Guittone d'Arezzo (1235 - 1294) est un poète toscan originaire de la cité-État d'Arezzo qui joua un rôle de premier plan dans l'acculturation culturelle de la poésie courtoise sicilienne et de la poésie occitane des Troubadours dans sa région natale au .

Il est considéré par l'historiographie littéraire comme une figure fondatrice de la culture littéraire et politique de la bourgeoisie communale guelfe de Toscane. Affiliée principalement aux Communes libres du Nord de l'Italie et à la Papauté catholique romaine, la bourgeoisie citadine à laquelle appartient le poète est en violente opposition avec les familles de la noblesse citadine gibeline (prêtant allégeance à l'Empereur du Saint-Empire romain germanique) cette dernière étant alors très influente dans les cités toscanes surtout après 1260.

Auteur polygraphe prolifique, Guittone d'Arezzo est l'un des plus influents poètes et prosateur vernaculaire en Toscane après duquel une nouvelle génération prendra son essor (les épigones du poète arétin surnommés les "guittoniani" ou "siculo-toscani") et à partir duquel une autre s'en distinguera, à la fois du point de vue stylistique mais aussi thématique (les poètes du Dolce Stil Novo parmi lesquels Dante Alighieri) tout en conservant plus ou moins la marque essentielle de la poétique guittonienne qui est principalement une synthèse du lyrisme courtois combinée avec la satire morale, résultat inédit pour la jeune littérature toscane d'expression vernaculaire du Duecento.

Guittone d'Arezzo donne à la poésie toscane ses tout premiers modèles de chansons amoureuses courtoises. Il insuffle une nouvelle vitalité formelle et lyrique aux chansons d'exil de même qu'au chant liturgique italien de son époque pour lequel il consacre formellement le ballatte sacre (Lauda) en s'inspirant de la poésie vernaculaire franciscaine des cités-états de l'Ombrie.

Le poète arétin est également considéré parmi les premiers grands prosateurs vernaculaires italiens, fondateurs de la prosa d'arte du Duecento à travers son œuvre épistolaire en italien.

Biographie littéraire et poétique La vie de Guittone d'Arezzo demeure encore obscure, seulement quelques faits importants de son parcours nous sont connus. Fils du trésorier communal de la cité-état d'Arezzo, il appartenait à la petite bourgeoisie citadine rentière, très active dans les institutions civiles et politiques dont elle occupait nombreuses fonctions administratives et dirigeantes au côté de l'ancienne noblesse terrienne.

En 1256, Guittone est exilé d'Arezzo en raison de son soutien actif au camp des Guelfes.

En 1265, il entre en tant que laïc dans l'ordre des Milites Beatae Virginis Mariae (l'ordre des Chevaliers de la Vierge Marie) dit des "Frati Gaudenti" dont l'idéale était de vivre socialement en accord avec les évangiles sans coupure éthique et matériel avec les activités civiles, politiques, marchandes et intellectuels de la vie communale. Le culte consistait principalement à vénérer la vierge Marie par les rites dans l'espace urbain communal à travers la composition et la récitation de prières et de chansons dédiées à la mère du fils de Dieu en usant de toutes les ressources lyriques et rhétoriques de la jeune littérature courtoise toscane et Ombrienne.Cet événement va sensiblement changer son écriture littéraire et poétique. Il semble avoir abandonné la poésie courtoise pour consacrer ses œuvres exclusivement au thème de la religion en les signant "Fra Guitton" ("Frère Guitton").

Guittone d'Arezzo est le plus important poète courtois de sa génération, auteur à lui seul d'une cinquantaine de canzoni et de plus de 251sonetti traitant des thèmes de l'amour courtois et de la morale civique. Ces deux thématiques souvent mêlées, sont également au centre de son œuvre épistolaire baptisée par les éditeurs modernes Lettere.

Dans ses nombreuses lettres échangées avec les plus importantes personnalités de son époque (dont la qualité sociale des correspondants demeure au reste très variée) résonnent la voix d'un poète résolument moraliste et passionnément engagé dans les luttes politiques de sa cité, maîtrisant aussi bien toutes les subtilités de lars dictandi des dictatores italien (le sicilien Pier delle Vigne; le florentin Brunetto Latini) que la poésie raffinée des troubadours italiens ( les "provenzali" du Nord de l'Italie) et de leur langage littéraire (à travers la lecture du Donat Proensal de "Uc Faidit").

il pratique assidûment, à côté d'une poésie amoureuse de tradition courtoise, une poésie partisane chantant les faits d'armes des factions guelfes lors des conflits et des guerres à Arezzo et dans la Toscane environnante, notamment durant la période la plus conflictuelle, celle de la défaite militaire des guelfes à Montaperti (1260) face aux armées gibelines à la suite de laquelle de nombreux partisans guelfes retrouvent les chemins de l'exil.

Son célèbre planh Ahi lasso, or è stagion de doler tanto, composé à l'issue de la défaite des guelfes florentins opposés aux armées gibelines à Montaperti (1260) est l'exemple même d'une poésie volgare de propagande où tous les artifices de la rhétorique ainsi que les possibilités métriques et stylistiques offertes par le sirventes provençale et la canzone du grand chant sont mis au service d'un discours désabusé, ironique et sarcastique sur cette bataille historique et sanglante. Cette canzone adressés aux Florentins vaincus de Montaperti est le premier grand exemple de poésie politique en langue italienne. Cette composition connaîtra un grand succès au début du siècle suivant au côté de la canzone mixte où l'amour courtois et la politique se partagent les strophes, un genre dans lequel le poète d'Arezzo se montre également particulièrement habile. Gente noiosa e villana est un bon exemple de ce genre de canzone mixte, avec sept strophes consacrées à des sujets politiques, deux à l'amour courtois.

Gianfranco Contini dans son anthologie Poeti del Duecento (vol.I) édite la chanson politique Ahi lasso, or è stagion de doler tanto dans le chapitre consacré à la poésie italienne de tradition courtoise « Poesia cortese Toscana e settentrionale » ("Poésie courtoise du Nord et de la Toscane") en raison de ses nombreuses analogies structurelles et thématiques avec le grand chant de tradition courtois. Les deux premières strophes qui ouvrent la chanson sont à cet égard éloquentes : la voix du poète dans la première strophe (v. 1-15), consterné par la défaite des guelfes florentins (camps auquel appartient le poète arétin) pleure avec le même ton affligé et mélancolique que l'amant courtois abandonné de sa Dame. Dans la deuxième strophe (v. 16-30) le poète attribue à la cité de Florence les qualités morales exceptionnelles de la Dame courtoise, de même que son pouvoir intrinsèque d'anoblissement chez celui qui se dévoue à la servir fidèlement (v. 16-19).

Guittone d'Arezzo est épris de morale et passionnément engagé dans les conflits de son époque étant très investis dans la cavalleria gaudante de la confraternité arétine au nom de laquelle il s'engage très tôt dans une intense activité de propagande civile et religieuse par son œuvre épistolaire. Il introduit soigneusement dans son œuvre lyrique et épistolaire des préoccupations profondément religieuses et spirituelles, allant même modeler sa biographie selon ces aspirations, et organisant la chronologie de sa vie de rimatore sur la base de celles-ci.

Le prestigieux chansonnier de la poésie médiévale italienne, connu sous l'appellation Laurenziano Rediano 9 (BML Redi 9) conservé à la Bibliothèque Medicea Laurenziana de Florence, est le seul manuscrit qui réunit un nombre très important de sonetti amoureux et de canzoni politiques de Guittone dans un seul et même ouvrage, ceci selon un ordre relativement cohérent en accord précisément (directement ou pas) avec l'intention de l'auteur. Ce canzoniere est d'un profond intérêt pour les historiens et philologues de la littérature italienne car non seulement celui-ci nous transmet intacte une grande partie de l'œuvre poétique de Guittone, il nous fait également lire son œuvre grâce au minutieux assemblage du matériel dans l'espace du manuscrit au travers le double prisme de l'amour courtois et de la conversion spirituelle. Une lecture existentielle et poétique que le poète a entretenu longtemps de son vivant, et que ce chansonnier restitue fidèlement. Le corpus se divise ainsi en deux parties différentes et opposées, l'une placé sous le signe de l'Amour courtois, l'autre sous le signe de la morale civique et chrétienne. Ces deux thématiques, l'une profane et l'autre éthique et spirituelle, sont nettement séparées dans le corpus du Laurenziano Rediano 9, par une césure à la fois biographique et poétique. En effet, le copiste du Laurenziano R 9 attribue les poésies courtoises à « Guittone », et celles au ton moraliste et prédicatif à « Fra[te] Guitton » afin de préciser le changement de statut et de fonction choisis par le poète d'Arezzo au cours de sa longue carrière d'homme de lettres.

Cette construction biographique n'est pas sans lien avec le nouveau choix de vie qu'il s'impose à partir de 1265: il devient membre du cercle très aristocratique des Frati Gaudenti (Frati della Beata Glorïosa Vergine Maria), une assemblée de chevaliers tous issus des familles les plus illustres et influentes d'Arezzo, ayant choisi une vie modérément austère consacrée à la charité et à la célébration des saints chrétiens, en particulier au culte de la vierge Marie. Mais leur activité ne se limite pas à la prière et aux activités liturgiques, surtout en cette période de troubles politiques sans précédent. C'est ainsi que la confraternité spirituelle d'élite, transformé en véritable ordre militaire par le Pape Urbain VI en 1261, s'applique très sérieusement à préserver la paix dans les cités Toscanes et Emiliennes, des foyers instables où éclatent régulièrement des luttes intestines et la guerre civile. Depuis son entrée dans ce cercle spirituel et son engagement en première ligne parmi ces chevaliers de la paix civile, le poète, désormais dénommé « Fra[te] Guitton », adopte une nouvelle vision mentale, il oriente dès lors son œuvre poétique vers un discours beaucoup plus soucieux de morale, à la fois sur un plan civique et religieux, où la spiritualité chrétienne tient désormais une place centrale, voire paradigmatique. Toutefois « Fra[te] Guitton » fait en sorte que celle-ci s'insère dans son œuvre de manière cohérente et non exclusive afin qu'elle n'entre pas en conflit avec certains aspects de la culture laïque italienne. En effet, cette « conversion » n'est pas véritablement une renovatio spirituelle au sens religieux du terme même si la foi chrétienne est davantage évoquée et valorisée dans sa poésie depuis 1265. S’il y a clairement chez « fra[te] » Guittone une prise de distance vis-à-vis de la culture courtoise amoureuse (de son idéalisme érotique et de sa casuistique raffinée) le poète d'Arezzo ne décide nullement, à l'instar de l'ombrien Jacopone da Todi (1236-1306), de consacrer le restant de ses jours à la vie monastique dans l'abandon complet et irrévocable à Dieu sans jamais plus s'adonner au trobar pour quelconque société mondaine cultivée. De plus, si Guittone se rapproche en effet davantage de la culture religieuse et morale de son temps, et même si la prise de distance avec la culture courtoise et de ses mythes est bien réelle, il n'adhère jamais à la conventionnelle reprobatio amoris misogyne du De Amore d’André le Chapelain.