Andreï Dmitrievitch Sakharov (en , prononcé : ), né à Moscou le et mort dans la même ville le , est un physicien nucléaire soviétique d'origine russe, père de la bombe H soviétique, militant pour les droits de l'homme, les libertés civiles et la réforme dans son pays. Il a obtenu le prix Nobel de la paix en 1975.
Jeunesse à Moscou Andreï Dmitrievitch Sakharov naît à Moscou le , d'un père russe, professeur de physique, et d'une mère d'origine grecque. Son grand-père était un avocat renommé qui travaillait pour les droits de l'homme en Russie tsariste.
Sa famille vit avec tous ses proches, prodiguant un enseignement aux enfants dans leur grande maison de Nijni Novgorod., au lieu de les envoyer à l'école. Ainsi son père Dmitri Sakharov lui enseigne-t-il personnellement les mathématiques et la physique, et fait des expériences avec lui. Il est ainsi élevé dans cette famille où la physique a déjà pris sa place avec son père auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation. À l'âge de 12 ans, Sakharov entre pour la première fois à l'école.
En 1938, il intègre la faculté de physique de l'université d'État de Moscou, où il obtient son diplôme avec mention dès 1942.
À l'été 1943, il est envoyé au travail comme charpentier à Kovrov. Il y découvre la dure vie des travailleurs et paysans soviétiques en milieu rural.
En , il est envoyé dans une grande usine de munitions du bassin de la Volga, où il travaille comme ingénieur jusqu'en 1945.
Il commence alors son doctorat de physique au département de physique de l'Institut de physique Lebedev. Son professeur est le physicien Igor Tamm, prix Nobel de physique en 1958.
Père de la bombe H thumb|right|Comparaison des boules de feu des bombes employées lors de tests d'armes nucléaires, la Tsar Bomba en tête. Andreï Sakharov était contre un tel essai et n'a accepté de concevoir cette bombe (en réduisant sa puissance de ) sur la demande de Khrouchtchev que dans la perspective de contribuer à l'obtention d'un moratoire international sur les essais nucléaires par la suite.
Il termine sa thèse de doctorat en 1948 et est intégré à un groupe de recherche dont la tâche est de développer les armes nucléaires sous la direction de Tamm. Le chef des services secrets, Béria, le contraint à délaisser la recherche fondamentale au profit du programme de recherche appliquée, Staline lui ayant confié cet objectif destiné à rattraper le retard sur les AméricainsVoir Beria, père politique de la bombe atomique soviétique. : Staline sait du président américain Harry S. Truman que ces derniers détiennent l'arme suprême depuis la conférence de Potsdam et qu'ils ont procédé à des tests.
La première bombe A soviétique, la RDS-1, est testée avec succès en 1949. Elle est conçue par Iouli Khariton. Sakharov confesse dans ses mémoires qu'elle a été conçue avec les moyens du bord, l'Union soviétique ne disposant pas, au sortir de la guerre contre les nazis, de l'infrastructure industrielle engagée par les Américains pour le projet Manhattan. Ces recherches stratégiques sont engagées dans un site militaire secret au périmètre ultra-sécurisé, dans lequel Sakharov va évoluer une vingtaine d'années. Le programme nucléaire bénéficie des informations fournies par les espions recrutés par le NKVD, comme Klaus Fuchs.
Dès 1950, Sakharov et Tamm sont les initiateurs des travaux soviétiques de recherche et de développement commandés sur la réaction thermonucléaire (préparation des isotopes d'hydrogène pour la production d'énergie électrique ou pour la production du combustible pour les réacteurs nucléaires). En 1953, ils inventent la bombe à hydrogène soviétique. Jusqu'en 1962, leurs travaux seront utilisés pour la conception et la réalisation des futures armes nucléaires soviétiques.
En 1960, il travaille dans l'équipe d’Igor Kourtchatov à la conception de la Tsar Bomba, une bombe H de qui est la plus importante bombe ayant explosé, l'équipe l'ayant conçue en quatre mois à la demande de Nikita Khrouchtchev. Son champignon s'élève à d'altitude dans l'atmosphère, au-dessus du site C de l'île de Nouvelle-Zemble située au-delà du cercle polaire arctique, et l'onde de choc produite fait trois fois le tour du globe terrestre.
Andreï Sakharov développe également les idées de base et teste le premier générateur magnéto-cumulatif à explosif.
En 1962, Andreï Sakharov prend conscience que le complexe militaro-industriel est devenu un pouvoir autonome en URSS et s'en inquiète. Il en a la preuve lorsque deux instituts de recherche atomique veulent faire exploser la même bombe, strictement identique sur le plan technique, pour des raisons liées à la concurrence interne (et non pas l'émulation) et l'attribution des crédits de fonctionnement ; Sakharov a de plus connaissance du discours de fin de mandat du président Eisenhower, prononcé un an auparavant, et avertissant des dangers que peut représenter le complexe militaro-industriel, émergeant dans l'histoire des États-Unis.
Cette prise de conscience est considérée comme l'amorce de la posture critique et humaniste de Sakharov en Union soviétique.
Travaux en cosmologie À partir de 1965, Sakharov s'oriente vers la recherche théorique en physique des particules élémentaires, où il s'intéresse notamment au problème de la violation de la symétrie CP, et en cosmologie, où il s'intéresse à des modèles cycliques selon lesquels l'Univers oscille entre des phases de contraction et des phases d'expansion traduction: . traduit en anglais dans : .Preprint Collection of the Institute for Applied Mathematics of the USSR Academy of Sciences "Gravitation and field theory", art.3, (oct. 1967).Dokl. Akad. Nauk SSSR 177, 70 (1967) [trans. Sov. Phys.-Dokl. 12, 1040 (1968)].Publication présentée au séminaire de la Phys. Inst. Acad. Sci., (Juin 1970). traduit en anglais dans : Republished as . Translated as: . Translated as: .Translated as: . Dedicated to the 30th anniversary of N. N. Bogolyubov.traduction: A Multisheet Cosmological Model, in Collected Scientific Works, (1982), p. 105–114 ; On trouve la mention du titre original avec la date 1969 dans Sakharov Remembered: A Tribute by Friends and Colleagues, American Institute of Physics (1991). Dedicated to the memory of I. E. Tamm..Translated as: . Translated as: . Translated as: .. Ces travaux ont été connus en Occident par la diffusion d'un recueil de ses œuvres scientifiques...thumb|300px|right|Illustration du renversement du temps au niveau de la singularité du Big Bang.Une des motivations clef pour considérer des modèles cycliques vient de ce que, après un certain nombre de cycles, un univers à rayon de courbure quasi nulle émerge.
Dans ces modèles cosmologiques, il considère trois cas d'états initiaux : un univers plat avec une constante cosmologique légèrement négative, un univers à courbure positive avec une constante cosmologique nulle, et un univers à courbure négative avec une constante cosmologique légèrement négative. Ces deux derniers modèles exhibent un renversement de la flèche du temps, que l'on peut résumer comme suit. Sakharov considère les temps t > 0 après la singularité initiale du Big Bang à l'instant t = 0 (qu'il nomme « singularité de Friedman » et note Φ), mais aussi les temps t < 0 avant cette singularité, en faisant l'hypothèse que l'entropie augmente quand on avance dans le temps avec t > 0, mais aussi quand on recule dans le temps avec t < 0, ce qui constitue un renversement du temps. Il n'y a pas d'interaction dynamique entre les régions à t > 0 et à t < 0. Il considère ensuite la possibilité que l'univers à t < 0 soit l'image par la symétrie CPT de l'univers t> 0, mais aussi la possibilité que ce ne soit pas le cas, ce qui implique l'existence d'une charge CPT non nulle à l'instant t = 0. Sakharov considère aussi une variante où le point de renversement du temps ne se situe pas à la singularité de Friedman, mais à un point d'entropie maximal de l'univers.
Il propose ainsi la première théorie des univers jumeaux à flèche du temps opposée (symétrie T). Ses travaux en cosmologie ouvrent un nouveau champ de recherche sur un univers bimétrique à multiple feuillets où le « feuillet-ombre » (shadow world), peuplé d'antimatière, n'interagit pas avec l'univers visible sauf dans des conditions locales d'extrême densité.
Défenseur des droits de l'homme en URSS vignette|Des refuzniks dont Edward N. Trifonov, et Andrei Sakharov, avant 1976. Andreï Sakharov s'inquiète des conséquences de ses travaux sur l'avenir de l'humanité et tente de faire prendre conscience du danger de la course aux armements nucléaires. Il obtient un succès partiel à travers la signature du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires en 1968.
En 1966, il critique publiquement les mesures prises par Léonid Brejnev contre les dissidents. En 1967, il publie les trois conditions de Sakharov qui permettent de rendre compte de la baryogénèse. En 1968, il écrit Réflexions sur le progrès, la coexistence et la liberté intellectuelle, texte imprimé et diffusé clandestinement (samizdat). Ce texte est publié en OccidentThe New York Times, 1968 ; Gallimard, 1969..
Il crée également à cette époque un Comité pour la défense des droits de l'homme et la défense des victimes politiques, avec et , et plus tard avec Igor Chafarevitch et Podyapolski. Il épouse alors, en 1972, l'activiste pour la défense des droits de l'homme, Elena Bonner, pédiatre de profession.
gauche|vignette|Timbre russe à l'effigie du prix Nobel de la paix, par le designer Yury Artsimenev, 1991. En 1974, il accorde un entretien à un journaliste canadien. Il est convoqué peu après au tribunal, où un procureur le sermonne sur ses agissements et l'avertit des conséquences de ses prises de position vis-à-vis de l'étranger, compte tenu du contexte international dans lequel est engagée l'Union soviétique. En guise de réponse, Andreï Sakharov organise à Moscou une conférence de presse en invitant les correspondants étrangers et prononce une phrase inédite : il entend avertir le monde des dangers que peut représenter pour lui une « URSS surmilitarisée entre les mains d'une bureaucratie officielle d'État », forme que semble prendre le régime à ce moment.
Ses efforts lui valent le prix Nobel de la paix en 1975. Les autorités lui ayant interdit de quitter le pays pour aller chercher son prix, en lui refusant son visa, c’est son épouse qui lit son discours de cérémonie du prix Nobel, où il évoque l'intelligence extraterrestreLire programme SETI et ce lien externe.. Par deux fois dans sa prise de parole excusant l'absence de son mari lors de la remise du prix, elle évoque « l'étrangeté » des autorités de son pays, privant ses concitoyens de la liberté de traverser les frontièresPar cette prise de parole, Elena Bonner est classée dissidente également à son retour..
Son engagement en faveur des accusés pour opinions politiques devient gênant pour les apparatchiks. Le jour même où Elena Bonner reçoit le prix Nobel pour son mari à Oslo, ce dernier est à Vilnius pour assister dans ses droits Léonide Pliouchtch, mathématicien et biologiste accusé, lors d'un procès qui serait resté à huis clos sans sa présence« Sakharov in appeal on detained Russian », article du New York Times.. Une fois Sakharov arrivé au tribunal, on apprend que la séance est ajournée parce que le juge est malade.
En 1975, Sakharov publie Mon pays et le monde., qui est traduit à l’étranger. Il y dénonce la répression en URSS et une société qui « ignore la justice sociale ». Il décrit la « bureaucratie du Parti » comme une « couche sociale » disposant de nombreux privilèges. Sakharov définit la société soviétique comme une « société de capitalisme d'État », ajoutant que « mille autres que [lui] partagent ce point de vue, à l’étranger comme en URSS — [là], bien sûr, le plus souvent en catimini »Andreï Sakharov, Mon pays et le monde, Seuil, 1975..
Exilé à Gorki