La Banque du Peuple est la première banque canadienne-française à voir le jour dans les colonies de l'Amérique du Nord britannique. Elle est fondée à Montréal le https://chronomontreal.uqam.ca/chronologie/1847-banque-du-peuple (consulté le 12/09/2023) par Jacob de Witt et la famille Viger, et elle prend d’abord le nom de Viger, De Witt & Cie. Au départ, on présente la banque comme un moyen de faire prospérer la population du Bas-Canada en la dotant de ses propres institutions financières, contrôlées par ses élites économiques. On l'oppose ainsi aux autres banques coloniales comme la Banque de Montréal (1817), la Banque de Québec (1818), la Banque du Canada (1822) et la Banque de la Cité (1833) que les journaux francophones de l’époque présentent comme des outils au service d’une élite de marchands et de bureaucrates anglo-protestants. La Banque du Peuple se veut donc une entreprise bancaire de taille plus modeste, principalement au service des Canadiens français.

La Banque du Peuple reste active jusqu’en 1895. Elle fait faillite cette année-là et devient la première banque canadienne-française à fermer ses portes.

Elle est généralement associée à la société secrète des Fils de la liberté et au Parti patriote étant donné que plusieurs personnalités importantes de ces deux associations soutiennent ouvertement le développement de la banque dans les années 1830. Quelques membres des Fils de la liberté, dont Thomas Storrow Brown, chef de la division militaire, Jean-Louis Beaudry, vice-président des Fils de la liberté, Rodolphe Desrivières, chef de la sixième section, travaillent également à la Banque du Peuple. Ses fondateurs, Jacob de Witt et Louis-Michel Viger, sont aussi liés au Parti patriote. De Witt, à la fois marchand et député, soutient directement et financièrement le parti. Quant à Louis-Michel Viger, il est cousin et ami de Louis-Joseph Papineau, l'une des figures centrales du Parti patriote.

Contexte

Banques bas-canadiennes dans la première moitié du L’économie du Bas-Canada connait de nombreuses transformations menées par la grande bourgeoisie anglophone dans les décennies qui précèdent l’Acte d’Union (1840) et au cours des années qui suivent avec l’adoption de la politique de libre-échange par le Royaume-Uni. Parmi les changements apportés dans les décennies qui précèdent l’Acte d’Union, se trouve certainement la multiplication des banques coloniales. Rapidement, ces banques bas-canadiennes deviennent des acteurs significatifs sur la scène politique et économique. Elles redéfinissent en partie la vie matérielle et les rapports sociaux de la population bas-canadienne. Leurs deux principaux rôles sont de faciliter les échanges commerciaux entre marchands, surtout ceux bien nantis, et d’émettre des billets qui ont une influence sur l’équilibre monétaire et le crédit dans la colonie. Les premières banques créées, soit la Banque de Montréal et la Banque de Québec, sont conçues pour faciliter le transport des produits de base en partance du Haut-Canada vers la Grande-Bretagne. Les marchands qui ont insisté auprès du gouvernement pour l’ouverture de ces banques veulent des méthodes de paiement plus efficaces entre eux et leurs fournisseurs. D’une part, l’idée est d’avoir des banques qui produisent des billets qui soient rachetables en espècesMonnaie métallique, que ce soit de l’or, de l’argent, du nickel ou du cuivre.. D’autre part, les marchands veulent diminuer leur lot de responsabilité envers les créanciers en impliquant des actionnaires comme l’État avec ces banques. Ainsi, s’il arrive que leur commerce soit désastreux, les marchands ne sont pas les seuls acteurs qui doivent assumer leur part.vignette|Le Canadien, un des principaux journaux francophones. Il soutient le Parti patriote et la Banque du Peuple dans la première moitié du .|gaucheLes marchands qui opèrent à plus petite échelle ne trouvent pas leur compte avec les premières banques puisqu’elles sont presque uniquement au service des grands marchands. Ils se tournent donc vers l’État afin de pouvoir ouvrir leurs propres institutions bancaires et répondre ainsi davantage à leurs besoins. Il y a donc multiplication des banques dans les colonies britanniques d’Amérique du Nord. En 1875, on compte plus de 50 banques en activité dans ce qui est devenu le Canada. Les marchands canadiens-français ouvrent 7 banques entre 1835 et 1875 et leur apport au mouvement est indéniable, même avant 1835. Entre 1818 et 1835, un tiers des directeurs de la Banque de Québec sont francophones, alors que 20% le sont pour la Banque de la Cité et 10% pour la Banque de Montréal. Cela étant dit, il ne faut pas non plus s’imaginer que cette représentation francophone au sein des banques constitue un contre-pouvoir face aux membres anglophones de la direction, comme le rappelle l’historien Ronald Rudin. En fait, les membres francophones sont principalement des fonctionnaires du gouvernement ou des hommes utiles surtout pour leurs relations politiques. Ils ont peu de pouvoir décisionnel en ce qui concerne les crédits bancaires. Les membres francophones occupent pour ainsi dire un rôle subordonné au sein de la direction même s’ils sont présents.

Au moment de la Confédération en 1867, parmi les 28 banques à charte du Canada, seulement trois sont des institutions canadiennes-françaises : la Banque Nationale, la Banque Jacques-Cartier et la Banque du Peuple. Et leur champ d’action est inférieur à celui de la plupart des banques anglaises établies depuis des années. Il en va de même des ressources à leur disposition en tous points inférieures aux institutions canadiennes-anglaises.

Fondation

Jacob De Witt (1785-1859) Jacob De Witt nait aux États-Unis dans l’état du Connecticut en 1785. Il déménage avec sa famille à Montréal en 1802, alors qu’il a . Il apprend ses premières notions en finance et en affaire avec son père dans les années qui suivent. En 1812, pendant la guerre anglo-américaine, il marchande du fer et fait plusieurs transactions qui lui permettent d’acquérir une richesse significative. Le , il signe un acte de société d’une durée de trois ans avec George Busby Willard pour codiriger une ferronnerie. Il crée, quelques années plus tard, sa propre compagnie sous le nom de Jacob De Witt & Cie. Son commerce de ferronnerie est fructueux et De Witt ne tarde pas à être impliqué dans les activités sociales de Montréal en raison de sa fortune et de son influence croissante.

Sympathique à la lutte des Canadiens français au parlement contre l’oligarchie soutenue par Londres, De Witt obtient une place à l’Assemblée législative en 1830 et participe dès lors aux débats. Dès ses débuts au parlement, il s’associe au Parti patriote et à ses chefs, dont Louis Joseph Papineau, Denis-Benjamin Viger et Pierre Bédard. Il vote pour les quatre-vingt-douze résolutions et supporte Bédard à la Chambre lors de leur présentation en 1834.

En 1833, De Witt est approché par un groupe d’homme d’affaires qui soutiennent également le Parti patriote au parlement. Ces hommes cherchent à instituer une nouvelle société bancaire principalement au service de la population du Bas-Canada et qui supporte les valeurs libérales en vogue. L’objectif est de s'assurer que la population bas-canadienne a accès à l’aide pécuniaire nécessaire pour favoriser le commerce et l’industrie de la province. Le principal promoteur de ce projet est Louis-Michel Viger.

Louis-Michel Viger (1785-1855) vignette|alt=|Monument commémoratif de Louis-Michel Viger (1786-1855) situé au cimetière Notre-Dame-des-Neiges (E45) à Montréal. Au moment où Louis-Michel Viger approche De Witt en 1833, il exerce la profession d’avocat à Montréal. Tout comme De Witt, Viger est député à l’Assemblée législative et soutient fermement le Parti patriote.

La famille de Louis-Michel Viger se démarque d’abord en tant qu’artisan après la Conquête et devient graduellement une famille prestigieuse au sein de la population canadienne-française. Viger peut ainsi avoir accès à une bonne éducation et suit son cours classique au collège Saint-Raphaël, de 1796 à 1803, au côté de Louis-Joseph Papineau. Avec son cousin Denis-Benjamin Viger, il commence l'apprentissage du droit en 1802. Viger est admis au barreau cinq ans plus tard, soit en 1807. Il pratique le métier d’avocat dès l’âge de . En contact avec la récente et montante petite bourgeoisie de Montréal, Viger côtoie beaucoup de gens de professions libérales qui, tout comme lui, s’intéressent aux idées de liberté et d’égalité, de même qu’à l’idée de souveraineté du peuple bas-canadien qui se renforce dans la première moitié du .

Tout en pratiquant son métier d’avocat, Viger s’implique dans le milieu politique dès 1815 environ. Au fil des années, il acquiert du prestige, des titres et des possessions foncières. Il est élu député de Chambly en 1830 et arrête conséquemment de pratiquer sa profession en 1832. Il est réélu en 1834 et vote pour les quatre-vingt-douze résolutions au parlement la même année. Au parlement, Viger, de même que De Witt, appuie ses collègues du Parti patriote dans la demande d’un contrôle des revenus et dépenses du gouvernement qui passerait dans les mains des représentants du peuple bas-canadien. Réticent à cette idée, le pouvoir exécutif refuse. En conséquence, en 1837, Viger, De Witt et leurs collègues encouragent le « boycottage » des différents produits importés et taxés afin d’empêcher l’administration coloniale britannique d’avoir accès aux revenus des douanes.

À la suite de la rébellion des Patriotes de , le mandat de Viger prend fin avec la suspension de la Constitution du Bas-Canada.

Naissance de la Banque du Peuple Une première tentative de création de la Banque du Peuple à Montréal se produit à l’été 1833. Ce premier essai est orchestré par un petit groupe de réformateurs, principalement des citoyens de Montréal, mais également quelques Américains de provenances diverses, incluant New York, Boston et Stanstead. Parmi ce groupe, dix-sept personnes signent une série d’articles au mois d’ pour établir les grandes lignes de conduite de la banque ainsi que le mode opératoire pour la mise sur pied de l’institution. Toutefois, le projet est rapidement abandonné dans les mois qui suivent. Cet abandon est probablement due à l'influence de certains éléments conservateurs dans la société du Bas-Canada, de même qu’à la réticence d’une forte majorité des réformateurs qui hésitent encore à s’engager dans un projet aussi ambitieux et couteux en capital, en temps et en prestige.vignette|222x222px|Photographie de Louis-Michel Viger prise vers 1850. Conservée à la BAnQ du Vieux-Montréal. Fonds Famille Bourassa.Une nouvelle tentative est faite deux ans plus tard, en 1835. Parmi les dix-sept réformateurs qui ont signé en 1833, sixCharles S. Delorme, François Ricard, Pierre Beaubien, John Donegani, Raymond Fabre et Jacob De Witt. signent à nouveau l’entente de projet. Mieux organisés et plus confiants, les associés réussissent cette fois-ci leur entreprise financière. La société en commandite est formée en 1835 sous le nom de « Viger, De Witt & Cie ». Viger, De Witt & Cie ouvre ses portes aux clients le et est connue dès cet instant sous le nom de la « Banque du Peuple ».

Le nom initialement choisi pour la banque en 1833 est « La Banque du Peuple de la Cité de Montréal ». Ce nom n’est toutefois pas réutilisé en 1835 afin d’éviter toute confusion avec la Banque de la Cité, qui ouvre en 1833. Viger, De Witt & Cie adopte officiellement le nom de Banque du Peuple lors de son incorporation en 1843. Entre 1835 et 1843, la banque utilise les noms « Banque du Peuple » et « Viger, De Witt & Cie » de façon interchangeable.

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