vignette|Notre-Dame de Rocamadour. vignette|Notre-Dame de Candelaria, à Tenerife (Espagne). Les Vierges noires sont des effigies féminines qui appartiennent à l’iconographie du Moyen Âge européen. Elles figurent généralement la Vierge Marie, mais certaines représentent également Sara la noire (appellation erronée, puisque la tradition nous dit qu'elle était une épouse répudiée d'Hérode) ou sainte Anne. Elles tirent leur nom de leur couleur sombre, souvent limitée au visage et aux mains. La plupart d'entre elles sont des sculptures produites entre le et le , mais parfois aussi des icônes de style byzantin des . On trouve parmi elles de nombreuses Vierges à l’Enfant.

On trouve bien sûr des Vierges noires dans les régions du monde où vivent des populations à peau sombre, bien que leur couleur ait alors une signification clairement différente de celle des Vierges européennes. La majorité des 450 à 500 Vierges noires recensées en Europe se trouvent dans le bassin méditerranéen occidental, domaine de l'art roman, avec une concentration importante dans le sud de la France, où on en compte 180. La Vierge noire de Częstochowa (Pologne) est, par sa localisation, un exemple atypique. Bien que parfois conservées dans des musées, la plupart des Vierges noires sont placées dans des églises, et certaines suscitent des pèlerinages importants.

Les Vierges noires romanes ont inspiré de nombreuses imitations ultérieures.

À côté des Vierges, il existe en France une célèbre sainte noire : sainte Sarah, patronne des gitans, roms, surnommée Sara e Kali (Sarah la noire). Sa statue se trouve dans la crypte de l'église des Saintes-Maries-de-la-Mer (Bouches-du-Rhône).

Origine L'origine de l'iconographie de la Vierge noire ne fait pas l'unanimité des commentateurs. On trouve des théories spiritualistes, matérialistes et scientifiques. On peut distinguer les interprétations catholiques, confession qui est à l'origine de ces représentations, de celles qui font remonter cette iconographie aux cultes des déesses antiques d'origines diverses et variées, voire aux cultes préhistoriques de la déesse-mère des chasseurs-cueilleurs européens du Paléolithique.

Théories matérialistes vignette|210px|Vierge noire de Częstochowa (voïvodie de Silésie), monastère de Jasna Gora, . La supposition a été avancée jusqu’au milieu du , que le choix du matériau pour les statues (ébène, acajou) les rendaient noires. Mais les sculpteurs du Moyen Âge n'utilisaient que du bois local (noyer, chêne, tilleul, fruitiers…) facile à obtenir et plus facile à travailler. Or, ces bois sont de couleur claire à l’origine.

L’hypothèse a également été avancée que le noircissement serait dû au transfert de l'oxydation des plaques de métal recouvrant le bois, des toile de soie et de fils d’or, rebrodée de dentelles métalliques sur les robes que portent la Vierge, ou une altération des pigments.. Par exemple, les pigments à base de plomb utilisés pour les carnations se seraient oxydés avec le temps et auraient donc noirci. Le « blanc de plomb », composé de carbonate de plomb contenu dans la céruse, est le coloris qui est à la base du composé utilisé dans la peinture médiévale pour figurer les carnations. Or le carbonate de plomb se transforme en plattnérite noireProcessus de dégradation des pigments à base de plomb.Pôle scientifique « peinture murales », p. 76.. Selon cette thèse, on retrouverait systématiquement une polychromie claire d'origine sous une couche superficielle noircieHélène Leroy, Francis Debaisieux, Yves Morvan, Vierges romanes-Portraits croisés, Éditions Debaisieux, 2009, p. 34... Ceci explique pourquoi l’enfant Jésus est lui aussi noir, car les pigments utilisés pour les carnations sont les mêmes. On trouve également d'autres statues de la même époque qui ne représentent pas la vierge Marie, mais dont les carnations sont noires.

D'autres hypothèses matérialistes évoquent l'assombrissement du bois par des agents extérieurs (dépôts de suie et de particules noires dû à la combustion de cierges, bougies votives ou de lampes à huile, dégradation du bois par l'humidité, l'enfouissement temporaire notamment à la Révolution).. Cependant, il existe un grand nombre de statues médiévales n’ayant pas de visage noir, malgré leur exposition à ces produits de combustion.

On trouve de nombreuses statues médiévales dont la carnation n'est pas noire. Il est donc difficile d'expliquer la totalité des Vierges noires par un pur processus chimique. Il faut reconnaître aussi que la noirceur des Vierges noires est devenue un élément important de leur identité cultuelle, que leur couleur provienne ou non à l’origine d’un processus chimique. En témoignent les allusions au Cantique des cantiques mentionnées plus haut. Certaines ont même été délibérément repeintes en noir sur leur totalité (comme la vierge Notre Dame de Moulins) lors de tentatives de restauration, et d’autres ont inspiré des imitations qui en ont repris la couleur sombre. À partir du , il est indiscutable que certains sculpteurs produisent des vierges d'emblée noires.

Spiritualité chrétienne et catholique

Un passage célèbre du Cantique des cantiques proclame : שחורה אני ונאוה, Je suis noire et belle. (coordination dans la version hébraïque)

Μέλαινά εἰμι καὶ καλή, Je suis noire et je suis belle. (coordination dans la version grecque)

Nigra sum sed formosa, Je suis noire, mais belle. (opposition dans la version latine)

Bible, Ancien testament, (Ct 1:5), mis en évidence par l’approche de Dieu. Le dévot (la dévote), en s’approchant intérieurement de la lumière brillante de Dieu, en vient à se considérer soi-même comme noirci. Ainsi, depuis Jean de la Croix l’on parle même de « nuit obscure de l'âme ».

Pourtant, avant ces interprétations symboliques, le texte même de la Bible évoque en premier lieu la couleur de la peau d'une femme noire :μὴ βλέψητέ με, ὅτι ἐγώ εἰμι μεμελανωμένη, ὅτι παρέβλεψέν με ὁ ἥλιος

Ne prenez pas garde à mon teint noir, car c'est le soleil qui m'a brûlée. (version grecque de la Septante)

Bible, Ancien Testament, (Ct 1:6)Par ailleurs, pour la polémique protestante, la dévotion catholique à la Vierge n'est que paganisme recyclé. Ainsi, le pasteur écossais Alexander Hislop écrivait en 1858, à grands coups de citations, que le culte catholique n'était qu'une « nouvelle BabyloneAlexander Hislop, "The Two Babylons", 1858, ed. française : Les Deux Babylones, Paris, Fischbacher, 1972. ».

Déesses antiques et préhistoriques alt=Représentation en buste de la Déesse-Mère sur le pourtour du chaudron de Gundestrüp.|vignette|Représentation en buste de la Déesse-Mère sur le pourtour du chaudron de Gundestrüp. vignette|200px|Isis allaitant Horus (vers 680-640 av. J.-C.), Walters Art Museum (Baltimore, USA) De nombreux courants de pensée, aussi différents qu'opposés dans leurs méthodes et leurs interprétations, se rejoignent pourtant pour retrouver un soubassement plus ancien qui relierait les Vierges noires du Moyen-Âge européen à différentes déesses antiques ou préhistoriques. Ces déesses peuvent être celles d'anciens cultes païens endogènes au continent européen (Artémis, Cybèle, Diane, etc.), ou exogène, venue d'Afrique, comme la déesse Isis. Certains chercheurs poussent plus loin dans le temps en remontant au Paléolithique supérieur et aux déesses-mères européennes.

L'interprétation ésotérique Le ou les auteurs connus sous le nom de plume de Fulcanelli écrivaient :

Les études de religions comparées vignette|200px|right|L'Artémis d'Éphèse (Ier siècle après J.-C.), musée archéologique d'Éphèse. Cependant dans les années 1950, avec l’avancée des études en matière de religions comparées, certains chercheurs laïcs ont laissé de côté la question des origines matérielles de la pigmentation des Vierges noires, et recommencé à envisager que leur teinte sombre a été voulue dès l’origine. Des rapprochements ont ainsi été faits avec les déesses des anciens cultes polythéistes d'Europe occidentale que la romanisation, puis la christianisation, avaient fait disparaître, en particulier les déesses-mères. Cette hypothèse est confortée par la présence de sanctuaires dédiés à la mère de Dieu sur les lieux d’anciens cultes païens (par exemple Cybèle, Diane, etc.).

Dans les années 1970, Stephen Benko a remarqué la ressemblance entre la Vierge à l’Enfant et les représentations d’Isis portant Horus datant de l’Égypte ptolémaïque. Pour Benko (qui rejoint ainsi Hislop), la Vierge noire est l'ancienne déesse-terre « convertie au christianisme. »

L'interprétation psychologique jungienne alt=Vénus de Willendorf, Paléolithique supérieur, vers 22 000–24 000 av. J.-C.|vignette|Vénus de Willendorf, Paléolithique supérieur, vers 22 000–24 000 av. J.-C. Dans les années 1980, des psychologues comme GustafsonFrederick Gustafson, The black Madonna, Boston, 1990. et BeggEan Begg, The Cult of the Black Virgin, 1985, s’appuyant sur Carl Gustav Jung, pensent y avoir reconnu un archétype maternel, ou bien un aspect chthonien et psychopompe. En 2005, Monique Scheer a recensé les différents symbolismes liés à la Vierge noire selon les lieux et les époques.

L'égyptologie et ses résultats contradictoires Plus récemment des égyptologues ont repéré une filiation entre les Vierges noires les plus anciennes et les cultes égyptiens, particulièrement celui d'Isis . Voir aussi : . . Par exemple, c'est l'avis d'Ashraf Sadek, professeur d'égyptologie à l'Université de Limoges, lui-même de confession orthodoxe copte et écrivant pour la revue Le monde copte. Il s'appuie non seulement sur la religion comparée mais aussi sur une étude iconographique poussée pour établir une filiation entre le christianisme et les religions antiques pratiquées par exemple en Égypte, les premiers Coptes recyclant les poncifs artistiques pharaoniques.

D'autres chercheurs comme Sophie Cassagnes-Brouquet adoptent un point de vue allant dans le sens de en niant toute filiation aux religions du passé, en ne voyant qu'une origine strictement paléochrétienne dans l'ensemble du culte et de l'iconographie associés aux Vierges noires et en se référant également aux coptes et aux chrétiens éthiopiens, mais comme source originale..

Spiritualité New Age

L'auteur New Age américain s'est longuement étendue sur la signification spirituelle des Vierges noires comme véhicules d'anciennes croyances matriarcalesVoir par exemple son Dark Mother: African Origins and Godmothers, 2002..

Quelques Vierges noires romanes célèbres 210px|vignette|Gravure du représentant La Vierge-de-sous-Terre de Chartres, détruite en 1793.

Vierge noire de la cathédrale de Chartres

La Vierge noire de la cathédrale de Chartres est la Vierge-de-sous-Terre, dans la crypte, détruite en 1793. La piété attribue alors à une autre Vierge, du , appelée Notre-Dame-du-Pilier, ses caractéristiques, et en particulier la couleur noire des carnations, qui lui est attribuée lors d'une restauration au . Une nouvelle restauration au début du rend à Notre-Dame-du-Pilier sa polychromie originelle.

Vierge noire de Notre-Dame du Puy-en-Velay La Vierge noire de la cathédrale romane du Puy-en-Velay mesurait environ , taillée probablement dans du cèdre et recouverte d’une toile marouflée.

Brûlée à la Révolution, le 8 juin 1794, ses membres ne sont pas apparents et elle affecte la figure d’un triangle, par sa robe qui la ceint au col et s’évase sans un pli jusqu’au pied.

L’étoffe en est décorée de ceps de vigne et d’épis de blé, allégories du pain et du vin eucharistiques, et laisse passer, au niveau de l’ombilic, la tête de l’Enfant, aussi somptueusement couronnée que celle de sa mère.

La statue actuellement exposée sur le maître-autel provient d'une ancienne chapelle du Puy-en-Velay. Elle est portée en procession le 15 août, fête de l'Assomption qui, chaque année, rassemble des milliers de personnes.

Vierge noire de Rocamadour