Le Réseau Socrate en Belgique occupée était un réseau de résistance civile durant la Seconde Guerre mondiale. Ce service allait unifier et financer l’aide en territoire occupé aux réfractaires au service du travail obligatoire (STO) en Allemagne, mais aussi aux juifs, aux familles des condamnés pour fait de résistance, et également la coordination du financement de la résistance armée.

Contexte Le , un décretVan den Wijngaert M. Les secrétaires généraux et la mise au travail obligatoire (1940-1944). Cahiers d’Histoire de la Seconde Guerre mondiale, , Bruxelles, 1970, . de l’occupant allemand établissait l’intégration complète de l’économie belge dans celle du Reich. Le , le commandement militaire allemand pour la Belgique et le Nord de la France promulgua une autre ordonnance établissant le service du travail obligatoire (STO) en Allemagne pour tous les hommes de 21 à 50 ans et toutes les femmes célibataires de 21 à 35 ans. Le gouvernement belge Pierlot-Spaak exilé à Londres, ayant appris que des mouvements sociaux et politiques, divers mouvements de résistance, et en premier lieu des organisations de jeunesse tels que la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) s’attelaient à secourir tant bien que mal les travailleurs réfractaires au service du travail obligatoire en Allemagne, voulut encourager et coordonner toutes ces initiatives en les soutenant financièrement.. C'est dans ce but que la Sureté de l'État et le Special Operations Executive (SOE) britannique organisèrent plusieurs missions en Belgique occupée qui aboutirent en à la constitution du Réseau Socrate. Ce réseau de résistance allait rapidement unifier et financer efficacement en territoire occupé l’aide aux réfractaires au service du travail obligatoire (STO) en Allemagne, mais aussi aux juifs, aux familles des condamnés pour fait de résistance, et également coordonner le financement de la résistance armée et civile.

Historique de mise en place Les missions décidées par le gouvernement belge en exil à Londres furent confiées à la Sureté de l’État et au Special Operations Executive (SOE) étant donné qu’elles allaient entraîner des prises de contact avec des personnalités et des organisations en territoire occupé. Ces missions secrètes s’inscrivaient dans la politique générale de sabotage au sens large du terme : sabotage de la production industrielle et par là de l’effort de guerre allemand. En l’occurrence, il ne s’agissait donc pas de sabotage direct de l’outil industriel de production, mais plutôt de l’application de la "go-slow policy" prônée par le commandement allié, c’est-à-dire essayer de ralentir l’effort de guerre allemand en encourageant les ouvriers spécialisés à ne pas mettre leurs compétences et savoir-faire à la disposition de l’ennemi. La toute première mission belge de ce genre fût confiée à Oscar CatherineCREHSGM, Papiers O.Catherine, PC 8. Cité par Verhoeyen E., parachuté le . Celui-ci faisait partie de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). Arrêté sur dénonciation en , il survécut à une longue captivité à Dachau. Deux autres missions, Dingo en (Léon Harniesfeger, métallo à Charleroi et délégué principal de la Fédération du travail de Belgique (FGTB) et Briquet en (Désiré Brichaux, radio-technicien à Philippeville, secrétaire de la Ligue des Travailleurs Chrétiens), se soldèrent pour l’une par un demi succès et pour l’autre par un échec, Brichaux alias Briquet se tuant lors de son parachutage.

Toutefois, c’est la mission Claudius-Tybalt qui fut effectivement à la base de la création du service et réseau Socrate. Parachutés en Belgique en juillet et , Philippe de Liedekerke (Claudius) et André Wendelen (Tybalt) étaient chargés par le gouvernement belge exilé à Londres de prendre contact avec les grandes organisations de résistance, et plus particulièrement avec Fernand Demany, chef du Front de l'Indépendance (FI). La mission Claudius-Tybalt était d’ailleurs intitulée officiellement "mission FIL", d’après la dénomination complète de Front de l’Indépendance pour la Libération du Pays.

William UgeuxNote de W.Ugeux à R. Scheyven, août 1944 (CREHSGM, Papiers W.Ugeux, ), citée par Verhoeyen E., directeur du Service de Renseignements et d’Actions à la Sûreté de l'État à Londres, avait suggéré à Philippe de Liedekerke (Claudius) et André Wendelen (Tybalt) de contacter son ami Raymond Scheyven, un jeune docteur en droit bruxellois et directeur de la Banque Allard, en vue de lui confier la coordination de l’aide aux réfractairesDucarme B. Le financement de la résistance armée en Belgique, 1940-1945 (Préface de Socrate-R.Scheyven). Courrier hebdomadaire du Centre de Recherche et d’Information Socio-Politiques (CRISP), , avril 1970. . Ils lui proposèrent d’emblée . Les deux agents de la Sureté de l’État désignèrent Scheyven sous le nom de code "Socrate", qui devint d’ailleurs le nom du réseau qu’il fut appelé à diriger. La tâche de Socrate consistait principalement à remettre à Fernand Demany du FI les fonds nécessaires et à en contrôler la distribution.

Réseau Socrate, Front de l’Indépendance et Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) 220px|vignette|droite|Le Faux Soir du . Le gouvernement belge exilé à Londres avait décidé quelque peu tardivement (un an après l’introduction du travail obligatoire en Allemagne) d’organiser le financement de l’aide aux réfractaires. Dans ce domaine précis, sa politique ne correspondait plus tout à fait avec la réalité de la Belgique occupée où la pratique visant à se soustraire aux convocations de la Werbestellen (bureau de recrutement du travail obligatoire en Allemagne) avait été largement développée par ce peuple frondeur. Les actions développées par des organisations de résistance, des mouvements politiques et sociaux, ainsi que des mouvements de jeunesse avaient largement devancé l’action du gouvernement. Il n’en reste que la nécessité de coordonner les initiatives individuelles et collectives, et de créer un organisme unifié d’aide financière aux réfractaires devenait impérative, compte tenu de la gravité et de l’ampleur du travail obligatoire en Allemagne.

Selon certains, le gouvernement fit une deuxième erreur d’appréciation en voulant d’emblée s’appuyer uniquement sur le Front de l'Indépendance (FI). Très actif, le FI avait comme but de réunir les Belges de toutes opinions et tendances, toutefois le seul parti qui y adhéra en tant que tel fut le Parti communiste de Belgique à partir de . L’intense activité de diffusion de nombreuses publications clandestines par le FI culmina le par la publication du Faux Soir. Le Faux Soir fut un faux numéro du journal. Utilisant contre l'occupant nazi l'arme de l'humour et de la dérision, le Faux Soir fut, outre un acte de résistance qui coûta la vie à certains de ses acteurs, une illustration de l'esprit de dérision belge et de la Zwanze bruxelloise (du mot brabançon " radotage"), qui est cet humour gouailleur appartenant à la culture populaire de Bruxelles. Mais à côté d’actions certes spectaculaires et d’un franc désir d’unifier la résistance, d’autres dirigeants communistes du FI manifestaient aussi une très claire volonté de rénovation de la Belgique de l’après-guerre dans un sens plus "démocratique". Raymond Scheyven (Socrate) estimait quant à lui que le FI était de tendance trop communiste. C’est pour cette raison qu’il s’opposa, dès ses premiers contacts clandestins avec Philippe de Liedekerke (Claudius) et André Wendelen (Tybalt), à ce qu’il considérait comme un monopole injustifié accordé au FI; ce qui risquait, dans son esprit, de favoriser un glissement de la société belge vers l’extrême gauche après la guerre. Ce qu’il ne souhaitait évidemment pas. À posteriori, les inquiétudes de Scheyven peuvent apparaître quelque peu disproportionnées quand on fait sereinement le relevé des délégués provinciaux du FI. Ne citons que deux noms : d’abord, celui du professeur Léon-Ernest Halkin, délégué du FI pour la province de Liège, il dirigea le réseau Socrate de la même province. À la suite d'une dénonciation, il fut arrêté le et interné à Breendonck, Gross-Rosen, Dora-Nordhausen. Rescapé, il écrivit en 1985 le livre A l’ombre de la mortLéon-Ernest Halkin, A l’ombre de la mort, Édition Duculot, Paris, 1985 préfacé par François Mauriac. Halkin, profondément chrétien et wallon de cœur, écrivit également un important article intitulé La Wallonie devant l’histoire publié dans La Cité chrétienne du chanoine Jacques Leclercq. Le second nom est celui de Norbert Hougardy, membre du bureau permanent du FI chargé du financement et des contacts extérieurs, il fut sénateur libéral de 1956 à 1976. Toutefois, certains historiens jugent sévèrement le FI, lorsqu’ils mentionnent que « Scheyven constata dans la pratique que le FI abusait souvent de sa position de monopole pour favoriser les réfractaires issus de ses propres rangs. Il obtiendra que le service Socrate distribue dorénavant l’argent disponible par le biais de tous les grands groupes de Résistance, mais aussi par le biais d’organisations ouvrières, comme la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) et les syndicats clandestins, afin que tous les réfractaires sans distinction reçoivent le soutien nécessaire »Dumoulin M, Gerard E, Van de Wijngaert M, Dujardin V. Nouvelle histoire de Belgique. Volume 2 : 1905-1950. Édition Complexe, Bruxelles, 2006, . 220px|vignette|droite|Joseph Cardijn. Il n’empêche que, convaincu qu’il fallait briser le monopole accordé au FI, Scheyven s’appuya délibérément sur les organisations sociales traditionnelles : partis, syndicats socialistes, libéraux et chrétiens, ainsi que la JOC/KAJ. Cette dernière était une des organisations de toute première ligne qui allait permettre grâce au financement par Socrate l’intensification de l’aide qu’elle avait déjà initiée pour les réfractaires au STO depuis . En fait, la résistance au sein de la JOC était active depuis 1940 malgré la frilosité initiale de son fondateur, le chanoine Joseph Cardijn, face à l’occupant, mais aussi face à la hiérarchie malinoise personnifiée par le Cardinal Van Roey peu enclin à témoigner du même courage que son illustre prédécesseur de 1914-1918 le Cardinal Mercier. Dès 1940, la JOC s’était largement impliquée dans l’aide au rapatriement des réfugiés après l’exode de mai 1940, ainsi qu’aux familles des prisonniers militaires en AllemagneF. Selleslagh. La résistance dans le mouvement jociste (JOC-JOCH-KAJ-VKAJ) pendant la guerre 1940-1945. Brochure de Noël 1985 du CREHSGM, , 28..