de Matteo et Tieri di BenciTant qu’il fut à Avignon Datini travailla avec ces deux facteurs. Plus tard, il leur adjoignit trois autres employés Naddino di Aldobrandino Bovattieri, Nicolaio di Bonaccorso et Francesco Benini..
Son retour au pays ne l'empêcha point de continuer à réaliser de juteuses affaires. Dès 1384, Cristofano Carocci, son facteur de Bruges, lui indiquait quelles étaient les difficultés de certaines nefs pour assurer un trafic rentable entre le sud et le nord de l’Europe en échange des marchandises pondéreuses qu’elles débarquaient dans les ports de Southampton et de Bruges : vin, huile, alun, coton, etc.Le facteur indiquait « Car elles n’ont que peu de choses à ramener de Southampton et pratiquement rien de Bruges ». Il lui précisait que, tandis que les coques génoises « de là, retournent avec du sel et quelques frets de Séville ou de Majorque ou vides », les galées florentines ou vénitiennes échangeaient, quant à elles, leur cargaison d’épices contre des balles de draps..
Datini ne se fit pas répéter par deux fois la leçon. Aussitôt un de ses facteurs se rendit à Arles pour y acheter de la laine qu’il fit embarquer à Aigues-Mortes sur une nef en partance pour Porto-Pisano raccourcissant ainsi l’approvisionnement.
Une entreprise à l’échelle de l’Europe Ce retour à Prato permit à Datini d’accumuler une immense correspondance provenant de ses différents comptoirs disséminés à travers l’EuropeCette correspondance, composant la Pratica Datiana, est constituée de plus de 700 registres ou cahiers et de 400 liasses contenant plus de lettres provenant de ses succursales comtadine, italienne, espagnole et flamande. À cela, il faut ajouter les courriers que lui adressaient ses agents qui parcouraient l’Europe occidentale et le Proche-Orient. Archivées à Prato, elles concernent Avignon : «Libri di amministrazione » (1363-1416), regg. 176, et «Carteggio » (1364-1409), filze 7, Barcelone, «Libri di amministrazione » (1363-1411), regg. 45, et «Carteggio » (1382-1411), filze 89, Majorque, «Libri di amministrazione » (1395-1411), regg. 36, et «Carteggio » (1395-1411) filze 42, Valencia, «Libri di amministrazione » (1393-1411), regg. 29, et «Carteggio » (1391-1411), filze 47, Florence, «Libri di amministrazione » (1383-1411), regg. 44, Pise, «Libri di amministrazione » (1382-1408), regg. 69, et «Cartaggio » (1377-1402), filze 130, Gênes, «Libri di amministrazione » (1391-1401), regg. 20, et «Carteggio » (1376-1409), filze 55.. Dès son arrivée, en 1382, il fonda une compagnie commerciale tout en se faisant construire un palais dans sa ville natale. Un an plus tard, il créa une nouvelle compagnie à Pise. La même année, il se lança dans l’art de la laine et ouvrait sa propre fabrique à Prato ainsi qu’une banque à Florence sise au Marché Neuf de la Porta Rossa.
Ses affaires concernaient alors tout ce qui avait trait au négoce et à la banque. Au cours de cette décennie, il ouvrit un comptoir à Bruges, dès 1384, puis étendit ses activités vers Gênes (1392), Valencia et Barcelone (1393) et Majorque (1395).
Prato À Prato, possession de Florence où il était retourné en après être devenu riche, Datini devint membre de l'Arte della Lana, la guilde de la laine. Ce n'est qu'avec cette affiliation qu'il pouvait gérer un commerce en rapport avec la laine et représenter en même temps ses intérêts dans le gouvernement urbain. Là, il s'engagea dans deux entreprises à Pise et Florence avec son ancien tuteur, le tisserand Piero di Giunta, et un parent éloigné. L'une était une société commerciale familiale, l'autre une entreprise unipersonnelleUne présentation des documents est donnée par les archives nationales de Pise..
En 1384, à Prato, Datini fonda avec succès une société modeste pour la laine avec un maître teinturier, Piero di Giunta del Rosso, et Niccolò, fils de ce dernier, au sein de l'Arte dei Tintori, la guilde des teinturiers. À la suite du décès de Piero en 1394, il prit Agnolo, le fils de Niccolò, comme partenaire.