L'organisation des Chantiers de la jeunesse française (CJF), souvent appelés chantiers de jeunesse, est une institution paramilitaire française active de 1940 à 1944. Lieu de formation et d'encadrement de la jeunesse française, elle est fortement imprégnée des valeurs de la révolution nationale prônées par le gouvernement Pétain.
Histoire Création et objectifs gauche|vignette|Affiche pour les Chantiers de 1941. L'armistice du 22 juin 1940 ayant supprimé le service militaire obligatoire, les chantiers de jeunesse sont créés à la place, le Loi du 30 juillet 1940 relative au séjour dans des groupements de jeunesse des jeunes gens incorporés les 8 et 9 juin 1940, JO du , 605. Les jeunes hommes de la zone libre et de l'Afrique du nord française en âge (20 ans) d'accomplir leurs obligations militaires y sont incorporés pour un stage de six mois. Ils vivent en camp près de la nature, à la manière des scouts à la différence importante qu'ils ne sont pas volontaires et ils accomplissent des travaux d'intérêt général, notamment forestiers, dans une ambiance militaire. Ils sont encadrés par des officiers et des sous-officiers d'active et de réserve démobilisés, ainsi que par des aspirants formés pendant la guerre de 1939-1940. À partir de 1941, l'obligation des chantiers de jeunesse est prolongée, passant de six à huit mois.. vignette|Georges Lamirand dans un chantier de la jeunesse française. Carte postale de propagande du régime de Vichy. Dirigés par le général Joseph de La Porte du Theil, les chantiers de jeunesse sont une institution ambiguë. Il s'agissait d'inculquer les valeurs de la révolution nationale, prônée par le régime de Vichy. Pour le général, « la formation morale est à rechercher essentiellement dans le culte de l’honneur et dans la pratique de la vie en commun ; la formation virile, qui crée d’ailleurs une prédisposition heureuse au développement moral, se rattache à l’entraînement physique ».. L’incorporation des normes passe ainsi par l’exercice. . Scoutisme, hébertisme, sport et jeux ont ainsi pour vocation de s’intégrer dans un projet idéologique plus vaste dans lequel la formation à la discipline, l’autorité et l’obéissance participent au « relèvement » du pays..
Les Chantiers, initialement ouverts aux chefs et aux jeunes de confession juive, leur sont interdits dès 1941 en Afrique du nord, à la demande du lieutenant-colonel Van Hecke, commissaire régional, soutenu par le général de La Porte du Theil. Puis l'année suivante ( semestre 1942), l'exclusion est étendue aussi à la métropole. Le culte de la hiérarchie et de la discipline passe notamment par l'importance donnée au chef, à tous niveaux. La vénération du Maréchal Pétain imprègne profondément les cadres. Alors que le régime exalte le retour à la terre et le provincialisme, la vie en groupements dans les bois se lit aussi comme une réaction à la ville industrielle, considérée comme corruptrice, foyer de l'individualisme et de la lutte des classes. Aucune activité « politique » n'est tolérée dans les chantiers. Cela signifie l'interdiction de la propagande des organisations de Résistance, mais aussi des partis collaborationnistes ainsi que l'absence de radios, de débats et autres moyens de communication qui, même censurés, auraient permis aux jeunes de suivre l'évolution de la guerre et de la politique du régime et de se faire une opinion personnelle.
Détracteurs et défenseurs des Chantiers Il n'est pas rare, après la guerre, d'entendre les anciens dirigeants des Chantiers affirmer avoir voulu préparer une troupe mobilisable en cas de reprise de la guerre contre l'Allemagne. Les faits leur ont donné raison en Afrique du nord, province où les anciens des Chantiers, après le débarquement des Alliés le , sont rappelés, entraînés et répartis au sein des différentes unités de l'Armée d'Afrique. Ils participent aux campagnes de Tunisie, d'Italie, de France et d'Allemagne de 1943 à 1945, le plus connu étant le de chasseurs d'Afrique du lieutenant-colonel Alphonse S. Van Hecke à qui est dédié Le Chant des Africains en 1943.
Les détracteurs des Chantiers font remarquer : l'implication active des Chantiers dans l'envoi de jeunes au Service du travail obligatoire (STO) en Allemagne , la direction des Chantiers n'ayant rien fait contre cet envoi ; les chefs des Chantiers ne cherchent pas à rejeter les idées de la révolution nationale, assurant au contraire sa diffusion dans tous les groupements ; les chefs et instructeurs apparaissent être des « vichystes » convaincus et disciplinés ; ils sont antisémites, anti-francs maçons, anti-partis de gauche de l'époque et opposés aux idées fondamentales de la Troisième République ; le processus de résistancialisme des Chantiers n'a pas été soutenu par la direction des Chantiers de Jeunesse en tant que telle qui est toujours restée fidèle à Vichy (excepté en Afrique du Nord, après et le débarquement des Alliés). Certes, des hommes issus des Chantiers se sont engagés dans la Résistance mais ils l'ont fait à titre individuel et cela n'impliquait pas l'organisation ; les chefs des Chantiers, que ce soit au début des Chantiers (en 1941/42) comme après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord et après la victoire de Stalingrad (), n'appellent pas les jeunes à rejoindre la Résistance. La thèse et le livre de Christophe Pécout. analysent très bien ce mythe résistancialiste des Chantiers ; le général La Porte du Theil choisit de revenir d'Afrique du Nord en au moment même du débarquement anglo-américain, au lieu de rejoindre le camp des Alliés anglo-saxons comme le firent les officiers de l'armée de l'armistice, vichystes, conduits par Darlan et Giraud .
Les défenseurs des Chantiers mettent en avant (outre la militarisation des Chantiers d'Afrique du Nord) : le sabotage des départs de jeunes pour le Service du travail obligatoire (STO) en Allemagne dans certains groupements (notamment ceux des Alpes) ; la prise en charge des jeunes des Chantiers partis de leurs groupements pour le STO en Allemagne dans le cadre de la « mission Chantier en Allemagne » à laquelle furent affiliés plusieurs dizaines de jeunes cadres des Chantiers volontaires pour les suivre et les encadrer (voir notamment le sous-titre suivant avec le cas de Georges Toupet) ; l'esprit de revanche animant les cadres, et notamment l'implication du lieutenant-colonel Van Hecke dans le « groupe des cinq » visant à faciliter le débarquement allié en Afrique du Nord ; une entreprise de camouflage : camouflage de jeunes Alsaciens (réfractaires à l'incorporation dans l'armée allemande) qui recevaient une fausse identité ; camouflage de certains matériels de l'armée d'armistice ; l'esprit de responsabilité de La Porte du Theil revenant d'Afrique du Nord vers le à l'égard d'environ jeunes des Chantiers en métropole ; l'existence de rapports secrets établis par M. de Brinon, délégué du gouvernement de Vichy à Paris, destinés à Pierre Laval critiquant très sévèrement les Chantiers du point de vue de leur manque de loyauté vis-à-vis du gouvernement et de leurs sentiments anti-allemands.
Lorsqu'ils envahissent la Zone sud, les Allemands ordonnent au gouvernement de Vichy de supprimer l'Armée d'armistice le mais, divisés sur le sujet, ils choisissent de maintenir les Chantiers. Toutefois, ils modifient profondément leur implantation à partir de : les groupements de Provence, des Pyrénées et des Alpes sont délocalisés respectivement dans le Massif central, en Dordogne et dans les Landes. L'occupant craint en effet leur concours à un débarquement allié par la Méditerranée (groupements de Provence), le concours ou la participation à des évasions par l'Espagne (groupements des Pyrénées), ou l'aide aux maquis (groupements des Alpes). Le , la Wehrmacht fait une série de contrôles musclés dans les trois quarts des groupements des Chantiers.
Plusieurs anciens des chantiers rejoignent la Résistance alors que d'autres passent en Afrique du Nord. Les stocks de vivres et de vêtements des Chantiers sont une proie classique pour les maquis en manque de tout. De multiples coups de main, bénéficiant parfois de complicités dans la place, permettent aux maquisards de faire main-basse sur ces dépôts. Cela explique que, sur nombre de photos, des maquisards sont habillés en uniformes des Chantiers de jeunesse, non prévus à cet effet au départ.
Le destin du général de La Porte du Theil C'est à partir de que le général de La Porte du Theil, devant de nouvelles exigences allemandes qui auraient équivalu à l'envoi en Allemagne de la quasi-totalité des effectifs restant des Chantiers, refuse catégoriquement toute mise à disposition supplémentaire au bénéfice de l'occupant (d'où les contrôles musclés de la part de la Wehrmacht). Mais il décline également les invitations de la Résistance à la rejoindre ou à gagner Alger, pour continuer la lutte aux côtés des Anglo-saxons, après leur débarquement le .
Averti d'une arrestation imminente à la fin de , il refuse également de s'enfuir. Destitué par décret pris par le gouvernement de Vichy au tout début du mois de , il est arrêté le à son bureau de Châtel-Guyon par les Allemands et est emmené en Allemagne pour être interné à Munich d'abord puis en Autriche où il sera libéré par un détachement de l'armée française le et ramené sur le territoire national.
Ses activités menées avant son arrestation et son internement en Allemagne feront l'objet d'une instruction par une commission de la Haute cour de justice, à compter de . Cette instruction conduit la Haute cour de justice à émettre un non-lieu en 1947. Quatre raisons principales expliquent cet arrêt : les Chantiers de jeunesse ont agi comme rempart, pour la jeunesse, contre les influences allemandes ou collaborationnistes ; il n'est pas établi, malgré une centaine de témoignages des anciens chefs de groupements subordonnés à l'inculpé, que le général de La Porte du Theil a servi avec zèle les intérêts de l'occupant ; son caractère constamment germanophobe est même confirmé ; le général de La Porte du Theil refuse catégoriquement tout envoi ou mise à disposition de main-d'œuvre de membres des Chantiers en faveur de l'occupant à partir de ; les anciens des Chantiers participent en nombre aux combats pour la Libération en 1944-1945 : en provenance d'Afrique du nord, engagés volontaires de métropole dans la période de juin à , puis jeunes de la classe 1943 mobilisés à partir de .
droite|vignette|Affiche pour les Chantiers.
En Allemagne pendant le Service du travail obligatoire Dans le cadre de la loi sur le Service du travail obligatoire (STO) qui concerne les jeunes garçons nés en 1920, 1921 et 1922, les Chantiers mobilisent la classe appelée sous leurs drapeaux en , au nombre de jeunes Français. d'entre eux sont effectivement envoyés en Allemagne (Archives nationales [cote F60 1452 p.ex.]). Sur les autres jeunes des Chantiers qui ne partent pas en Allemagne, s'évanouissent dans la nature, parfois avec le concours des chefs de groupement (notamment dans la province Alpes-Jura) et sont astreints au travail obligatoire en France.
En Allemagne même, de nombreux chefs de chantiers requis sont partis avec leurs jeunes. Un certain nombre se portent volontaires pour aller les encadrer sur place, les groupements étant restés intacts. Jusqu'en 1945 y perdurent ainsi les pratiques d'une révolution nationale discréditée dans la France occupée, puis disparue en France libérée : culte du Maréchal, cérémonies patriotiques collectives tels les levers de couleurs ou les « face-à-l'ouest », etc. Les chefs ayant redonné des uniformes à leurs jeunes démobilisés, on vit des jeunes Français défiler dans des rues d'outre-Rhin en uniforme, en rangs, bannières déployées, encadrés par leurs chefs, et parfois musique en tête.