vignette|Anciens traités de graphologie.

La graphologie est une technique d'observation et d'interprétation d'une écriture manuscrite visant à établir le portrait psychologique de son scripteur. Fonctionnant selon les mêmes principes que les tests projectifs, cette discipline s'est développée au et est restée active jusqu'au milieu du en Europe et aux USA. Au , cette pratique est extrêmement marginale dans le monde et n'existe significativement, dans les faits, qu'en France.

Le caractère scientifique de cette discipline est fortement contesté, et le recours à son service est en recul aujourd’hui. Son utilisation lors des recrutements professionnels est interdite en France, sauf justifications pertinentes. Considérée comme une pseudoscience sans fondement scientifique, sa pratique est discréditée dans de nombreux pays car jugée « non pertinente » et « non fiable ». Son utilisation est interdite ou considérée comme farfelue dans de nombreux pays qui classent cette activité dans les pseudosciences. Elle apparaît dans le « top 5 » des méthodes d'évaluation psychologiques les plus discréditées.

L’analyse graphologique est utilisée dans deux optiques : à visée personnelle, pour obtenir un portrait psychologique complet, et étudier les compatibilités caractérielles au sein d’un couple par exemple ; à but professionnel, lors d’un recrutement, comme approche pour voir si le candidat correspond au poste proposé en fonction des qualités attendues, ou encore pour l’aide à l’orientation professionnelle en décelant les aptitudes et les goûts du demandeurCf. Pierre Foix, L’orientation professionnelle par la graphologie, Payot, 1946..

La graphologie doit être distinguée : de l'expertise en écriture qui est une technique d'investigation visant à attribuer un écrit manuscrit à son scripteur, que ce soit pour l'identification judiciaire de l'auteur d'un écrit anonyme ou pour l'attribution historique de documents manuscrits ; ainsi que de la graphothérapie, qui s'adonne à la rééducation de l'écriture pour corriger les troubles graphomoteurs.

Étymologie

Le mot graphologie a été créé vers 1868Camille Dreyfus, La grande encyclopédie : inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts par une Société de savants et de gens de lettres, t. XIX, S.A. de la Grande Encyclopédie, Paris, 1902, p. 220. par un prêtre français, Jean-Hippolyte Michon, à partir des racines grecques graphein (« écrire ») et logos (« la science »). Le sens étymologique de « science de l'écriture » reflète la vision de l'abbé Michon, lui-même fondateur de la Société française de graphologie pour en développer la technique.

Histoire Origines

Historiquement, le premier auteur à traiter directement du lien entre l'écriture et le caractère est l’Italien Camillo Baldi dans son ouvrage paru au : Du moyen de connaître les mœurs et les qualités d’un écrivain d’après ses lettres missivesCamillo Baldi, Traité des indices tirés des lettres missives, ou l'art de connaître à l'examen d'une lettre missive les mœurs et les habitudes du scripteur…, traduit et commenté par J. Depoin, Paris, 1900.. Plus tard, alors qu’il cherche les traces de l’âme humaine, le théologien suisse Lavater développe, encouragé par son ami Goethe, l’idée selon laquelle l’écriture manuscrite serait une voie d’expression de l’individualité humaine dans son Art de connaître les hommes par la physionomie (1775).

En France, c'est un prêtre, Jean-Hippolyte Michon (1806-1881), qui invente le terme graphologie. Développant les intuitions de Lavater, il établit une liste de signes graphologiques qui renvoient à des traits de caractère (Système de graphologie : l’art de connaître les hommes d’après leur écriture, 1875). Il fonde en 1871 la Société française de Graphologie, association reconnue d'utilité publique en 1971, laquelle continue de diffuser une revue, autrefois trimestrielle et actuellement annuelle (plus de 7 500 abonnés en 1990).

Développements au vignette|Jules Crépieux-Jamin, le maître de la graphologie française. La théorie et la propagation de la graphologie sont ensuite poursuivies par le Jules Crépieux-Jamin (1858-1940), chirurgien-dentiste de Rouen. Ce dernier définit une classification des signes graphiques sous forme de 7 genres : la forme, la pression, la vitesse, la dimension, la direction, la continuité et l'ordonnanceH. Saint-Morand ajoutera un « aspect graphique » (plutôt que « genre ») : l'inclinaison.. Au sein de chacun de ces genres sont groupées des « espèces » permettant de définir précisément chaque graphie et qu’il classe par ordre alphabétique dans son fameux ABC de la graphologie ( édition en 1930) : « grande » ou « prolongée en haut » pour la dimension, « anguleuse » ou « stylisée » pour la forme, etc. Il fait remarquer que les circonstances peuvent jouer un rôle déterminant : si le scripteur était dans un état d'émotion important ou soumis à un contexte particulier, son écriture pourra s'en trouver modifiée sans que le caractère habituel ne soit en jeu. Il insiste beaucoup sur la nécessité de recueillir plusieurs manuscrits de la même personne et avertit que l'écriture ne permet pas de déterminer le sexe ni de définir l'âge réel.

À l’étranger, deux grandes figures s’imposent : Ludwig Klages (1872-1956), philosophe et psychologue allemand qui aborde l’écriture sous l’angle du mouvement, et Max Pulver (1889-1952), psychanalyste et médecin légiste suisse qui insiste sur les projections symboliques. On peut encore citer les expérimentateurs Wilhelm Preyer (Zur Psychologie des Schreibens, Leipzig, 1928), Pophal ou Müller & Enskat, Walter Hégar (La graphologie par le trait, Vigot, 1938). Les graphologues allemands Gross et Heiss ramènent les aspects graphiques jaminiens à 3 : le mouvement, la forme et l'espace graphiqueCf. Catherine de Bose, La graphologie allemande : ses tendances, ses lignes de force, Masson, Paris, 1992..

Des neuropsychologues se sont également intéressés à la graphologieCf. Gobineau et Perron, Génétique de l'écriture et étude de la personnalité, éd. Delachaux, 1954.. Des psychologues universitaires ont aussi approfondi le sujet sous l'appellation de « Graphométrie » qui utilise des outils statistiques pour analyser l'écriture d'une part, lier cette analyse à des traits de personnalité d'autre part (thèse de Jacques Salce).

Se revendiquant comme une branche des sciences humaines, la graphologie a bénéficié des progrès des autres disciplines telles que la psychanalyse et la psychologie des profondeurs. Ania Teillard (1889-1978), élève de Klages et de Jung, intègrera l’apport du psychiatre suisse Jung (1875-1961) dans son livre L’âme et l’écriture (éd. Stock, 1948).

Dans des travaux ultérieurs, des graphologues se sont intéressés à l'étude du trait comme « indice constitutionnel » de la personnalitéCf. Walter Hegar, La graphologie par le trait, Vigot frères, 1938., ou encore à l’analyse du « petit signe », laquelle ne doit intervenir que dans un second temps, partant d’abord du général pour aller au particulier : c’est ainsi que Roseline Crépy développera une Interprétation des lettres de l’alphabet (éd. Delachaux & Niestlé, 1968).

Malheureusement la méthode scientifique de validation des hypothèses n'a pas été mise en oeuvre et les fondements même des affirmations réalisées n'ont pas pu être validés. L'absence de toute preuve de validité fut remarquée rapidement et a conduit à un grand nombre de recherches. Le bilan est totalement négatif : la graphologie n'a pas été capable de justifier ses postulats, de prouver qu'il y avait un lien entre l'écriture et la personnalité et, plus grave, les interprétations varient selon les graphologues, même de la même école. Les résultats ne sont ni valides ni reproductibles.

Synthèses d'orientation Les graphologues français postulent qu'il existe cinq synthèses d’orientation principalesCf. Jean-Charles Gille-Maisani, Psychologie de l’écriture, Payot, coll. « Psychologie », Paris, 1989, pp. 20-24. : La synthèse de l’évolution (écriture inorganisée, organisée, combinée, désorganisée) mise au point par Jules Crépieux-Jamin ; Celle de la vitalité (écriture sur-vitale et sous-vitale) due à Hélène Saint-Morand ; L’inégalité (écriture monotone, égale, nuancée, inégale, discordante) principalement étudiée par Crépieux-Jamin et son disciple André Lecerf ; L’harmonie (écriture harmonieuse, inharmonieuse) est une notion centrale de la graphologie jaminienne« L’âme de notre œuvre est dans cette idée » a écrit J. Crépieux-Jamin. ; Les manifestations graphiques de l’inhibition (écr. dynamogéniée, inhibée) découverte par les graphologues français à la fin du s., étudiées par Crépieux-Jamin et élevées au rang de synthèse par Lecerf.

Les graphologues germanophones (allemands, suisses) recourent à d’autres synthèses : Le Formniveau, introduit par Klages, évalue l’originalité vivante d’une écriture, jugée notamment d’après son rythme. Klages l’évalue en 5 degrés, de 1 (très élevé) à 5Cf. Ludwig Klages, Expression du caractère dans l'écriture — Technique de la graphologie, Delachaux & Niestlé, 1947. ; Les auteurs postklagésiens ont approfondi la notion de rythme, envisageant l’écriture sous les aspects du mouvement (le « rythme de base » de Roda WieserCf. Roda Wieser, Écriture, rythme, personnalité : un bilan graphologique, Presses Universitaires de Nancy, 1992.), de la forme et de l’espace ; Le Pophal, s’appuyant sur des travaux de physiologie du mouvement, étudie la tension ou raideur des écritures et en distingue 6 degrés (de l’écriture lâchée à l’écriture crispée)Cf. Catherine de Bose, La graphologie allemande : ses tendances, ses lignes de force, Masson, 1992. ; Heiss et Müller-Enskat utilisent comme synthèse d’orientation les rapports entre le mouvement et la forme.

Utilisation en entreprise

L’objectif de la graphologie « professionnelle » est d’apprécier les capacités générales d’adaptation des individus, et partant leur ajustement à des milieux de travail ou à des professions particulières. De la qualité de cet ajustement dépend celle de leurs capacités à réussir dans la vie professionnelle en général ou dans une situation professionnelle particulièreEmmanuelle Marchal, art. "Graphologie et entreprises : histoire et controverses", in revue Sociologies pratiques, 2005/1, n° 10, p. 66. Article en ligne..

Au niveau mondial, la graphologie demeure une pratique marginale. De nombreuses études, et en particulier la méta-étude de 1982 portant sur près de 200 publications., tentèrent de valider ou d'infirmer sa pertinence comme critère de choix des candidats à un recrutement et obtinrent des résultats négatifs.

En France La graphologie a été largement utilisée dans le secteur privé français comme outil d'aide au recrutement.. Selon une étude de 1989, 93 % des entreprises françaises l'utilisent pour sélectionner leurs candidats à l'embauche, dont 55 % de façon systématiqueMarilou Bruchon-Schweitzer et Dominique Ferrieux, « Les méthodes d'évaluation du personnel utilisées pour le recrutement en France », dans L'orientation scolaire et professionnelle, 1991, 20, .. Cette tendance a été confirmée en 1999, où une enquête auprès de 62 cabinets français a établi que 95 % utilisent la graphologie, 50 % systématiquementMarilou Bruchon-Schweitzer, « La graphologie, un mal français », dans Pour la science, février 2000, .. Une étude a montré, par l'analyse de 327 questionnaires retournés par des recruteurs, que la graphologie était significativement plus utilisée pour les recrutements de cadres (82,8 %) que pour celui des ouvriers (11,4 %)S. Laberon, C. Lagabrielle, A.-M. Vonthron ; Examen des pratiques d'évaluation en recrutement et en bilan de compétences.Psychologie du travail et des organisations Volume 11, numéro 1 pages 3-14 (mars 2005)..

Le rapport Lyon-Caen (1992)