Le Grand Prix de Belgique 1960 ( Grand Prix de Belgique / ), disputé sur le circuit de Spa-Francorchamps le , est la quatre-vingt-neuvième épreuve du championnat du monde de Formule 1 courue depuis 1950 et la cinquième manche du championnat 1960.
L'édition est marquée par une série d'accidents : Stirling Moss et Mike Taylor se blessent durant les essais à quelques minutes d’intervalle ; Taylor, sérieusement choqué, mettra fin à sa carrière de pilote. En course, Chris Bristow, sur une Cooper de l'écurie British Racing Partnership, est décapité par du fil barbelé lors d'une sortie de piste juste avant Malmedy. Cinq tours plus tard, Alan Stacey est percuté en plein visage par un oiseau à Masta ; sans connaissance, il sort de la piste et, éjecté de sa voiture, ne survit pas à ses blessures. Ces drames en font le week-end le plus noir de la Formule 1 jusqu'au Grand Prix de Saint-Marin 1994.
Contexte avant la course Le championnat du monde La saison 1960 de Formule 1, dernière courue sous la réglementation à moteur atmosphérique ou suralimenté, marque la conversion de la plupart des constructeurs de monoplaces au concept du moteur central arrière, dans le sillage de Cooper, qui a tenu le haut du pavé l'année précédente grâce à ses légères et maniables T51, pourtant nettement moins puissantes que les Ferrari. Avec le retour des Grands Prix d'Argentine et de Belgique, le calendrier 1960 comporte dix manches, dont les 500 miles d'Indianapolis, épreuve spécifique disputée sous la réglementation Indycar.
Malchanceux lors des deux premières épreuves, Jack Brabham, champion du monde 1959, a retrouvé le chemin de la victoire lors du récent Grand Prix des Pays-Bas au volant de la nouvelle Cooper T53 et s'est replacé dans la course au titre, à seulement six points de son coéquipier Bruce McLaren (vainqueur chanceux en Argentine) et trois de Stirling Moss, son adversaire le plus redoutable, qui a imposé à Monaco la très performante Lotus 18. Disposant des anciennes Dino à moteur avant (la nouvelle voiture à moteur central arrière étant en cours de développement), les pilotes Ferrari subissent cette saison la loi des monoplaces britanniques, seuls les circuits ultra rapides tels Spa-Francorchamps, Reims ou Monza leur étant favorables.
Le circuit thumb|left|alt=Spa-Francorchamps|Le circuit permanent (vu ici dans les années 2000) emprunte une partie du tracé routier utilisé jusqu'en 1978 (au fond, le virage de la Source).
Situé en bordure des Hautes Fagnes, le circuit routier de Spa-Francorchamps fut inauguré en 1924. Il emprunte des voies au relief marqué, la pente maximale (dans la montée du Raidillon) atteignant 17%. Malgré son parcours accidenté, c'est l'un des tracés les plus rapides d'Europe, l'épingle de la Source étant le seul virage lent du circuit. Depuis 1958, le record officiel de la piste est détenu par Mike Hawthorn, qui lors du Grand Prix avait accompli son dernier tour à la moyenne de au volant de sa Ferrari .
Monoplaces en lice thumb|right|Brabham sur Cooper T53, vu ici lors du dernier Grand Prix des Pays-Bas. Cooper T53 "Usine" Jack Brabham et Bruce McLaren pilotent leurs habituelles T53, à moteur central arrière. Ce modèle se distingue de la T51 de la saison précédente par une ligne beaucoup plus aérodynamique et une boîte de vitesses à cinq rapports et pont intégré. Elle utilise toujours le moteur 4 cylindres Coventry Climax FPF développant 243 chevaux à , qui malgré sa puissance modeste est capable de propulser cette agile monoplace de à . Brabham, qui a grandement contribué au développement de la T53, vient de remporter coup sur coup le Silver City Trophy à Brands Hatch (hors championnat) et le Grand Prix des Pays-Bas, faisant preuve d'une très grande aisance à son volant.
Cooper T51 & T45 privées Compétitive et facile à exploiter, la Cooper T51 est très prisée des écuries privées. L'équipe Yeoman Credit d'Alfred Moss a acquis trois des châssis utilisés par l'usine la saison précédente. Comme les T53, ces monoplaces de utilisent le moteur Climax FPF. Tony Brooks et Chris Bristow sont au volant de leurs montures habituelles, la troisième voiture étant confiée au pilote belge Olivier Gendebien qui débute dans l'équipe. Le pilote néerlandais Carel Godin de Beaufort avait initialement engagé sa T51 personnelle mais a annulé sa participation. Engagé par l'Écurie nationale belge, Lucien Bianchi va faire ses débuts en championnat du monde sur une ancienne Cooper T45.
Ferrari Dino 246 "Usine" Le circuit ardennais est l'un de ceux où les classiques Dino 246 (, moteur V6 développant 290 chevaux) ont une petite chance de rivaliser avec les monoplaces britanniques. Trois voitures ont été engagées pour Phil Hill, Wolfgang von Trips et Willy Mairesse, le pilote belge faisant ici sa première apparition en Grand Prix.
BRM P48 "Usine" L'équipe britannique aligne ses trois pilotes habituels, Joakim Bonnier, Graham Hill et Dan Gurney, qui disposent de leurs P48 à moteur central arrière, des monoplaces de 550 kg à moteur quatre cylindres en ligne de 280 chevaux qui se caractérisent par un original système de freinage ne comprenant que trois disques, deux à l'avant et un seul monté sur l'arbre de transmission à l'arrière. C'est d'ailleurs une défaillance du freinage qui fut cause de la sortie de route de Gurney lors du dernier Grand Prix des Pays-Bas, une fêlure du radius contraignant le pilote américain à piloter ici avec l'avant-bras gauche plâtré.
thumb|upright=0.9|right|La Lotus 18, principale concurrente des Cooper. Lotus 18 "Usine" Comme à Zandvoort, Colin Chapman a engagé trois Lotus 18 pour Innes Ireland, Alan Stacey et Jim Clark. Ces voitures, qui utilisent le même moteur Climax FPF que les Cooper, sont les plus petites (hauteur hors tout de ) et les plus légères ( en ordre de marche) du plateau. Elles utilisent une originale boîte de vitesses séquentielle à cinq rapports, de conception maison. Elles bénéficient d'une excellente tenue de route, nécessitant toutefois un pilotage très fin. Malgré leur petite taille, elles s'avèrent moins rapides que les Cooper, dont l'aérodynamique est nettement plus poussée.
Lotus 18 privées Impressionné par les performances affichées par la Lotus 18 dès ses premières course, Stirling Moss a poussé son employeur Rob Walker à en acquérir une, en remplacement de sa précédente Cooper T51. Une voiture neuve fut livrée à l'équipe pour le Grand Prix de Monaco où Moss la fit triompher. Également intéressé par ce modèle, Mike Taylor a racheté la voiture utilisée par Ireland en Argentine, une des premières de ce type construites, qu'il va étrenner à FrancorchampsMagazine Motor Racing - August 1960.
Scarab "Usine" Souffrant d'un manque de puissance et d'un poids trop élevé (235 chevaux pour près de ), les Scarab F1 sont loin d'avoir répondu aux attentes du pilote constructeur américain Lance Reventlow. De conception très classique, ces monoplaces se sont révélées beaucoup plus lentes que toutes leurs concurrentes, l'essai effectué par Stirling Moss à Monaco ayant confirmé le manque de compétitivité de ces voitures. Malgré la non-qualification subie en principauté et leur forfait aux Pays-Bas, Reventlow tente à nouveau sa chance sur le circuit ardennais, épaulé par son compatriote Chuck Daigh.
Coureurs inscrits + Liste des pilotes inscrits Pilote Écurie Constructeur Modèle Moteur Pneumatiques 2 Jack Brabham Cooper Car Company Cooper Cooper T53 Coventry Climax L4 4 Bruce McLaren Cooper Car Company Cooper Cooper T53 Coventry Climax L4 6 Joakim Bonnier Owen Racing Organisation BRM BRM P48 BRM L4 8 Dan Gurney Owen Racing Organisation BRM BRM P48 BRM L4 10 Graham Hill Owen Racing Organisation BRM BRM P48 BRM L4 12 Stirling Moss Rob Walker Racing Team Lotus Lotus 18 Coventry Climax L4 14 Innes Ireland Team Lotus Lotus Lotus 18 Coventry Climax L4 16 Alan Stacey Team Lotus Lotus Lotus 18 Coventry Climax L4 18 Jim Clark Team Lotus Lotus Lotus 18 Coventry Climax L4 20 Mike Taylor Crawley Racing Team Lotus Lotus 18 Coventry Climax L4 22 Willy Mairesse Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari Dino 246 Ferrari V6 24 Phil Hill Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari Dino 246 Ferrari V6 26 Wolfgang von Trips Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari Dino 246 Ferrari V6 28 Lance Reventlow Reventlow Automobiles Inc Scarab Scarab F1 Scarab L4 30 Chuck Daigh Reventlow Automobiles Inc Scarab Scarab F1 Scarab L4 32 Lucien Bianchi Équipe Nationale Belge Cooper Cooper T45 Coventry Climax L4 34 Olivier Gendebien Yeoman Credit Bank Cooper Cooper T51 Coventry Climax L4 36 Chris Bristow Yeoman Credit Bank Cooper Cooper T51 Coventry Climax L4 38 Tony Brooks Yeoman Credit Bank Cooper Cooper T51 Coventry Climax L4 40 Carel Godin de Beaufort Ecurie Maarsbergen Cooper Cooper T51 Coventry Climax L4
Qualifications Les essais qualificatifs se déroulent les vendredi et samedi après-midi précédant la course. La course n'ayant pas eu lieu l'année précédente, beaucoup de pilotes découvrent le circuit le vendredi, et ce n'est qu'en fin de journée que les temps de référence s'établissent. Jack Brabham est le premier à réaliser une série de tours sous la barre des quatre minutes au volant de sa Cooper, achevant sa séance avec un temps de 3 min 50 s (soit une moyenne de ), pulvérisant le record établi par Mike Hawthorn deux ans auparavant. Il devance de plus de deux secondes tous ses adversaires, le plus proche étant Tony Brooks, dont le style coulé s'avère toujours aussi efficace sur les pistes rapides, et qui au volant de sa Cooper de la saison dernière est parvenu à battre la Lotus de Stirling Moss.
Comme la veille, le soleil est présent pour la séance qualificative du samedi après-midi. Devancé la veille par les Cooper, Moss est reparti à l'assaut du chronomètre lorsque, en abordant le virage de Burnenville à environ , le moyeu arrière gauche cède brutalement ; sur trois roues, la Lotus sort violemment de la piste, éjectant son pilote qui est relevé avec les deux jambes et le nez cassés et trois vertèbres brisées. Presque au même moment, Mike Taylor (qui pilote également une Lotus privée) se retrouve privé de direction au virage de la Carrière et sa voiture a tiré droit dans les arbres bordant la piste à cet endroit. Il s'en tire miraculeusement avec une clavicule cassée et quelques contusions. Il s'avère que la colonne de direction s'est rompue, la voiture de Taylor étant une des toutes premières Lotus 18 construites, ne bénéficiant pas des modifications apportées ultérieurement par l'usine.
Ces deux accidents graves vont entraîner plus d'une heure d'interruption de la séance. Peu de voitures vont ensuite reprendre la piste, et hormis Phil Hill qui va améliorer d'une dizaine de secondes son temps de la veille, devançant de deux dixièmes de seconde la Cooper d'Olivier Gendebien et s’octroyant une place en première ligne de la grille de départ, les autres pilotes se contentent de parfaire les réglages de leurs voitures. Au stand Lotus, Colin Chapman (qui a emprunté la monoplace d'Ireland pour aller examiner l'épave de Moss), va passer le reste de la journée et une partie de la nuit à faire remplacer les moyeux arrière des trois voitures de l'équipe par des pièces modifiées en urgence à l'usine et expédiées sur place par avion.
C'est donc Brabham, qui partira en pole position au côté de Brooks et Phil Hill, tandis qu'Olivier Gendebien partira à la corde de la seconde ligne au côté de Graham Hill, qui s'est montré le plus rapide de l'équipe BRM. À la suite des accidents ayant éliminé Moss et Taylor, seuls dix-sept pilotes prendront part au Grand prix, les organisateurs accordant une prime de départ aux quinze premiers mais seulement une demi-prime aux deux derniers qualifiés, Alan Stacey (Lotus) et Chuck Daigh, qui avec Lance Reventlow fera débuter en course la Scarab.