Johann Friedrich, comte Struensee, né à Halle-sur-la-Saale le et mort le à Copenhague, est un homme politique danois d'origine allemande. Médecin du roi Christian VII, alors atteint de troubles mentaux, il ne tarde pas à occuper des fonctions très élevées à la cour. Nommé conseiller d'État, il réalise d'importantes réformes, inspirées par la philosophie des Lumières, comme l'abolition du servage et des corporations.

Il suscite l'intérêt de la reine Caroline-Mathilde, délaissée par son époux, et ne tarde pas à devenir son amant. Une cabale montée par la noblesse hostile aux réformes le fait inculper de complot et décapiter sur la grand-place de Copenhague, tandis que la reine, répudiée peu auparavant, est envoyée chez son ancienne dame d'honneur, la comtesse von Plessen, à Celle, où elle vit avec un petit cercle de personnes cultivées avant de mourir trois ans après, en 1775.

Éducation et jeunesse Johann Friedrich Struensee est le fils d'Adam Struensee, pasteur à Halle et professeur de théologie à l'université de cette ville, et de Maria Dorothea Struensee. Futur évêque des duchés de Schleswig et Holstein, son père professe des convictions piétistes, de la mouvance d'August Hermann Francke, lequel met l'accent tout à la fois sur l'engagement social et les sciences profanes.

En 1752, le jeune Struensee s'inscrit à la faculté de médecine de l'université de Halle — sa famille avait déjà fourni plusieurs médecins éminents, notamment son grand-père Johan Samuel Carl Struensee, médecin personnel du roi de Danemark Christian VI qui est hébergé en 1742 chez Adam Struensee une fois démis de ses fonctions.

De son aveu même, Struensee a pour modèle des scientifiques célèbres, comme le médecin suisse Haller ou le philosophe français Helvétius, dont les autorités du royaume de France ordonnent de brûler en place publique l'ouvrage le plus célèbre, De l'esprit (1758). Dans sa bibliothèque figurent des livres de Voltaire, Jean-Jacques Rousseau ou du Norvégien Ludvig Holberg (Pensées morales, dans une traduction allemande). Struensee subit donc l'influence concomitante des idées des Lumières et de la religiosité piétiste.

En 1757, Struensee obtient son doctorat en médecine, avec une thèse sur Les lésions dues aux faux mouvements. Il s'y montre soucieux de prévenir les blessures et y témoigne des conceptions pédagogiques qu'il appliquera au prince héritier Frédéric VI. Se démarquant des autres dissertations médicales de l'époque, celle de Struensee s'abstient d'évoquer les travaux de ses prédécesseurs et entend se fonder exclusivement sur ses observations et expériences personnellesJens Glebe-Møller, Struensees vej til skafottet - fornuft og åbenbaring i Oplysningstiden (L'itinéraire de Struensee jusqu'à l'échafaud: raison et révélation à l'époque des Lumières), éd. Museum Tusculanum, 2007, (en danois)..

En 1757 également, son père est nommé pasteur à Altona, ville proche de Hambourg, qui fait alors partie du royaume de Danemark. Struensee le suit, tout comme le reste de la famille. Dès 1758, il y est engagé comme médecin municipal. Ses appointements annuels de 70 rixdales étant par trop modestes pour lui permettre de mener une existence de bourgeois aisé, il s'associe en 1763 avec un ancien condisciple de Halle, David Panning, pour faire paraître un périodique intitulé Zum Nutzen und Vergnügen (L'utile et l'agréable), où se côtoient articles didactiques et pièces divertissantes. L'une de ses parutions utilise un jargon théologique de parodie pour railler des médecins qui vendent avec profit des remèdes de charlatan. Cette satire fait de nombreux mécontents qui l'accusent de corrompre la jeunesse et de faire outrage à la religion. Le mensuel est interdit et son imprimeur mis à l'amende. Si l'article incriminé n'est probablement pas de la plume de Struensee, celui-ci n'en est pas moins responsable du contenu de son journalAsser Amdisen, Til nytte og fornøjelse - Johann Friedrich Struensee 1737-1772 (L'utile et l'agréable – Johann Friedrich Struensee 1737-1772), Akademisk Forlag, 2002, (en danois).. L'année suivante, Struensee lance une nouvelle revue, Pour les sciences, les arts, le goût et les mœurs, — exempte d'éléments satiriques — et dont la parution est autorisée.

Premiers contacts avec Christian VII

Dans l'exercice de son art, Struensee noue des contacts avec l'aristocratie locale, notamment le comte Schack Carl Rantzau, qui le fait nommer médecin pour le voyage que le roi Christian VII entreprend à l'étranger.

Il est difficile de poser un diagnostic exact sur la santé psychique du roi mais il est probable qu'il ait été atteint de schizophrénieOle Feldbæk, Gyldendal og Politikens Danmarkshistorie (Histoire du Danemark de Gyldendal et Politiken), vol. 9, 2003, (en danois).. Après son couronnement, il déclare qu'il allait mener « une année durant » une vie de « fou furieux » et se plonge dans la débauche et les beuveries. Il fréquente assidûment les prostituées, la plus célèbre étant Støvlet-Cathrine, « Catherine à la bottine », qui devient la favorite royale, et multiplie les tournées nocturnes tapageuses à travers la capitale. Peu à peu, il apparaît cependant que la « furie » du roi n'est pas que l'expression d'une aspiration juvénile à la révolte mais relève aussi et surtout de l'aliénation mentale. Il aime faire souffrir autrui, tout en éprouvant une extrême appréhension à l'idée de ressentir quelque douleur dans son propre organisme. Dans les premières années, sa maladie se traduit par des périodes longues d'activité physique intense mais au fil du temps, elle se mue de plus en plus en une espèce de léthargie qui n'est plus interrompue que par de brefs accès d'agitation fébrile.

Indépendamment de ces symptômes, le roi est en outre éminemment influençable, de sorte que quiconque arrive à se ménager durablement un accès personnel à ses appartements est en mesure de peser sur toutes ses décisions. Étant donné que durant la majeure partie de son règne (1746 – 1766), son prédécesseur Frédéric V n'a montré qu'un intérêt médiocre pour la conduite des affaires, le royaume est gouverné par un cabinet gouvernemental puissant, le monarque se satisfaisant de pouvoir apposer sa signature au bas des instructions du cabinet royal. Lorsque Christian VII monte sur le trône, c'est le comte Johann Hartwig Ernst Von Bernstorff qui continue à détenir le véritable pouvoir, dirigeant le cabinet royal tout en étant ministre des Affaires étrangères, attributions qui correspondraient actuellement à celles d'un Premier ministre et d'un ministre des relations extérieures. La présence aux côtés du souverain du comte Frederik Vilhelm Conrad Holck, son favori et compagnon d'ivrognerie, est tolérée dans la mesure où il est à même de satisfaire tous ses caprices et excès.

Participation au voyage européen de Christian VII Le , Christian VII entame son voyage à l'étrangerJens Glebe-Møller, 2007, .. Le médecin royal en titre, Hans Piper, âgé de 65 ans, n'est pas du voyage : Struensee assure une assistance médicale, pour une rémunération annuelle de 500 rixdales. Le comte von Bernstorff prend également part au déplacement avec la ferme intention de surveiller personnellement le roi. Il est déjà de notoriété publique que le monarque souffre de troubles mentaux ; pour le chancelier, il est important qu'il fasse la meilleure impression auprès des représentants de certaines des plus grandes maisons régnantes d'Europe qu'il va rencontrer.

Après un passage par l'Allemagne, l'équipage royal remonte vers le nord pour visiter les Provinces-Unies, gagne ensuite l'Angleterre, prend la direction du sud, traverse la France et remonte vers le nord pour rentrer au Danemark via l'Allemagne. En Angleterre, l'université de Cambridge confère à Struensee un doctorat honoris causa en médecine, tandis qu'à Paris il peut rencontrer, lors d'une réception royale, plusieurs grandes figures de la philosophie des Lumières, d'Alembert, Helvétius, Diderot ou encore le baron d'HolbachJens Glebe-Møller, 2007, ..

La démence royale commence à évoluer, passant d'une extraversion hyperactive à une mélancolique introspection. Les redoutables foucades publiques du roi s'espacent, au grand soulagement du comte von Bernstorff. En contrepartie, Struensee devient de plus en plus proche du souverain, tant et si bien que le , le roi, lorsqu'il réintègre son royaume, fait de lui, officiellement, son médecin personnel, aux appointements annuels de rixdales.

L'ascension vers le pouvoir politique Après le retour au Danemark, Struensee commença, au contact quotidien du roi, à comprendre les conditions qui prévalaient à la cour. La folie du monarque et ses excès, entre autres d'ivrogne et de coureur de jupons, avaient placé la reine Caroline Mathilde dans une situation qui n'avait rien d'agréable. Il semble que le médecin fut le seul qui pût s'en rendre compte et il convainquit le roi de traiter la reine avec davantage de déférence. Ce faisant, il entra également dans les bonnes grâces de la souveraine et sa position au palais s'en trouva encore renforcée.

Le comte Holck restait néanmoins le favori du roi, l'accompagnant dans toutes ses beuveries. Struensee comprit qu'il lui faudrait en passer par lui s'il voulait gagner l'entière confiance du souverain. En , le médecin fut nommé conseiller d'État, progressant ainsi à grands pas dans l'ordre hiérarchique du royaume. On a pu démontrer ultérieurement que Struensee noua avec la reine une relation sentimentale. Elle tomba alors enceinte, de ses œuvres selon la rumeur de l'époque et l'historien danois Svend Bech Cedergreen (1920-2007), encore qu'il soit difficile d'établir avec une totale certitude la paternité de l'enfant qu'elle mit au monde, la princesse Louise Augusta de DanemarkSur les débuts de la liaison de Struensee avec la reine, voir Sv. Cedergreen Bech, Struensee og hans tid (Struensee et son époque), Politikens Forlag, Copenhague, 1972, (en danois), et, sur la paternité de Louise Augusta, ib., ..

Au début de l'année 1770, Struensee fut nommé secrétaire du cabinet de la reine Caroline Mathilde et lecteur du roi Christian VII. Il n'existe aucun élément qui indiquerait qu'il ait cherché à exercer une influence sur la cour pour obtenir une charge politiqueSv. Cedergreen Bech, ., mais c'est sans doute à partir de cette époque que germa dans son esprit l'idée d'occuper des fonctions en vue.

Durant l'été 1770, le roi et sa suite se déplacèrent dans le duché de Holstein, où Struensee réussit à mettre le comte Holck sur la touche en obtenant qu'Enevold Brandt fût réintégré dans l'entourage royal. Assesseur à la cour, ce personnage avait, en 1768, adressé au roi une lettre dans laquelle il le mettait en garde contre l'ascendant délétère exercé sur lui par son compagnon de débauche ; ce courrier lui avait valu, cette même année, d'être démis de ses fonctions et de tomber en disgrâce. Il se lia cependant d'amitié avec Struensee, lequel entrevit la possibilité d'en faire le nouveau favori du roi. Avec l'appui de la reine, il réussit à évincer Holck au profit de Brandt. Struensee marchait ainsi sur les brisées de Bernstorff, en plaçant auprès du roi « un ministre des divertissements », capable d'étancher sa soif d'excès et de détourner son attention des affaires gouvernementales et des intrigues de personnes dont la cour était le théâtre.