Fernand Paul Achille Braudel, né le à Luméville-en-Ornois (Meuse) et mort le à Cluses (Haute-Savoie), est un historien français..
Fermement convaincu de l'unicité profonde des sciences humaines, il est l'un des représentants les plus populaires de l'École des Annales et marque durablement les historiographies française et internationale par la définition de concepts « braudéliens » : l'étagement des temporalités, la longue durée, ou encore la civilisation matérielle sont des prismes à travers lesquels il observe le monde et dépasse très largement l'histoire traditionnelle en ouvrant sur des sciences telles que la géographie, l'économie, l'ethnologie, la sociologie, ou encore l'archéologie..
Biographie Enfance, formation et influences Fernand Braudel naît le 24 août 1902 à Luméville-en-Ornois (aujourd'hui associée à la commune de Gondrecourt-le-Château), à une quarantaine de kilomètres au sud de Bar-le-Duc, dans la Meuse, en LorraineMention sur l'acte de naissance 2E317 (11), 1893-1902, Luméville-en-Ormois : [Acte de naissance de Fernand Braudel ].. S'il ne cache pas que son père, Charles-Hilaire Braudel, est instituteur et exerce en région parisienne, il tient longtemps son ascendant maternel dans l'ombre : ses grands-parents maternels sont d'anciens communards, à propos desquels il garde une certaine réserve..
Il passe son enfance chez sa grand-mère à Luméville-en-Ornois. De ce village d'avant la révolution industrielle, et de cette enfance à la campagne, il garde, jusqu'à la fin de sa vie, un souvenir ému, et s'estime toujours « de souche paysanne »..
En 1909, il rejoint son père pour suivre sa scolarité à ParisOù il a comme camarade Jean Gabin.. Il est élève au lycée Voltaire de .
La Moselle et l'Alsace appartenant alors à l'Allemagne, c'est dans une ambiance nationaliste que grandit Fernand Braudel. Il a en 1914, et c'est dans un patriotisme exalté qu'il passe les années de la Première Guerre mondiale ().
Il fait de bonnes études au lycée Voltaire. Ses premières intentions sont de se destiner à la médecine, mais ses projets sont contrecarrés par son père. En 1920, il est en proie à l'incertitude concernant sa carrière. Il nourrit alors l'ambition de devenir professeur au lycée de Bar-le-Duc.
Il fait ses études supérieures à la Sorbonne. C'est là qu'il rencontre son maître, qu'il considère comme son « éveilleur à l'histoire », Henri Hauser, qui est son professeur. Il est reçu à l'agrégation en 1923., mais ne passe pas par un parcours « classique » de classe préparatoire littéraire (« khâgne » en argot scolaire). Son diplôme d'études supérieures (D.E.S.), rédigé en 1921-1922, porte sur Bar-le-Duc durant la Révolution françaiseLes Trois Premières Années de la Révolution à Bar-le-Duc (D.E.S., 1922), d'abord paru en feuilleton dans Le Réveil de la Meuse en 1922-1923, puis publié en livre bien plus tard ()., dans lequel il tente déjà des explications de comportements, et une ouverture vers l'histoire générale, traits typiquement « braudéliens ». Son agrégation obtenue, il est nommé professeur au lycée de Constantine, en Algérie, en 1923.
Bien que son patron de diplôme d'études supérieures soit Alphonse Aulard, un des premiers marxistes français, et un des premiers introducteurs de Karl Marx en France, c'est davantage la science géographique française qui influence Fernand Braudel. Celle-ci est, dans les années 1920, la science de pointe, et ses chercheurs (Eduard Suess, Emmanuel de Margerie, et surtout Paul Vidal de La Blache) font alors des avancées capitales (Charles Lyell explique la longue durée des temps géologiques, Alfred Wegener, la dérive des continents)..
Comme la science historique est bloquée dans le positivisme de Charles Seignobos et Charles-Victor Langlois, c'est la géographie, à l'avant-garde des sciences humaines, qui imprime une influence durable dans l'esprit de Braudel.. La géographie est d'ailleurs à l'origine de ses trois œuvres majeures : La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l'époque de , Civilisation matérielle, économie et capitalisme, et L'Identité de la France.
Enfin, l'autre grande rencontre intellectuelle se produit en 1924 : il lit La Terre et l'Évolution humaine de Lucien Febvre (paru en 1922), le futur fondateur de la revue Annales d'histoire économique et sociale (à l'origine de l'École des Annales), qui joue dans sa vie un rôle considérable. Pour exprimer cette position originale, Braudel invente le terme de géohistoire..
L'Algérie, le début de la thèse, le Brésil et Dubrovnik Son arrivée en Algérie, au lycée de Constantine, scelle le lien affectif qu'il noue avec la Méditerranée. Il découvre Alger (qui est, à cette époque, la vitrine coloniale de la France), le désert et les paysages méditerranéens..
Il se révèle bon pédagogue, enseigne d'abord à Constantine, puis à Alger à partir de 1924. Son activité d'enseignant est interrompue par son service militaire, qu'il effectue en Allemagne d'avril 1925 à octobre 1926. Il travaille à Alger jusqu'en 1932, au grand lycée d'Alger d'abord, puis à la faculté, comme professeur auxiliaire. La mort de son père survient en 1927, et c'est à cette date qu'il recueille sa mère et qu'il se marie une première fois, le , avec Paulette Valier. vignette|Fernand Braudel dans les années 1930. L'année 1927 marque également son inscription en thèse. Cette dernière se veut très classique dans son sujet. Elle doit porter sur et la politique espagnole en Méditerranée de 1559 à 1574. C'est une pure thèse d'histoire politique et diplomatique qu'il engage sous la direction de Georges Pagès.
En parallèle de son activité d'enseignant, il travaille donc dans les archives parisiennes, espagnoles (à Madrid et Simancas, en 1928), et génoises (dans lesquelles il découvre les comptes de l'ambassadeur d'Espagne), et commence à publier des comptes-rendus et des articles dans la Revue africaine (le premier, datant de 1928 est intitulé « Les Espagnols et l'Afrique du Nord de 1492 à 1577 »).
À partir de 1927, il engage également une relation épistolaire avec Lucien Febvre (auteur de et la Franche-Comté), et c'est celui-ci qui lui conseille d'inverser, voire de renverser son sujet de thèse (La Méditerranée et ). Ce n'est que petit à petit que Fernand Braudel conçoit la Méditerranée comme un espace historique avec une temporalité propre.
Depuis son premier article, il publie beaucoup et devient un historien reconnu, spécialiste de l'Afrique du Nord et du . S'il ne semble pas au courant de la création des Annales (revue fondée en 1929 par Marc Bloch et Lucien Febvre, à Strasbourg), il est associé au Congrès national des sciences historiques qui se tient en 1930 à Alger. Secrétaire adjoint, il est chargé de la préparation du congrès, au cours duquel il fait la rencontre, outre de Pierre Renouvin et d'Henri Berr, d'Henri Pirenne, le célèbre historien belge.
Ce dernier, qui peut être considéré comme l'autorité tutélaire des Annales, a acquis une renommée internationale avec son Mahomet et Charlemagne, dans lequel il ouvre des perspectives qui dépassent largement le strict cadre de l'histoire diplomatique telle qu'elle est alors enseignée. Les interactions entre l'économie, l'histoire politique et les civilisations, ainsi que la mise en évidence du changement de centre de gravité au sein de la Méditerranée, exercent une grande influence dans le développement intellectuel de Braudel, et dans celui de sa thèse.
Il est nommé professeur à Paris en 1932, et se met à exercer dans un climat universitaire unanimement hostile à cette « nouvelle histoire » incarnée par les Annales. Il enseigne tour à tour aux lycées Pasteur à Neuilly-sur-Seine, puis Condorcet et Henri-IV à Paris.
À l'été 1933, après son divorce d'avec Paulette Valier il se marie avec Paule Pradel, à Tiaret (précédemment Tihert)..
Continuant de travailler dans les archives, italiennes notamment, il apprend en 1934 qu'il est désigné pour aller enseigner au Brésil, à la faculté de São Paulo. L'objectif de la diplomatie française est alors d'aider le Brésil à se doter d'une faculté de lettres, sciences et philosophie. C'est donc tout un groupe de jeunes professeurs, parmi lesquels Claude Lévi-Strauss, Jean Maugüé et Pierre Monbeig, qui partent avec Braudel pour l'autre côté de l'Atlantique.
Ce voyage est, pour Braudel, une libération. Aux questionnements sur l'orientation de sa thèse, il lui permet également de prendre de la distance avec les rivalités universitaires parisiennes. Il se rend au Brésil juste après la naissance de sa fille (mars 1935) et y reste jusqu'en 1937 (hormis pendant les périodes de vacances d'été, décalées dans l'hémisphère Sud, où il rentre en Europe et en Algérie, pour travailler dans les archives).
Le Brésil lui offre l'occasion de voir la Méditerranée de loin, mais également de considérer les côtes atlantiques comme une de ses extensions. C'est durant son séjour qu'il prend conscience de la nécessité d'intégrer l'économie dans son horizon d'historien. Ce séjour fait malheureusement naître des rivalités entre les professeurs françaisBraudel soutient alors Claude Lévi-Strauss contre Ambroise Bastide (un sociologue « comtiste », hostile à ce dernier ., mais il réussit à former ses étudiants aux méthodes de la Revue des Annales et en devient un porte-parole. C'est enfin au Brésil qu'il change son sujet de thèse. et le recentre définitivement sur la Méditerranée.
Au cours de l'hiver 1936-1937, il se rend aux archives de Dubrovnik (anciennement Raguse). C'est à leur contact qu'il peut « palper » la Méditerranée. Les archives conservent des documents relatifs à la construction des navires, aux mouvements du port, aux assurances, aux voyages commerciaux. Il peut voir, grâce à elles, le fonctionnement d'une cité-État située aux débouchés des civilisations slave et balkanique. Grâce à ces archives, Braudel peut s'offrir une vision entière de la Méditerranée, qui devient alors son véritable sujet d'histoire, son personnage historique.
Il présente sa candidature pour entrer à la section de l'École pratique des hautes études en 1937, et y est élu. C'est sur le bateau qui le ramène du Brésil qu'il rencontre pour la première fois personnellement Lucien Febvre, de retour d'une série de conférences en Argentine. Cette rencontre est capitale pour les deux hommes, déterminante. Une relation père-fils s'instaure entre les deux et Braudel rejoint officiellement le groupe de chercheurs constituant ce qu'on appelle désormais l'École des Annales ou simplement « les Annales », du nom de cette fameuse revue, dans laquelle il publie de nombreux articles.
Si tous ces chercheurs, réunis par Marc Bloch et Lucien Febvre, sont d'accord sur le fait qu'il est nécessaire de joindre l'histoire aux autres sciences humaines, c'est également un groupe à la sensibilité politique très développée. C'est là la divergence avec Braudel qui, lui, n'a jamais fait un commentaire personnel sur l'actualité politique (il n'a jamais fait allusion à la guerre d'Espagne, ni au Front populaire, ni à la montée du fascisme et du nazisme). L'unique fois où Braudel exprime ses sentiments personnels, c'est lorsqu'il manifeste sa réprobation à la suite de la signature des accords de Munich..
Avancé dans sa thèse et ayant réuni une documentation considérable, il est cependant mobilisé à l'été 1938 (à la suite de la crise des Sudètes), et c'est la Seconde Guerre mondiale et la captivité qui lui permettent d'accoucher intellectuellement et de structurer le concept « braudélien ».
La guerre, la captivité, la libération et la soutenance de thèse
Mobilisé, il est lieutenant d'artillerie, affecté sur la ligne Maginot, entre Wissembourg et Haguenau. Les évènements s'enchaînent (drôle de guerre, percée allemande, invasion et effondrement français), mais il n'a jamais l'occasion de prendre part aux combats. Il est fait prisonnier 7 jours après l'armistice, le 29 juin 1940.