Anne Cécile Desclos, dite Dominique Aury alias Pauline Réage, née le à Rochefort-sur-Mer et morte le à Corbeil-Essonnes, est une femme de lettres française.

Autrice d'essais, de préfaces, de traductions et de quelques poèmes, elle a été un quart de siècle durant, l'adjointe de la direction de la seconde NRF, la première femme à jouer, au sein de la maison Gallimard, plus qu'un rôle d'influence dans le monde de l'édition française, la première à être reconnue professionnellement pour cela en devenant en 1974 conseillère du ministre de l’Éducation. Une des premières jeunes filles admises en 1925 en hypokhâgne, elle avait été avant guerre une pionnière du journalisme féminin.

Découvreuse de talents et membre de multiples jurys, elle a insufflé par ses choix et ses critiques une orientation résolumentB. Pivot, Front populaire au Fermina, in Le Figaro littéraire, , Paris, 4 décembre 1967. moderniste à la littérature de l'après-guerre. Cependant elle s'est attachée, en tant que directrice de collection et spécialiste de la littérature baroque et religieuse, à une exigence renouvelée de rigueur classique. Ses traductions ont contribué fortement à l'introduction d'auteurs anglais modernes dans le contexte des lettres françaises.

Compagne clandestine de Jean Paulhan jusqu'au-delà de la mort de celui-ci, elle a révélé en 1994, à l'âge de quatre-vingt-six ans, être l'auteur dHistoire d'O, un des textes français les plus traduits. Publié en 1954 par le jeune éditeur Jean-Jacques Pauvert sous le pseudonyme de Pauline Réage, cet unique roman et sa suite parue en 1969, amputés d'une troisième partie qui en délivrait le sens mystique, composent un manifeste érotique voulu comme une réponse aux fantasmes sadiens des hommes qui fait d'elle la créatrice d'un nouveau genre, la littérature libertine féminine.

Carrière résumée 1925-1926 : hypokhâgne à Condorcet. 1926-1929 : licence d'anglais en Sorbonne. 1929-1939 : « instructor » à Paris du Teachers College de l'université Columbia. 1929-1933 : femme au foyer. 1933-1939 : chroniqueuse Arts à L'Insurgé et Combat. 1939-1944 : assistante de Georges Adam 1939-1940 : chroniqueuse à Tout et Tout. 1942-1944 : employée clandestine aux Lettres françaises. 1943-1944 : employée à la Commission de contrôle du papier d’édition 1945-1952 : journaliste aux Lettres françaises. 1945-1946 : secrétaire de rédaction de L'Arche. 1946-1952 : secrétaire de rédaction aux Cahiers de la Pléiade. 1949-1952 : directrice de collection à la Guilde du Livre. 1950-1952 : membre du comité de lecture Gallimard. 1953-1977 : secrétaire générale de la NRF. 1953-1974 : membre du comité de lecture Gallimard. 1953-1960 : directrice de collection à La Guilde du Livre. 1961-1964 : directrice de collection chez Gallimard. 1974-1977 : membre du Conseil supérieur des Lettres.

Biographie Le poids de la religion et le salut dans les lettres (1907-1926) Anne Desclos, encore bébé, est confiée par sa mère, une femme austère et misanthrope, « I wrote the story of O », in The Observer, Londres, 25 juillet 2004. qui éprouve du dégoût pour le corps., à sa grand mère paternelle, bretonne installée depuis 1888 dans la maison que Charles de Montalembert avait possédée à Saint-Senier-sous-Avranches, la Butte.. Enfant unique, elle y grandit dans une catéchèse qui commande l'abdication de soi. Petite fille émue aux larmes par les chœurs de l'office, elle découvre la volupté dans la prière et, quoique incertaine quant au vœu de chasteté exigé, elle envisage une vie recluse dans l'obéissance et la pauvreté. Sa grand mère, veuve d'un franc tireur de la guerre de 70 réfugié en Angleterre, à Soho où elle l’aida à tenir un restaurantN. Grenier, Vocation clandestine, , coll. L'Infini, Gallimard, Paris, 1999 ., fait d’elle un enfant bilingue, comme son père né dans la langue anglaise.

Fascinée par les filles, c'est au cours de son adolescence qu'elle apprivoise sa bisexualité. À quinze ans, à la rentrée 1923, il lui est interdit de jamais revoir son premier amour, une Jacqueline dont les parents ont intercepté leur correspondance érotiqueP. Réage, Une fille amoureuse, in P. Réage, Histoire d'O suivi de Retour à Roissy, , Le Livre de poche, Paris, 1975.. Mais dix ans plus tard, sa relation avec ce personnage, qui sera mise en scène dans Histoire d'Ô, n'a pas été rompueJ. Talagrand, Lettre à Anne Desclos, Paris, 7 juillet (1933), cité in David , ., prenant une tournure apparemment échangiste.. Curieuse de l'anatomie masculine, elle conservera un souvenir de crudité mécanique et de dégoût de la première démonstration que le cousin d'une complice de son père lui offre dans un hôtel de passeR. Desforges, O m’a dit, , éditions J.J. Pauvert, Paris, 1975..

vignette|upright|gauche|Illustration pour Le Sopha de Crébillon.C'est dans la bibliothèque de son père que la jeune Anne Desclos découvre une littérature libertine dénonçant l'hypocrisie d'une morale et l'échec d'une religion qui fustigent le corps et l'inquiétude nécessaire du pécheurC.-P. Jolyot de Crébillon, Le Sopha, conte moral, , Desjonquières, Paris, 1984.. vignette|upright|Fénelon, maître à penser de la jeune Anne Desclos condamné pour l'hérésie quiétiste, que l'Église jugea trop complaisante à l'égard de la ferveur hystérique manifestées par des femmes, telles Marie de l'Incarnation ou Marie de Saint-Joseph, réduites à n'exister socialement que par une surenchère mystique. Très tôt, elle fréquente le quiétiste Fénelon et le licencieux Crébillon fils. Élève du lycée Fénelon à Paris, elle est séduite par le personnage de Valmont et se passionne pour les Kim, Cordelia et Virginia Woolf qu'elle découvre à travers son père.

Auguste Desclos, homme qui prétendait avoir hérité le titre de comteComte Auguste Desclos, Fonctions et mission de la cité universitaire, Librairie Glauser, Paris, 1962. de robinsG. d'E.-A. Chaix d'Est-Ange, Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du , XI, , Charles Hérissey impr., Évreux, 1912. de Bretagne, les Desclos de La Fonchais, est un agrégé d'anglais à la fois sportif, qui avait fondé l'US AvranchesJ. Simon, Un siècle de football normand, Éditions Charles Corlet, Bayeux, juillet 1998 ., et érudit reconnuA. Desclos-Auricoste, préface à R. L. Stevenson, The Strange case of Jekyll and Hyde, Éd. Henri Didier, Paris, 1945., dont la bibliothèque comprend les libertins. Il occupe après la guerre des fonctions diplomatiques et deviendra en 1937 directeur du Collège franco-britannique de la Cité universitaire à Paris. C'est aussi un séducteur.

Son rejeton est admis avec deux autres jeunes filles en hypokhâgne au lycée Condorcet où lui-même enseigne depuis 1919, classe qui est une véritable école d'écriture et de style mais où les professeurs s'emploient à dégoûter les candidates féminines.. Compétitrice qui n'a jamais supporté que d'être première ou seconde en lettres., Anne Desclos abandonne au bout d'un an.

De la Jeune Droite à la modernité (1927-1937) vignette|9 rue du Val-de-Grâce, à Paris, où Anne Desclos habite un appartement en étage avec ses parents de 1919 à 1929 et de 1934 à 1937. Anne Desclos poursuit en Sorbonne un cursus d'anglais sur les traces de son père, et y intègre un groupe d'étudiants maurrassiens. Il lui prend parfois de s'amuser à marcher dans les Halles déguisée en prostituée. Licenciée, elle épouse le l'un d'eux devenu journaliste, l'aristocrate catalan Raymond d'Argila, et le en a un fils, Philippe. Victime de violences conjugales, elle songe au suicide, auquel seul le souci de son fils, psychologiquement fragile, la fait renoncerA. Declos, Lettre à Jacques Talagrand, Londres, 23 juin 1933, cité in David, , .. Elle jouit toutefois d'une relative indépendance financière en travaillant en tant qu'enseignante du Teachers College de l'université Columbia chargée d'instruire et piloter les étudiants New-Yorkais séjournant à Paris.. Son fantasme de femme au foyer anéanti., elle reprend des études, à l'École du Louvre, section arts appliqués.

En 1933, elle retourne vivre chez ses parents, en emmenant son fils. Elle fréquente toujours son amour d'adolescence, Jacqueline, mais c'est d'un sculpteurA. Desclos, Mot à Jacques Talagrand, [s.l.], 25 mars 1935, cité in Davis, , ., René, qu’elle est secrètement amoureuse. Or c'est Jacqueline que cet homme à femmes finit par séduire. Par l'intermédiaire de René., elle rencontre le journaliste d'extrême droite Thierry Maulnier, un collègue de son mari de six ans plus jeune que celui-ci, qui travaille lui aussi à la revue 1933.. Tous les deux avec René, le dessinateur Bernard Milleret et une Claudine, ils participent à l'intérieur du Louvre, où elle a accès en tant qu'étudiante, à une réunion dont l'objet est inavouable et dont la révélation serait compromettanteA. Desclos, Lettre à Jacques Talagrand, Launoy, 27 août 1934, cité in .. Commencée au printemps 1933, leur liaison, clandestine à cause du mari, le reste sans nécessité sinon celle du désir. les huit années qu'elle dure.

Biographe et exégète de RacineTh. Maulnier, Racine, Alexis Redier, 1935., défenseur, face aux surréalismes, d'une esthétique néoclassique et réactionnaire, Thierry Maulnier est un normalien de la même promotion que Robert Brasillach. Idéologue de l'Action française, il conduit au sein de celle ci, avec Jean-Pierre Maxence et Claude Roy, une ligne dissidente, plus radicale, opposée à la compromission de la droite catholique, que scellent les accords du Latran, avec le fascisme de Mussolini, qu'il qualifie de collectivisme pas françaisTh. Maulnier, « Le déclin du marxisme », in L'Action française, , , Paris, 13 juillet 1933.. Le 6 février 1934, Anne Desclos défile au côté de Thierry Maulnier dans les rangs des Croix de feu.. Le lendemain, elle défile dans les rangs communistes, sans lui..

Le , elle finit par obtenir le divorce pour celui qui reste, au-delà d'une rupture intervenue durant l'Occupation, .

Avec Maurice Blanchot, Thierry Maulnier fonde en 1937 un hebdomadaire, L'Insurgé, pour lutter contre le Front populaire. Il y fait publier régulièrement, à la rubrique des arts, des articles que son « Annette » signe, s'inspirant du nom de sa mère Louise Auricoste, du pseudonyme androgyne de Dominique Aury, sans que le comité de rédaction lui-même découvre avant longtemps l'identité ni même le sexe de l'auteur. Jean de Fabrègues publie à son tour ses articles dans le mensuel Combat (1936-1939). Avec Milena Jesenská, Helen Hessel, Françoise d'Eaubonne et Édith Thomas, rejointes ultérieurement par Simone de BeauvoirS. Chaperon, Une génération d’intellectuelles dans le sillage de Simone de Beauvoir, in Clio. Histoire, femmes et sociétés, , , 2001. et Meta Niemeyer, elle illustre alors l'émergence timide, à la suite de l'expérience féministe d'avant la Grande guerre qu'a été La Fronde, d'une seconde génération de femmes journalistes.

vignette|Le Collège britannique à la Cité universitaire où Dominique Aury habite avec ses parents de 1937 à son pillage par l'envahisseur, fin juin 1940. Elle habite jusqu'après guerre 134 rue de RennesJ. Paulhan, Lettre à Édith Thomas, Paris, 16 septembre 1944, in Fonds Édith Thomas, Archives nationales, Pierrefitte-sur-Seine, cité in , tout à côté du Grand bazar, qui est aujourd'hui la Fnac.