Monsieur Chouchani (en Mar Chouchani) est un rabbin, philosophe, talmudiste et maître à penser juif, né à la fin du (peut-être le ) possiblement à Brest-Litovsk (Empire russe) et mort à Montevideo le (le dans le calendrier hébraïque). Il enseigne dès avant la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, de nombreux rabbins, philosophes et écrivains, comme Léon Askénazi, Emmanuel Levinas, Raymond Cicurel, Shalom Rosenberg ou Elie Wiesel, se réclament de son enseignement. Il est considéré comme une figure majeure de la vie intellectuelle juive du .
Comme il aime à cultiver le secret, la date et le lieu de sa naissance ainsi que les circonstances de sa vie jusqu'aux demeurent une énigme. De fait, « Chouchani » semble n'être qu'un pseudonyme qu'il se serait choisi, et ses disciples et les enquêteurs ne peuvent qu’émettre des conjectures sur sa véritable identité. Ainsi, les noms de Mordechai Rosenbaum, Hillel Perlman ou Bensoussan ont été proposés, mais les recherches récentes tendent à privilégier la piste Hillel Perlman. Sa mémoire prodigieuse est en revanche attestée, ainsi que l'étendue de ses connaissances, qu'elles concernent le Talmud, la philosophie ou les sciences comme les mathématiques et la physique nucléaire.
La fascination qu’il exerce par ses capacités intellectuelles et le mystère qu'il entretient autour de sa personne contribuent à faire de Monsieur Chouchani une légende de son vivant et plus encore après sa mort.
Biographie Une identité mystérieuse Le véritable nom de est sujet à spéculations, même pour ses disciples qui font différentes hypothèses. Selon le professeur Shalom Rosenberg de l'université hébraïque de Jérusalem, il s'appellerait Hillel Perlman. Rosenberg affirme que Chouchani lui a raconté avoir effectué un voyage au départ de Jérusalem vers les États-Unis au début des . Or, il établit un parallèle entre cette information et un courrier datant de 1915 environ, dans lequel le rabbin de Jérusalem Abraham Isaac Kook demande au rabbin Meir Bar-Ilan, à Cincinnati, d'accueillir un de ses étudiants nommé PerlmanPar ailleurs, les archives du rabbin Abraham Isaac Kook comportent un courrier (publié en 1965) dans lequel il demandait à Perlman de revenir à Jérusalem après son départ pour les États-Unis en compagnie d'un certain « » identifié par les chercheurs comme Rabbi Mayer Goldberg d'Oakland en Californie : voir ce courrier sur .. Par ailleurs, dans un article paru en pour le cinquantième anniversaire de la disparition (en yortsayt) de Chouchani, Yael Levine présente une photographie de Hillel Perlman prise vers 1912 pendant ses études dans la yechiva du rabbin Kook à Jaffa : la comparaison avec les photographies connues de Chouchani suggère, pour certains, que Perlman est bien Chouchani..
De son côté, Elie Wiesel mentionne dans ses écrits que son véritable nom est Mordehaï Rosenbaum. Ce dernier nom expliquerait le surnom Chouchani qu'il se serait en fait lui-même choisi : en hébreu Shushan () et Rose en yiddish signifient tous deux « rose ». Néanmoins, sur la base de ses recherches en 2015, Yael Levine affirme qu'Elie Wiesel savait que son maître était bien Hillel Perlman : il l'aurait appris du neveu de Chouchani, le rabbin Mintz, lors d'une rencontre avec lui quelques mois après la mort de Chouchani. Le silence de ce neveu, qui ne fait ni publication ni communication officielle sur ce qu'il sait, pose question. Elie Wiesel en fait de même mais explique qu'il tait la véritable identité de son mentor par fidélité à sa mémoire.
Il serait né à la fin du : vers 1890 pour les uns ou plus précisément le pour d'autresDate déterminée dans la recherche généalogique de Yael Levine à partir d'une copie de l'acte de naissance d'Hillel Perlman à Brest-Litovsk .. Son lieu de naissance varie également selon ses disciples et les chercheurs : Tanger au Maroc, Safed dans l'Empire ottoman (aujourd'hui en Israël), Brest-Litovsk dans l'Empire russe (aujourd'hui en Biélorussie), Pologne ou LituanieC'est ce que pense également Manitou pour qui l'accent de Chouchani en hébreu est lituanien, comme il l'affirme in ()..
Son visage est connu par six photographies d'identité prises à quatre âges différentsD'après Salomon Malka qui a déterminé qu'il avait une vingtaine d'années sur les premières, la quarantaine sur la suivante et davantage sur les deux dernières . Une autre photographie a été publiée dans l'article de Yael Levine en .. Chouchani est souvent décrit comme d'apparence sale et miséreuse.
Enfin, il ne laisse aucun écrit qui aurait pu témoigner de son identité ou de ses voyages. Néanmoins, Elie Wiesel atteste posséder des manuscrits de Chouchani mais qui demeurent, selon lui, , et d'autres manuscrits sont en possession de Shalom RosenbergVoir la thèse de maîtrise écrite par Hodaya Samet Har-Shefi : ..
Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale
La vie de Monsieur Chouchani avant la fin de la Seconde Guerre mondiale est difficile à retracer. Il n'existe en effet que peu voire pas de témoignages directs ou de documents. Finalement, sa vie n'est connue qu'à travers les récits que lui-même en fait après le conflit auprès de ses disciples, récits qui peuvent être variables voire contradictoires.
Très jeune, Chouchani impressionne par ses capacités exceptionnelles de mémorisation. Ainsi, son père l'aurait montré comme phénomène de foire pour en tirer profit. Dès cet âge, il est réputé connaître la Bible et le Talmud par cœur. Elie Wiesel fait de cette mémoire prodigieuse l'origine possible de la fortune du jeune Chouchani.
Si Chouchani est bien Hillel Perlman, il étudie dans les auprès du rabbin Abraham Isaac Kook dans une yeshiva à Jaffa en Palestine alors ottomane. Peu après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, il émigrerait aux États-Unis, peut-être, selon l'hypothèse de son disciple le professeur Shalom Rosenberg, pour étudier sous la direction du rabbin Meir Bar-Ilan alors établi à Cincinnati. Il y demeure plusieurs années mais y perd la plus grande partie de sa fortune dans le krach de 1929. Il aurait un temps fréquenté à Berlin les cercles de Menahem Mendel Schneerson, futur Rabbi de Loubavitch (1902-1994), qu'il rencontrera de nouveau à Paris, en 1947, chez le cousin de ce dernier, le rabbin Schneour Zalman Schneersohn, au 10, rue Dieu, dans le de Paris près de la place de la République.
Au milieu des , sa présence est ensuite attestée à Strasbourg par plusieurs témoins qui le prennent alors pour un mendiant.
Selon le témoignage du psychiatre Joseph Biéder, qui fait alors ses études secondaires à l' École Maïmonide (Boulogne-Billancourt), Chouchani y est employé comme homme de ménage et y lave les vitresEmmanuel Drouin, Patrick Hautecoeur. Joseph Biéder : un grand psychiatreJoseph Biéder: A Great Psychiatrist Annales Médico-psychologiques, revue psychiatrique. Volume 180, Issue 5, May 2022, p. 472-477..
Durant la Seconde Guerre mondiale Durant la Seconde Guerre mondiale, il se trouve en France, alors occupée par l'Allemagne nazie. Chouchani évoque devant ses étudiants deux épisodes concernant cette période : en 1940, arrêté par des soldats allemands qui constatent qu'il est circoncis, il aurait réussi à se faire libérer en leur récitant le Coran et donc en se faisant passer pour musulman ; plus tard, selon ce qu'il raconte à Shalom Rosenberg, il obtient sa libération en se faisant passer pour un professeur allemand de mathématiques devant un officier, lui-même enseignant cette discipline dans le civilIl raconte également cette anecdote à Elie Wiesel, qui affirme se l'être fait confirmer par un témoin de la scène .. Dès lors, il parvient à rejoindre la Suisse et y demeure jusqu'à la fin des hostilités.
Après la Seconde Guerre mondiale Il revient en France en 1945 et s'installe à Paris. C'est à partir de cette date qu'il commence son activité professorale qui lui vaudra un immense prestige. Il enseigne notamment à Elie Wiesel et à Emmanuel Levinas. Il vit alors de leçons particulières de mathématiques et de physique, et il enseigne le Talmud. Interrogé par la suite sur les moyens de subsistance de son maître, Emmanuel Levinas se souvient que, parfois, cité in .. En outre, Elie Wiesel estime que l'idée d'un Chouchani parfaitement pauvre est à relativiser puisqu'il affirme avoir trouvé un jour par accident de l'or et de l'argent dans ses affaires.
En 1952, à l'aide d'une fausse carte d'identité, Chouchani quitte la France pour Israël. Là, il enseigne plusieurs années dans des kibboutzim religieux, du mouvement mizrahi tels Be'erot Yitzhak, Sa'ad ou Sdé Eliahou.
En 1955, il part pour l'Uruguay à l'invitation d'un de ses étudiants. C'est à cette époque qu'il rencontre Shalom Rosenberg et lui dispense son enseignement. Il y demeure treize ans après une tentative infructueuse pour se rendre à Buenos Aires, en Argentine.
Mort Il meurt d'une crise cardiaque à Montevideo le vendredi , comme l'indiquent le registre de décès et l'épitaphe portée sur sa pierre tombaleIl convient de noter une non-concordance apparente entre les deux dates dans les deux calendriers : le registre de décès, qui utilise le calendrier courant, indique . Or la date portée sur l'épitaphe est le soit, strictement, le . En fait, la date issue du calendrier hébraïque commence à la tombée de la nuit du vendredi soir, ce qui signifie que le s'étend du vendredi soir au samedi soir du calendrier courant, soit du 26 au . C'est ce que confirme l'inscription soit « La veille du Saint Sabbat », c'est-à-dire vendredi.. Sa mort survient lors d'un stage où il enseigne le Talmud aux membres d'une organisation de jeunesse sioniste religieuse, le Bnei-Akiva, en compagnie de son ami Shalom Rosenberg qui est alors étudiant en pensée juive à l'université hébraïque de Jérusalem. Les circonstances exactes diffèrent légèrement selon celui qui les rapporte : dans Tous les fleuves vont à la mer, Elie Wiesel indique qu'il meurt au beau milieu d'un cours, laissant ; de son côté, le journaliste Salomon Malka indique que Chouchani meurt après les cours alors qu'il mange seul dans sa chambre d'hôtel. Néanmoins, les deux auteurs s'accordent sur une mort située après le début de Shabbat.
Bien que le lieu véritable de son enterrement soit parfois discuté, Chouchani est réputé reposer à Montevideo et Elie Wiesel prend en charge les cérémonies. C'est ce dernier qui rédige en hébreu l'épitaphe que porte sa pierre tombale : . Par ailleurs, elle comporte, dans sa partie supérieure, les du du Livre des Psaumes écrits en demi-cercleTexte pour la partie des . Pour le contenu complet du Psaume, on peut consulter la page suivante : . :
Texte en hébreuTraduction en françaisQue je m’élève sur les ailes de l’aurore, pour m’établir aux confins des mers, là aussi ta main me guiderait, et ta droite se saisirait de moi. Si je dis : Les ténèbres mêmes ne sont pas obscures pour toi, la nuit est lumineuse comme le jour, l’obscurité est clarté [pour toi]. Car c’est toi qui as façonné mes reins, tu m’as pétri dans le sein de ma mère. Je te rends grâce de m’avoir si merveilleusement distingué ; tes œuvres sont prodigieuses, mon âme le sait parfaitement.
Les éléments d'une légende Les secrets d'une identité Les éléments d'identité de demeurent inconnus et il apparaît même, selon les témoignages, qu'il fait preuve d'une attention jalouse à ne pas les révéler : ainsi refuse-t-il de participer à tel rite qui l'aurait obligé à dévoiler son nom. En outre, aux dires de personnes déclarant appartenir à sa famille , Chouchani leur aurait expressément demandé de ne plus le contacter ni le rechercher.
À sa mort, une fois encore, le mystère de son identité persiste puisqu'il est enregistré sous trois noms différents dans le registre de décès : Mardoqueo Bensoussan, Chouchani et Ohnona, le nom de jeune fille de la mère de Bensoussan. De plus, un quatrième nom est noté dans la marge, en hébreu cette fois : Mordehaï Ben Sasson.
Une mémoire exceptionnelle