La révolte de Thérissos () est un épisode de l'histoire de la Crète. C'est une insurrection qui éclate en mars 1905 contre le gouvernement de la Crète, alors autonome. Elle est menée par Elefthérios Venizélos et tire son nom du village natal de la mère de Venizélos, Thérissos, qui est le siège de cette révolte.
La révolte de Thérissos naît du conflit entre Elefthérios Venizélos et le prince Georges de Grèce à propos de l'avenir de l'île, en particulier sur la question de l'union de la Crète à la Grèce. Bien que commençant en , la révolte trouve ses origines dès 1901 avec le renvoi de Venizélos du gouvernement crétois par le prince Georges. L'opposition entre Venizélos et le prince est précipitée par l'attitude de ce dernier dans les affaires internationales et par son refus de dialoguer avec ses conseillers sur les affaires internes de l'île. En commence la révolte de Thérissos. Ses deux buts sont unir la Crète à la Grèce et instaurer un pouvoir plus démocratique sur l'île.
La révolte de Thérissos permet à Elefthérios Venizélos d'asseoir un peu plus encore sa notoriété en Crète. Cette célébrité dépasse ensuite les frontières de l'île et de la Grèce. L'insurrection ouvre en effet à Venizélos les portes d'une carrière politique en Grèce.
Contexte La Crète autonome
thumb|upright|alt=Photographie ancienne en couleurs : homme moustachu avec une casquette d'uniforme.|Le prince Georges de Grèce. En 1897, la Crète cesse d'être sous domination ottomane. L'île souhaite être rattachée à la Grèce, mais les « Grandes Puissances européennes » (France, Royaume-Uni, Russie, Allemagne, Italie et Autriche-Hongrie) s'y opposent. Un compromis aboutit à la création d'un État autonome, sous suzeraineté ottomane et dont le prince Georges de Grèce, deuxième fils du roi Georges , est nommé Haut-Commissaire. Celui-ci nomme à son tour Elefthérios Venizélos au poste de premier ministre.
Très vite, des dissensions apparaissent entre les deux hommes. Leur première querelle serait due à la construction d'un palais pour le prince Georges. Peu de temps après son arrivée sur l'île, ce dernier exprime en effet son désir de se faire construire un palais. Venizélos, quant à lui, proteste car un palais serait un symbole de permanence pour un pouvoir qu'il juge transitoire en attendant l'union de la Crète à la Grèce. Le prince, vexé, ne construit finalement pas son palais.
Mais, le principal point de désaccord des deux hommes concerne leur vision du gouvernement de l'île. Bien que rédacteur principal de la Constitution (notamment des articles garantissant les libertés individuelles ou l'égalité des chrétiens et des musulmans), Venizélos la juge beaucoup trop conservatrice et accordant trop de droits au prince. thumb|left|upright|alt=photographie noir et blanc : un homme barbu à lunettes.|Elefthérios Venizélos. L'assemblée crétoise ne possède en effet que peu de droits et ne se réunit qu'une fois tous les deux ans. De plus, les ministres sont davantage des conseillers du prince et seul ce dernier peut ratifier les lois.
En matière de relations internationales, Georges de Grèce est seul habilité à traiter avec les Grandes Puissances comme l'illustre l'absence de ministre des Affaires étrangères. Il prend à son compte l'annexion de l'île par la Grèce, sans prendre soin de consulter ses conseillers et engage des discussions à ce sujet avec les ministres des Affaires étrangères russe, français, italien et britannique. Lorsque, à l'été 1900, il s'apprête à faire le tour des cours européennes, le prince déclare :
Or, Venizélos pense prématurée l'union de la Crète de la Grèce, d'autant que les institutions crétoises sont encore instables. Il préconise en revanche la création d'une armée crétoise, puis le retrait des troupes européennes. Le contrôle international diminuerait ainsi et l'île pourrait s'unir à la Grèce. Cette approche est cependant mal perçue par l'opinion publique et les journaux athéniens qui s'impatientent de voir l'union aboutir.
Renvoi de Venizélos En février 1901, les Puissances refusent tout changement concernant le statut de l'île. Bien que cela démontre la justesse de la vision de Venizélos, et bien que le prince Georges l'admette publiquement ., c'est le ministre qui subit les attaques de la presse.
Venizélos remet sa démission à deux reprises : d'abord le , prétextant des raisons médicales, puis le , expliquant qu'il ne peut travailler en étant en désaccord permanent avec ses collègues et le haut-commissaire. Georges refuse de le laisser démissionner et préfère le renvoyer pour insubordination. Le , des placards sur les murs de La Canée annoncent le renvoi de Venizélos par le prince.
Une campagne anti-Venizélos est menée dans les journaux après le départ de celui-ci. Des articles, sans doute écrits par le secrétaire du prince, le nomment l’« insolent conseiller ». Venizélos, après son renvoi, reste en retrait politiquement. En , il répond toutefois aux accusations par le biais de cinq articles dans le journal Kirix. Le prince fait alors mettre son ancien ministre en prison.
La révolte thumb|alt=Photographie noir et blanc : trois hommes en chapeau discutent.|Foumis, Venizélos et Mános, à Thérissos en 1905. On retrouve Elefthérios Venizélos au printemps 1905 quand une insurrection éclate contre le gouvernement crétois. Il en est le leader et dénonce la corruption de l'entourage du prince Georges et l'incapacité de ce dernier à faire accepter aux Grandes Puissances l'idée de l'annexion de la Crète par la Grèce.
Lors de la révolte crétoise de 1897 qui amena Georges de Grèce à la tête de la Crète, Venizélos était alors un fervent défenseur de l'union de la Crète à la Grèce. Lors de sa prise de fonction de premier ministre de l'île, sa vision est davantage celle d'une autonomie pour l'île, jugeant qu'il est prématuré de réaliser l'union. Au cours de la période où il se trouve écarté du pouvoir, Venizélos modifie à nouveau sa conception de la question crétoise. Comme en 1897, il prône désormais l'union à tout prix. Bien qu'absent de la vie politique, il montre son soutien aux partisans de l'union (Énosis) lors des manifestations.
Le rassemblement à Thérissos En , Venizélos prépare à Thérissos son coup d'État avec un groupe de dix-sept chefs crétois qui deviennent le noyau de son mouvement. Ils sont d'abord rejoints par 300 révolutionnaires qui, bien qu'ils ne constituent pas une grande menace d'un point de vue militaire, s'avèrent très difficiles à déloger, cachés dans les gorges de Thérissos. Leur impact politique est important : en l'espace de vingt jours, environ rejoignent Thérissos.
La rébellion éclate au grand jour le (julien)/ (grégorien) 1905 et regroupe les opposants à Georges de Grèce, qui l'accusent d'autoritarisme et de mesures anti-démocratiques. Ce jour-là, environ sont réunis à Thérissos, qui devient dès lors le centre de la révolte. Dès les premiers moments, on constate des heurts entre la gendarmerie et des rebelles. L'idée conductrice de cette rébellion est le rattachement de la Crète à la Grèce. Le premier jour du soulèvement, Venizélos déclare que l’Énosis n'est pas possible tant que le prince Georges reste Haut-commissaire de l'île. Le texte d'un plébiscite voté par les insurgés est lu dans l'église Saint-Georges de Thérissos dès le :
thumb|left|alt=Photographie noir et blanc : une foule.|Rassemblement lors d'un discours de Venizélos le .
Le lendemain de cette déclaration, Papayanakis, un député de l'assemblée crétoise, et Konstantínos Mános communiquent aux consuls des Grandes Puissances les raisons qui conduisent Venizélos à la révolte. Ils évoquent le caractère transitoire du gouvernement en place et la volonté d'unir, à terme, la Crète à la Grèce. Ils évoquent également le caractère instable du gouvernement en place, ce qui empêche les capitaux étrangers d'investir sur l'île et ne permet pas son essor. Enfin, ils se réfèrent à un mécontentement général qui grandit jour après jour à cause d'un gouvernement proche, selon eux, de l'absolutisme.
thumb|alt=Photographie noir et blanc : une foule en armes.|Révolutionnaires à Thérissos. L'opposition décide de ne pas prendre part aux élections prévues le (julien)/ (grégorien) et qui doivent désigner les 64 députés crétois qui s'ajoutent aux dix directement désignés par le prince Georges. Les insurgés de Thérissos appellent au boycott des élections et à la lutte armée contre le gouvernement en place. Environ un millier d'hommes, dont la moitié seulement sont armés, forme le noyau de cette rébellion, autour de Venizélos, Konstantinos Foumis, et Mános.
La nouvelle assemblée, qui se réunit le à La Canée, s'ouvre par un discours du prince Georges sur l'économie et les réformes à apporter au pays. Mais, dès son départ de la chambre, l'assemblée vote en faveur de l'annexion. Dans le hall de l'assemblée, entièrement décoré de drapeaux grecs, les députés proclament l'union de la Crète à la mère-patrie grecque et la placent sous le contrôle du roi Georges . Ils communiquent ensuite cette résolution aux consuls des Grandes Puissances à La Canée.
Le , à l'issue de la session parlementaire, la plupart des députés rejoignent l'Assemblée de Thérissos. Un mois plus tard, ce sont deux des principaux conseillers du prince, Kriaris et Koundouros, le ministre des Finances, qui démissionnent de leurs fonctions pour rejoindre leur ancien collègue dans les montagnes.
Une quasi guerre civile La loi martiale est déclarée par Georges de Grèce, qui n'a à sa disposition que , et les puissances européennes, mais la présence de deux gouvernements parallèles amène à un semblant de guerre civile au sein de la population et des affrontements font quelques victimes dans la région de La Canée. Dans les derniers jours du mois d'avril, des affrontements ont lieu à Voukolies entre gendarmes et rebelles. Ils sont lourds de conséquences : trois rebelles et deux gendarmes sont tués, quinze paysans blessés. Pendant l'affrontement, les locaux des gendarmes sont incendiés par la population.
Début , le bâtiment des douanes à Kastelli Parnormos est pris par les insurgés. Le matin du , le navire de guerre russe Krabry, avec à son bord 200 hommes des troupes impériales et quelques gendarmes crétois, s'ancre au large de Kastelli. Deux officiers russes et un lieutenant italien de la gendarmerie vont à la rencontre des rebelles pour engager des pourparlers. Le gendarme italien ordonne aux insurgés de brandir le drapeau blanc dans la demi-heure suivante sous peine de subir un bombardement. Une heure et demie plus tard, le Krabry ouvre le feu. Cet incident est la cause de plus grands troubles. Alors que Konstantinos Manos marche sur Rethymnon dans le but de faire libérer des prisonniers politiques, les insurgés attaquent Koube (à l'ouest de Rethymnon). Le lendemain, le colonel Ourbanovitch y envoie 50 soldats d'infanterie pour défendre la position, mais les soldats russes subissent un revers. Ourbanovitch se rend lui-même sur place à la tête d'une troupe de 400 soldats. Face à ces nouveaux renforts, les rebelles doivent abandonner leurs positions et battre en retraite vers le sud jusqu'à Atsipópoulo, sur les hauteurs de Réthymnon. Après de violents combats les opposant aux Russes et aux gendarmes, les Crétois finissent par rendre la ville aux Russes. Certains leaders insurgés font partie des victimes des combats. Les rapports du consul de France à La Canée mentionnent que, malgré ces évènements, les insurgés ne portent pas d'attaque systématique contre les troupes européennes.
thumb|left|upright|alt=Photographie noir et blanc : un homme barbu, deux garçons à ses pieds.|Venizélos et ses enfants Kyriakos et Sophoklis à Thérissos en 1905.