Le karaïsme (קראות qaraout ; peut aussi s'écrire « caraïsme », « qaraïsme » ou « charaïsme ») est un courant du judaïsme qui s'est séparé du judaïsme rabbinique au plus tard au . Contrairement au judaïsme rabbinique, le karaïsme refuse la sacralité de la Loi orale, compilée notamment dans le Talmud. Ses adhérents sont appelés les « karaïtes » ou les « karaïmes » (קראים qaraïm), et sont parfois surnommés bnei ou ba'alei haMiqra (« fils » ou « maîtres de la Miqra »). Pour les karaïtes, seule la Bible hébraïque (la Miqra) possède une valeur sacrée.

Le karaïsme admet que chaque croyant peut interpréter personnellement le sens de la Bible, en restant toutefois au plus près du texte. Cette possibilité a engendré des sensibilités puis des divergences, qui ont multiplié les écoles, et parfois les oppositions entre celles-ci. Le karaïsme n'est donc pas historiquement un mouvement unitaire, mais un ensemble de mouvements religieux juifs se réclamant d'une même démarche de fidélité à la Bible hébraïque, de rejet du Talmud et de l'autorité des rabbins.

Le premier groupe karaïte connu, celui des Ananites, fut fondé au , mais il est possible que des mouvements karaïtes moins importants l'aient précédé. Les karaïtes ont tendance à faire remonter leur mouvance à l'époque du Second Temple de JérusalemD'après l'article Mordecai ben Nissan ha-Zaken, sur la Jewish Encyclopedia, 1901-1906. D'après l'article de la Jewish Encyclopedia, le Hakham Mordekhaï ben Nissan ( - ) défendait l'idée qu'une congrégation karaïte séparée, ne se distinguant pas extérieurement des autres congrégations, existait déjà à l'époque du Second Temple de Jérusalem, au temps de Shimon ben Sheta'h (Dod Mordekhaï, chapitre « réponse à la question », publié à Vienne en 1830)., voire au Premier Temple.

Le karaïsme connut un âge d'or du au , étant adopté selon certaines sources par 40 % de la population juive mondiale, aussi bien en Europe que dans le monde arabeSalo Baron wittmayer. Son influence déclina ensuite progressivement, et il n'y aurait plus, au , que dans le monde, dont à en Israël Joshua Freeman, Laying down the (Oral) law, The Jerusalem Post., principalement à Ramle, Ashdod et Beersheba.

À l'origine, les mots « karaïte » et « karaïme » (les deux versions les plus souvent rencontrées en français pour désigner les adeptes) sont interchangeables. À compter du , cependant, les karaïtes résidant dans l'empire tsariste (et uniquement eux) se redéfinirent majoritairement comme un peuple distinct du peuple juif, d'ethnie turque tatare, pratiquant une religion spécifique issue du mosaïsme et possédant sa langue propre. L'habitude s'est alors assez largement répandue de désigner les tenants de cette nouvelle approche par le terme « Karaïme » ou « QaraylarKaraïme ou Qaraylar s'écrivent avec une majuscule, comme toujours pour les noms de peuple. Le terme « karaïtes », pris dans son acceptation religieuse originelle, n'a pas de majuscule, comme toujours en français pour les noms de religions. ». Le mot « karaïte » s'utilise dorénavant plutôt pour désigner les karaïtes extra-européens (qui continuent tous à se définir comme Juifs), mais aussi comme terme générique pour désigner l'ensemble des groupes. Cependant, ces utilisations ne sont pas pleinement normalisées, et des utilisations inverses peuvent encore être trouvées.

Avant le karaïsme

Pour le judaïsme rabbinique, la Torah est inséparable de son commentaire, la Torah orale, donnée à Moïse en même temps que les Tables de la Loi sur le mont Sinaï. Compilée depuis dans la Mishna et les Talmuds, cette exégèse fixe le sens de la Bible, déterminant des règles qui n’y apparaissent pas explicitement comme l’allumage de bougies à l’entrée du chabbat.

La validité et la sacralité de la Torah orale sont débattues dès l’Antiquité : le mouvement pharisien s’en fait le champion tandis que d’autres groupes la contestent. Les Sadducéens sont les plus illustres représentants de cette position mais il est probable que d’autres courants scripturalistes aient existéL'existence de l'un de ces courants à l'époque de Hillel Hazaken est évoquée dans le Talmud (T.B Shabbat 31a) et a été mise en évidence par Martin S. Jaffee -- . pour lesquels la Torah orale compilait des traditions populaires sans valeur religieuse.

On ne connaît pas la filiation entre ces mouvements religieux juifs de l'Antiquité et le karaïsme ultérieur, mais ce dernier a probablement utilisé des idées religieuses qui pré-existaient.

Après la destruction du temple de Jérusalem en 70 de notre ère, et la disparition des Sadducéens qui lui étaient liés, le judaïsme pharisien devint le judaïsme dominant. Les deux Talmuds compilent la loi orale entre le et le , et imposent leur interprétation de la Bible.

Principes du karaïsme Divergences d'avec le judaïsme rabbanite Le karaïsme n'accorde aucun crédit à toute source autre que la Bible hébraïque pour déterminer la loi religieuse. Les interprétations talmudiques ne sont considérées que comme des interprétations humaines, acceptables ou non selon les cas. Les commandements qui n'apparaissent pas clairement dans la Bible (comme la transmission du judaïsme par les femmes) sont rejetés.

Corollaire du refus de la loi orale, les karaïtes rejettent le principe rabbinique de la Emounat Hakhamim « la foi dans les sagesIlan Greilsammer, Israël, les hommes en noir, 1991, . ». Selon ce principe, chaque Juif pieux doit se donner un rabbin, versé dans la Torah orale et ses interprétations, qui guidera sa vie, au moins religieuse. Les termes de « sages », « grands de la Torah », « luminaires » ou « décisionnaires » désignent les rabbins les plus importants, qui . L'autorité des rabbins, et plus spécifiquement des grands « sages », en matière d'interprétation de la Torah, ne peut être remise en question que par l'un de ses pairs.

Pour les karaïtes, la seule autorité légitime est celle des prêtres du temple de Jérusalem, disparue depuis la destruction de celui-ci en 70 EC, que seule la reconstruction du Temple pourrait restaurer. Les rabbins ne peuvent donc avoir le monopole de l'interprétation des textes. Chacun peut en théorie participer à l'organisation du culte, bien qu'en pratique, les Hazzanim (officiants) et Hakhamim (sages) tiennent un rôle religieux plus important. Dans la communauté karaïte cairote à la veille de son émigration en Israël, les officiants, bien que refusant toute référence au rabbinat du Caire, portaient soit le titre de rabbi, soit celui de hakham.

Les karaïtes ne rejettent ni la nécessité de l'exégèse biblique, ni même le besoin d'une tradition oraleMordekhaï ben Nissan considère le texte massorétique de la Bible comme transmise à Moïse sur le Sinaï, ce qui est en concordance avec le commentaire du rabbin Ovadia de Bertinoro sur la Pirke Avot 3:17, mais réfutent cette « sacralisation » des prédécesseurs et des experts, et n'hésitent pas à s'éloigner de leurs enseignements s'ils estiment rester plus fidèles au sens obvie des versets dans leur exégèse biblique, tant homilétique que légalistique.

De ce principe découle la compréhension que la détermination de la pratique religieuse à adopter est également à la discrétion de chacun. Cependant, loin d'être une exhortation au choix personnel, il s'agit d'un appel à la responsabilité personnelle, ainsi que l'énonce le Hakham Sahl ben Matzliah HaCohen, . Le Hakham Daniel ben Moshe Al-Qumisi déclare de façon plus tranchée encore : .

Malgré cette absence de norme interprétative absolue, les mouvements karaïtes surent éviter l'anarchie. Les hakhamim, s'ils n'avaient pas un rôle communautaire aussi prépondérant que celui des rabbins, étaient malgré tout considérés comme une autorité importante à défaut d'être définitive, et ce en matière d'exégèse, de halakha et de tradition, et les exégèses individuelles avaient tendance à se conformer aux leurs.

Les karaïtes refusent cependant toute exégèse antérieure comme définitive, y compris celle des hakhamim, bien qu'ils en tiennent fortement compte. Le dernier Hakham al-Akbar (1934-1956) de la communauté du Caire, Touvia Levi Babovich, égyptien d'origine russe, répondait à l'objection selon laquelle le karaïsme élabore un code tout comme le rabbanisme, en appuyant sur le caractère non-définitif des décrets des hakhamim : .

Du fait de ces divergences d'interprétation, les karaïtes ont aussi des rituels différents de ceux des rabbanites. Si, comme les rabbanites, les karaïtes prient ainsi trois fois par jour, c'est en référence au Livre de Daniel - Daniel 6:10, version de Louis Segond (1910).. Suivant la même source biblique, les karaïtes prient en se prosternant. Les karaïtes n'utilisent généralement pas le terme de beth knesset (synagogue), mais celui, assez proche, de kenessa (ces deux termes sont dérivés de l'hébreu כנסת knesset, assemblée). Enfin, les karaïtes, même pratiquants, se déplacent tête découverte (sans kippa), sauf à la kenessa et lorsqu'ils lisent les textes saints.

Le calendrier utilisé par les karaïtes n'est, contrairement à celui des rabbanites, ni fixé d'avance ni basé sur le calcul, mais fondé sur l'observation de la lune. Ainsi, .

Ressemblance avec le judaïsme rabbanite Alors que karaïtes et rabbanites débattaient âprement de points de loi (Mitzvot) et de pratiques, ils étaient assez largement en concordance sur la théologie.

Précédant d'un siècle la formulation de Moïse Maïmonide, le Hakham Yehouda ben Eliya Hadassi expose à Constantinople les principes de foi dans son Eshkol ha-Kofer (1148) : Dieu est le Créateur de tous les êtres créés ; Dieu est transcendant et n'a ni égal ni associé ; L'univers tout entier a été créé ; Dieu appela Moïse et les autres Prophètes du canon biblique ; Le Loi de Moïse seule est vraie ; Connaître le langage de la Bible (l'hébreu) est un devoir religieux ; Le Temple de Jérusalem est le palais du Maître du monde ; Croyance en la résurrection, contemporaine de la venue du Messie fils de David ; Jugement final ; Rétribution.

Ces principes sont donc assez similaires aux treize principes de Maïmonide, à l'exception des articles 5 et 6, qui mettent l'exergue sur le rejet de la Loi orale et l'obligation de connaître l'hébreu.

Les karaïtes adhèrent à la croyance eschatologique en la venue du Messie et en la résurrection des morts, et se basent pour cela sur diverses sources bibliquesDaniel 12:2 ; Ezéchiel 37 ; Isaïe 66:14.. Dans ce domaine, les karaïtes ont donc une croyance tout à fait similaire à celle des Juifs rabbanites, mais divergent fondamentalement d'avec les Sadducéens (qui n'y croyaient pas), autre courant scripturaliste (basé sur l'écriture), dont certains karaïtesMais pas tous. L'auteur Karaïme moderne Simon Szyszman défend ainsi une origine Essénienne de la doctrine religieuse karaïte dans Le karaïsme, 1980, pages 23-29. considèrent pourtant qu'ils sont les héritiers. Les adhérents à cette thèse tentent de résoudre le paradoxe en postulant l'existence de plusieurs courants sadducéens d'une part, et d'une possible croyance antérieure de ce courant dans la résurrection des morts d'autre partDo Karaites Believe in Resurrection ? sur le site du la Beth EdatYah Karaïte Congregation. Consulté le 31 juillet 2007..

Expansion et déclin du karaïsme thumb|Extension progressive du karaïsme.

Le premier auteur karaïte généralement identifié est Anan Ben David, à la fin du . Rapidement, dans un mouvement qui accorde à chaque croyant le droit d'interpréter les écritures, moyennant le respect du texte, d'autres auteurs apparaissent, et diversifient le mouvement, tant dans ses doctrines que dans son implantation géographique.

Bien que les hakhamim aient par la suite réduit ce pluralisme, plusieurs écoles d'interprétation, d'ampleur et de durée inégales, se font concurrence et engendrent des courants comme l'ananisme, ou le benjaminisme.

L'expansion La karaïsme a dans les premiers siècles de son existence connu une extension assez rapide, attirant à lui de larges pans de la communauté juive.