Le sumérien (en sumérien ) est une langue morte qui était parlée dans l'Antiquité en Basse Mésopotamie. Elle est ainsi la langue parlée à Sumer aux Le sumérien comportait deux variétés (sociolectes) connues : l'émegir et l'emesal.

Le sumérien est un isolat linguistique, c'est-à-dire qu'il n'a jamais pu être, jusqu'aujourd'hui, rattaché à une famille de langues connue (comme d'autres langues au Proche-Orient ancien, telles que le hatti et l'élamiteEncyclopædia Britannica en ligneNos 20 minutesSumérien isolat).

Le sumérien semble être la plus ancienne langue écrite connue, sous une forme d'écriture appelée le cunéiforme, voire la plus ancienne langue connue.

L'akkadien a progressivement remplacé le sumérien comme langue parlée autour du , même si la plupart des habitants de l'époque étaient décrits comme bilingues sumérien-akkadienGuy Deutscher, , Université d'Oxford, , 2007 . Le sumérien a d'ailleurs continué à être utilisé comme langue sacrée, cérémonielle, littéraire et scientifique en Mésopotamie jusqu'au Joan Oates, Babylon, édition révisée, Thames and Hudston, 1986, .A. K. Grayson, , ed. Arthur Cotterell, Penguin Books, 1980, .

Terminologie La terminologie employée par les historiens reprend en partie des termes rencontrés dans les textes antiquesJ. S. Cooper dans , col. 78-82. .B. Lafont dans , col. 151-153.. Le mot Sumer est issu du terme akkadien , correspondant au sumérien ( ?), qui désignait une région couvrant la partie sud de la Mésopotamie. C'est la région d'où provient la majorité de la documentation écrite en sumérien, et manifestement la région où cette langue était parlée par la majorité de la population au . Ce terme géographique apparaît souvent en opposition à la région qui la bordait au nord, le pays d'Akkad, en akkadien et en sumérien, peuplé majoritairement de Sémites, les « Akkadiens », locuteurs de l'akkadien et sans doute aussi d'autres langues sémitiques aux périodes archaïques. On trouvait du reste plus couramment le terme de « Pays », , pour désigner ces contrées. La langue sumérienne était également évoquée dans les textes, (équivalent à ) en sumérien, et šumeru en akkadien des phases babyloniennes tardives (aussi lišan šumeri, « langue sumérienne »)The Chicago Assyrian Dictionary, vol. 17, Š part III, 1992, . Les historiens ont ensuite créé le terme « Sumériens » pour qualifier le peuple vivant dans cette région et parlant cette langue, conception qui est étrangère à la mentalité antique et n'apparaît donc pas dans les textes cunéiformes.

Redécouverte

La langue sumérienne est redécouverte dans le contexte de la traduction des inscriptions cunéiformes à partir de la première moitié du . Les textes traduits, datés des époques récentes de l'histoire antique du Moyen-Orient (empire néo-assyrien et empire achéménide) sont écrits en akkadien (qu'on appelle alors « assyrien » avec un sens plus large qu'actuellement, puisque ce sont les capitales assyriennes qui sont fouillées à cette période). Ils sont constitués majoritairement de signes phonétiques renvoyant à cette langue, mais il devient assez vite évident que cette écriture comprend une autre catégorie de signes, des logogrammes (on parle aussi d'idéogrammes), ne renvoyant pas à des sons mais à des choses, et ne s'écrivant pas comme ils se prononcent. Edward Hincks, un des principaux artisans de la traduction de ce système d'écriture, est le premier à émettre l'hypothèse que ces logogrammes renvoient en fait à une langue non-sémitique, d'un passé plus ancien que les textes, qui serait celle des inventeurs de ce système d'écriture et aurait été en partie préservée sous cette forme par les peuples écrivant l'akkadien. Cette intuition est confirmée par Henry Rawlinson qui découvre en 1852 parmi les tablettes exhumées à Ninive des listes bilingues reliant des mots akkadiens à leur équivalent en sumérienKevin J. Cathcart, The Earliest Contributions to the Decipherment of Sumerian and Akkadian, Cuneiform Digital Library Journal, 2011.

Il est rapidement établi qu'il s'agit d'une langue agglutinante, ce qui fait qu'on la range d'abord dans la catégorie des langues « touraniennes » ou « scythiques », celles qui sont caractérisées de nos jours comme « langues ouralo-altaïques » (aujourd'hui abandonnées par les linguistes). Se pose alors la question du nom à donner à cette langue nouvellement découverte, qui n'est manifestement celle d'aucun peuple connu pour cette région par les textes grecs ou bibliques, et on a alors le choix entre plusieurs termes apparaissant dans les textes cunéiformes et renvoyant à des peuples inconnus jusqu'alors. Rawlinson et Lenormand proposent de l'attribuer aux « Akkadiens » (alors qu'il devient plus tard évident que cela renvoie à une population parlant une langue sémitique) ; P. Haupt fait de même, mais il est le premier à employer le terme de « sumérien », pour désigner un des sociolectes de cette langue, l'Eme-sal. J. Oppert propose en 1869 que c'est l'intégralité des variantes de cette langue qu'il convient de désigner par le terme « sumérien ». Sa position est confirmée par Carl Bezold qui déchiffre en 1889 un texte établissant clairement l'équivalence entre le mot sumérien désignant cette langue, eme-gi(r), et sa traduction en akkadien, lišan šumeri.

Reste à établir la fonction et la nature de cette langue, qui alors n'est connue que par des logogrammes dans des textes en akkadien. En 1874, J. Halévy propose que cette langue ne soit pas la langue d'un peuple, mais une forme d'écriture pratiquée dans le milieu des prêtres, une sorte de hiératique mésopotamien. La majorité des spécialistes du sujet préfère s'en tenir à l'idée initiale d'une langue d'un peuple plus ancien. Il faut attendre les fouilles de Tello (l'antique Girsu) et de Nippur en Basse Mésopotamie et la découverte puis la publication à partir des années 1880 des premières tablettes intégralement écrites en sumérien pour que la question soit tranchée : le sumérien était bien une langue parlée et écrite aux débuts de l'histoire mésopotamienne..

François Thureau-Dangin, travaillant au Louvre à Paris, a également apporté d'importantes contributions pour déchiffrer le sumérien avec les publications de 1898 à 1938, comme en 1905 avec Les inscriptions de Sumer et d'Akkad. Charles Fossey au Collège de France à Paris était un autre chercheur à la production abondante et fiable. Ses contributions au dictionnaire sumérien-assyrienDictionnaire sumérien-assyrien s'avèrent novatricesP. Anton Deimel, Sumerisch - Akkadisches Glossa, III de 4 volumes de Deimel, 1934.

Friedrich Delitzsch a publié un dictionnaire de la grammaire sumérienneFriedrich Delitzsch, Sumerisches Glossar, 1914Friedrich Delitzsch, , 1914. L'élève de Delitzsch, Arno Poebel, a publié une grammaire avec le même titre, Grundzüge der sumerischen Grammatik, en 1923, qui fut longtemps l'ouvrage de base pour les étudiants en sumérien jusqu'à la parution d'une nouvelle synthèse grammaticale par Adam Falkenstein en 1959 (Das Sumerische). Les avancées des décennies suivantes sont synthétisées en 1984 par Marie-Louise Thomsen (The Sumerian Language: An Introduction to its History and Grammatical Structure), puis par Dietz-Otto Edzard en 2003 (Sumerian Grammar), depuis prolongée par des synthèses plus brèves et travaux de recherche produits par d'autres chercheurs (Piotr Michalowski, Pascal Attinger, Gabor Zolyomi, Gonzalo Rubio, etc.). La reconstitution reste incomplète, car, à côté d'un ensemble de points sur lesquels les différents spécialistes s'accordent, de gros points de désaccord subsistent, notamment sur la morphologie verbale.

Sources

La compréhension du sumérien repose avant tout sur l'analyse des textes en sumérien et des logogrammes en sumérien présents dans les textes écrits dans d'autres langues (akkadien surtout), en fonction des contextes de ces documents.

Les plus anciens textes écrits à la fin du sont de nature administrative, enregistrant des opérations généralement simples, ainsi que quelques listes lexicales. Ils ne comprennent pas d'éléments phonétiques et grammaticaux évidents, aussi la question de savoir s'ils transcrivent du sumérien est débattue. C'est aux alentours de 2900 av. J.-C. qu'apparaissent les premiers éléments permettant de relier l'écriture à une langue, et il s'agit alors sans équivoque possible du sumérien. Vers cette même période apparaissent des textes juridiques (actes de vente), puis vers le milieu du des compositions plus « littéraires » témoignant d'un développement de la pratique de l'écrit ; les textes officiels et juridiques sont plus étoffés. C'est aussi de cette période que datent les premières transcriptions écrites de l'akkadien, et peu après d'autres langues sémitiques de Syrie (Mari, Ebla), villes où les scribes écrivent aussi en sumérien. Les tablettes administratives et économiques restent majoritaires (documents de Girsu, Adab). Avec l'apparition de l'empire d'Akkad (v. 2340-2190 av. J.-C.), la langue akkadienne prend un statut plus important, mais le sumérien reste très pratiqué dans les cités de Sumer. Après l'effondrement de cet empire la documentation de Girsu du temps du roi Gudea est une source importante pour la connaissance du sumérien, puis cette langue reprend un statut officiel à l'échelle du Sud mésopotamien sous l'égide de la troisième dynastie d'Ur (v. 2112-2004 av. J.-C.). On parle parfois de période néo-sumérienne pour désigner cette phase succédant à l'empire d'Akkad, qui voit un essor de la littérature en sumérien (hymnes, prières, mythes, épopées). Cette littérature est en fait essentiellement attestée par des copies scolaires datées des premiers siècles du , mises au jour à Nippur et Ur. En revanche la documentation administrative en sumérien s'arrête à cette période, le dernier exemple connu datant du milieu du C'est à ce moment que le statut du sumérien écrit évolue, alors qu'il n'est manifestement plus ou très peu parlé : les signes sumériens sont préservés sous la forme de logogrammes dans des textes en akkadien, ce qui indique qu'ils étaient prononcés en akkadien ; le sumérien reste une langue enseignée dans les centres scolaires mésopotamiens, non seulement parce que les scribes doivent en avoir une connaissance de base pour écrire les logogrammes courants, mais aussi parce qu'elle garde un statut de langue prestigieuse. Les sources écrites en sumérien de cette époque proviennent essentiellement du milieu scolaire, qui reste donc bilingue sumérien-akkadien alors que la société l'est de moins en moins. Dans le milieu des temples, le sumérien a un statut de langue liturgique et magique, qui concourt également à son prestige. De la littérature officielle en sumérien est encore produite jusqu'au dans les royaumes d'Isin et de Larsa, mais avec la domination babylonienne qui leur succède l'akkadien devient de plus en plus employé dans la production littéraire. Par la suite ce ne sont que quelques catégories de textes en sumérien qui sont préservées et transmises jusqu'à la fin de la tradition cunéiforme aux débuts de notre ère ; quelques nouvelles compositions en sumérien sont écrites, des traductions de textes littéraires sumérien en akkadien sont effectuées, mais tout cela ne constitue qu'une portion très réduite de la production littéraire. Le sumérien reste très employé dans le domaine magique (c'est la langue privilégiée pour les incantations) et liturgique (lamentations, notamment sous la variante Emesal).

Certains types de textes jouent un rôle plus direct dans la compréhension moderne du sumérien, parce qu'ils avaient été élaborés durant l'Antiquité dans un même but, afin d'aider ceux qui ne connaissaient pas le sumérien à l'apprendre ou à le comprendre, notamment pour la rédaction des textes cunéiformes qui nécessitaient une connaissance au moins basique des logogrammes et donc du vocabulaire sumérien. Trois catégories de textes servant ces besoins peuvent être distinguées :