Le Madhyamaka (sanskrit ; chinois : Zhōng-guān 中觀, tibétain : dbu ma) ou Voie du milieu ou médiane, fondée par Nāgārjuna et son disciple Āryadeva, constitue avec le Cittamātra l'une des deux principales écoles spécifiques du bouddhisme mahāyāna. Un mādhyamika est un tenant de cette doctrine ou quelque chose relatif à celle-ciVoir Madhyamaka et Mādhyamika dans le dictionnaire sanskrit de Gérard Huet.

Origine de la voie du milieu

thumb|right|280px|Bas-relief du stūpa d'Amaravati , proche de Nagarjunakonda dans l'Andhra Pradesh où aurait vécu Nāgārjuna à la même époque, Musée national des arts asiatiques - Guimet.

Ce concept de voie médiane fut exposé dès le premier sermon du Bouddha, comme intermédiaire entre la complaisance sensuelle et l'ascétisme.

Toutefois, en tant que voie philosophique cependant, le madhyamaka veut dépasser ce qu'il appelle les deux positions de l' « éternalisme » d'une existence absolue (le fait que les phénomènes seraient permanents), et du nihilisme de la non-existence (le fait que les phénomènes seraient non-existants). La plus ancienne source de cette option, mentionnée par Nāgārjuna même, est le sutra pali Kaccayanagotta sutta (SN XII.15) du Samyutta Nikāya exposant la vue correcte, où le Bouddha dit : « Pour qui voit l'origine du monde tel qu'il est avec un juste discernement, le terme "non-existence" ne survient pas à son égard. Pour qui voit la cessation du monde tel qu'il est avec un juste discernement, le terme "existence" ne survient pas à son égardTrad. fr. du contributeur, basée sur les versions anglaises de Dharmafield.org, Thanissaro Bikkhu, M. O'Connell Walshe, et D.J. Kalupahana.». Bouddha récuse donc là un dilemme fondamental; les logiciens indiens poseront le problème sous la forme logique du tétralemme, forme que la logique occidentale aristotélicienne n'a pas retenue.

L'école apparaît en Inde au ; son fondateur est Nāgārjuna, auteur des Stances du milieuStances du milieu par excellence de Nagarjuna, traduit par Guy Bugault, Gallimard, 2002, .. Aryadeva, son principal disciple qui écrivit les Quatre cents Stances, joua aussi un rôle important dans le développement de cette écoleDictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme par Philippe Cornu, Seuil, nouvelle éd. 2006, .. Les principaux maîtres indiens Madhyamaka sont Nāgārjuna, Buddhapālita (), Bhāvaviveka (v. 500 – v. 578), Candrakîrti (), Shantideva (vers 685-763) et Shantarakshita ().

Le Madhyamaka se fonde essentiellement sur les paroles du Bouddha classées dans la tradition indo-tibétaine comme appartenant au deuxième tour de roue du Dharma, en particulier tous les prajñāpāramitā Sūtras. L'école Madhyamaka professe la vacuité, Śūnyatā, de tous les phénomènes sans exception. Le fait que tous les phénomènes sont vides d'existence intrinsèque apparaît à de nombreuses reprises explicitement dans les prajñāpāramitā Sūtra. C'est l'objectif des Stances du milieu de Nāgārjuna de l'exposer, de l'expliquer et de la démontrer.

L'enseignement Madhyamaka

Base, voie et fruit

Comme souvent dans le bouddhisme, l'enseignement est présenté sous la forme « Base, voie et fruit »Dictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme par Philippe Cornu, Seuil, nouvelle éd. 2006.. D'autre part, comme dans tous les enseignements bouddhistes, le madhyamaka utilise la distinction entre la réalité conventionnelle et la réalité ultime, mais le madhyamika l'interprète en tant que vacuité de tous les phénomènes pour la réalité ultime et sous l'angle de l'illusion pour la réalité conventionnelle (voir plus bas).

La base du madhyamaka consiste à unir les deux vérités, conventionnelle et ultime.

La voie consiste à unir les deux accumulations: accumulation de sagesse par la pratique méditative et le raisonnement, accumulation de mérites par la pratique des six pāramitās.

Le fruit recherché est l'obtention du parfait éveil d'un Bouddha.

Utilisation de la logique dans le Madhyamaka

En ce qui concerne la voie, le Madhyamaka, à la suite de Nagarjuna, attache une très grande importance aux raisonnements pour démontrer la vacuité des phénomènes. Les Stances du milieu est une suite de démonstrations par l'absurde.

Ce qui est le plus marquant, dans les Stances du milieu, c'est que si Nagarjuna utilise sans arrêt le principe de contradiction, il abandonne le principe du tiers exclu. On sait que le principe de contradiction et que le principe du tiers exclu ont été formulés pour la première fois clairement en Occident par Aristote dans sa Métaphysique. Guy Bugault explique :

Guy Bugault explique que c'est la position d'Aristote qui « fonde le principe de contradiction […] sur le principe du tiers exclu »Guy Bugault, L'Inde pense-t-elle ?, Paris, Presses universitaires de France, 1994, .. Sinon, déclare Aristote dans la Métaphysique qu'« il en [résulterait] aussi qu'on ne sera forcé ni à l'affirmation ni à la négation » et comme l'explique Guy Bugault « rien ne saurait, en effet, agacer davantage Aristote qu'un adversaire qui se tait, qui se dérobe en se taisant ». Or, affirme Guy Bugault, c'est précisément le cas de Nagarjuna :

Et il ajoute:

En abandonnant le principe du tiers exclu et donc le dilemme fondamental, Nagarjuna va faire usage du tétralemmeGuy Bugault, L'Inde pense-t-elle ?, Paris, Presses universitaires de France, 1994.Jean-Marc Vivenza, Nâgârjuna et la doctrine de la vacuité, Éditions Albin Michel, 2001, ( 2009, coll. Spiritualités vivantes). selon lequel une proposition « x » et son contraire « non-x » peuvent être en même temps toutes deux fausses et justes. Plus précisément, le tétralemme se formule ainsi : Ni x Ni non-x Ni x et non-x Ni x ni non-x

Cette logique s'applique finalement à l'Être. Il n'y a : Ni « Être » Ni « Non-Être » Ni « Être et Non-Être » Ni « Ni Être ni Non-Être »

Ainsi Nagarjuna n'hésite pas à écrire :

Guy Bugault, qui a traduit ce verset, ajoute :

En effet, pour Nagarjuna, non seulement le dilemme (lié au principe du tiers exclu) n'est pas adéquat pour décrire la vérité, mais c'est aussi le cas du tétralemme. Jean-Marc Vivenza déclare que, pour Nagarjuna, « toute proposition du tétralemme est également fausse »Jean-Marc Vivenza, Nâgârjuna et la doctrine de la vacuité, Albin-Michel, 2001..

Jean-Marc Vivenza rappelle qu'Aristote s'était violemment opposé au rejet du principe du tiers exclu et au tétralemme dans sa Métaphysique :

Pour cette raison l'abandon du principe de contradiction a souvent été soigneusement évité en occident sauf par les penseurs dits néoplatoniciens qui suivaient Platon. Ce dernier avait utilisé le tétralemme, à titre provisoire, en particulier en conclusion de son Parménide. Dans tous les cas, le tétralemme n'est employé qu'à titre provisoire, la meilleure réponse étant le silence pour Nagarjuna qui reprend exactement l'attitude du Bouddha qui restait silencieux lorsqu'on lui posait des questions sur l'origine du monde, Dieu, etc. Guy Bugault rappelle, en effet :

La logique n'est donc employée par Nagarjuna que pour discuter certaines vues présentes à l'époque en Inde selon lesquelles un phénomène pouvait être quelque chose et son contraire, comme être et non-être; ce que le Bouddhisme réfute. « Le principe de contradiction, tel que nous l'a légué Aristote […] fonctionne intensément [dans Stances du milieu par excellence] »Nagarjuna,Stances du milieu par excellence, traduit par Guy Bugault, Gallimard/Connaissance de l'Orient, Paris, 2002, .. Le principe du tiers exclu y est employé mais « c'est toujours sur le dos de [l'adversaire], et à sa charge, que [Nagarjuna] déclenche le tir de barrage du principe du tiers exclu »Guy Bugault, L'Inde pense-t-elle ?, Paris, Presses universitaires de France, 1994, .. Enfin, Nagarjuna accepte d'utiliser parfois « la quatrième proposition du tétralemme [Ni x ni non-x] [car] toute imparfaite qu'elle soit si l'on s'y arrête, [elle] est tout de même [pour Nagarjuna] l'antichambre libératrice d'une lucidité sans concept »Guy Bugault, L'Inde pense-t-elle ?, Paris, Presses universitaires de France, 1994, ..

En conclusion :

I. Nagarjuna ne professe jamais l'irrationalisme mais, au contraire, utilise la logique et le raisonnement sans arrêt.

Guy Bugault déclare :

II. Contrairement à la plupart des logiciens comme Aristote, Nagarjuna ne se sent pas obligé d'appliquer le principe du tiers exclu pour lui-même et utilise même le tétralemme à titre provisoire.

III. Nagarjuna utilise sans arrêt la logique mais ne lui attache pas une importance intrinsèque pour lui-même (ce qui explique qu'il se permet de ne pas appliquer le principe du tiers exclu pour lui-même). Au contraire, il dirige une logique implacable contre l'adversaire; c'est quand ce dernier attache une importance intrinsèque à la logique du discours et à son contenu que Nagarjuna l'enferme complètement dans le principe de contradiction et le principe du tiers exclu.

La Vacuité de tous les phénomènes

L'objectif d'une telle approche logique qui déconstruit systématiquement tous les points de vue particuliers sert à détruire les concepts que nous nous faisons de la réalité et à nous libérer du découpage artificiel que l'esprit ordinaire applique à toutes choses.

Guy Bugault déclare :

Nagarjuna dit expressément ne tenir aucune thèse particulière :

À la suite du Bouddha, les Madhyamaka réfutent toutes les thèses sur l'existence ou la non-existence du temps, du commencement et de la fin du monde, d'un Dieu créateur, de la matière, etc. Mais la cible principale, qui résume toutes les autres sera l'existence intrinsèque des phénomènes, en général, et de soi-même, en particulier. Ils professent donc la vacuité, Śūnyatā, de tous les phénomènes sans exception : les phénomènes sont vides d'existence intrinsèque. C'est l'objet du chapitre 15 des Stances du milieu de Nagarjuna, qui est le chapitre central de l'ouvrage. Nagarjuna y déclare, par exemple :

Mais penser que la vacuité est une nouvelle thèse intellectuelle, c'est retomber exactement dans le piège dont le Madhyamaka veut nous faire sortir. C'est pourquoi, Nagarjuna dit :

Matthieu Ricard commente :

Plus étrange, Nagarjuna s'attaque même à certains des enseignements les plus importants de la première roue des enseignements du Bouddha comme les quatre nobles véritésChapitre 24 des Stances du milieu de Nagarjuna..

Pour toutes ces raisons, Nagarjuna a été attaqué de toutes parts : on l'a accusé de ne pas être bouddhiste, d'être un sophiste qui déclare que tout est relatif et que toutes les opinions se valent et surtout d'être un nihiliste qui pense que rien n'existe vraiment et donc que tout est permis sur le plan de la conduite. En fait, rien n'est plus faux. Mais Nagarjuna avait déclaré lui-même que son enseignement était très difficile à comprendre et qu'il pouvait faire tomber dans le nihilisme ceux qui ne la comprenaient pas :

En effet, Nagarjuna réfute autant la non-existence que l'existence (comme en (15, 10) ci-dessus). D'autre part, il déclare très clairement que la doctrine de la vacuité est identique à l'enseignement central du Bouddha de la coproduction conditionnée et que l'on ne peut comprendre la doctrine de la vacuité qu'à travers l'enseignement sur les Deux Vérités du Bouddha.

Ce qui fait dire à Guy Bugault :

En effet, Nagarjuna déclare :

Et :

En conséquence, la compréhension de la vacuité et de la coproduction conditionnée correspond au point d'articulation des deux véritésjacques May, Encyclopédie philosophique universelle, vol. II, t. 2, article sur « La coproduction conditionnée (pratîtyasamutpada) », , PUF, 1990..

Stéphane Arguillère le dit explicitement :

Lorsqu'il dit que les phénomènes sont vides d'existence intrinsèque, Nagarjuna dit précisément qu'« ils sont libres de permanence et de non-existence ». En effet, il dit :

Philippe Cornu commente :

Sogyal Rinpoché explique :

Et il donne un exemple concret :

Et Matthieu Ricard déclare :

Ou encore :

Philippe Cornu conclut :